BFM

"Négligence", regrets et "grand désordre": lors du procès en appel du RN, la défense fragile de Marine Le Pen et de ses proches

BFM Marie-Pierre Bourgeois avec Vincent Vantighem
Marine Le Pen au tribunal correctionnel de Paris le 21 janvier 2026

Marine Le Pen au tribunal correctionnel de Paris le 21 janvier 2026 - STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

La présidente des députés du RN et plusieurs de ses lieutenants ont tenté de se défendre pied-à-pied devant les juges lors du procès du parti en seconde instance. Mais la manœuvre apparaît souvent laborieuse et pourrait bien ne pas plus convaincre les magistrats qu'en mars dernier.

Une semaine aussi laborieuse que dangereuse pour l'avenir de Marine Le Pen. L'ancienne candidate à la présidentielle s'est longuement expliquée devant les juges lors du procès en appel de l'affaire des assistants parlementaires européens ces derniers jours, tout comme d'autres de ses proches.

Rendue inéligible par sa condamnation pour "détournement de fonds publics, la présidente des députés Rassemblement national ne peut pas pour l'instant se présenter à la présidentielle et joue donc son avenir politique.

La justice reproche à celle qui était alors la présidente du parti et à plusieurs cadres du mouvement d'avoir embauché entre 2004 et 2016 des collaborateurs parlementaires qui travaillaient en réalité pour son parti, le Front national. Pourtant, le règlement intérieur du Parlement européen précise que les assistants parlementaires sont censés travailler pour leurs députés à Bruxelles.

Procès du RN : Marine Le Pen conteste un "système" – 20/01
Procès du RN : Marine Le Pen conteste un "système" – 20/01
19:25

Intention ou non de tromper le Parlement européen

Pour tenter de prouver son innocence, Marine Le Pen avait expliqué lors du procès en première instance début 2025 que juger de la réalité effective du travail d'un assistant parlementaire serait revenu à juger le mandat d'un élu, contrevenant à son sens à la séparation des pouvoirs.

Autre axe de défense choisi cette fois-ci: pointer le flou du règlement intérieur du Parlement européen pour définir les missions d'un collaborateur parlementaire. Et tant pis si ce texte spécifie bien, par exemple, que ce dernier est censé vivre à Bruxelles, ce qui n'était pas le cas à l’époque des faits, notamment de Catherine Griset, l’assistante de la cheffe de file des députés RN.

Quels sont les scénarios qui permettraient à Marine Le Pen de se présenter en 2027?
Quels sont les scénarios qui permettraient à Marine Le Pen de se présenter en 2027?
2:39

Mais compte tenu du jugement lors de son premier procès, Marine Le Pen a changé de stratégie. Elle ne conteste plus les faits reprochés comme en première instance, mais plaide l'absence "d'élément intentionnel" de l'infraction. Concrètement, cela signifie que les eurodéputés RN n'auraient jamais eu l'intention de ne pas respecter le règlement du Parlement européen et l'ont enfreint sans le savoir.

Plus de 12 heures pour convaincre

Marine Le Pen s'est donc attelée pendant plus de 12 heures étalées sur deux jours à la barre à convaincre les juges. Les problèmes liés à l'emploi d'assistants parlementaires découlent ainsi selon elle d'un défaut d'information et de contrôle de l'institution communautaire car "l'administration du Parlement européen était beaucoup plus coulante que ce qu'elle est aujourd'hui".

Tout en évoquant à de nombreuses reprises "sa bonne foi", Marine Le Pen a été bien en peine de répondre quand la présidente de la Cour d'appel Michèle Agi lui a rappelé qu'elle avait commencé sa carrière comme avocate et "qu'un contrat" de travail devait être "quelque chose qui lui parlait".

Si la députée du Pas-de-Calais a beau se dire "sereine", son argumentation apparaît souvent laborieuse. Au point de finir par lâcher, agacée: "je ne sais pas comment faire pour vous prouver ce que je ne peux pas vous prouver". "Incontestablement, des reproches peuvent nous être faits..."

Et de reconnaître des manquements "peut-être liés à la désorganisation" du RN, assurant "ne pas croire" que "le parti a commis un délit de manière intentionnelle" avant de reconnaître que "si tout ça était à refaire, on ne referait pas la même chose".

Marine Le Pen a-t-elle convaincu les juges de son innocence comme la clamaient tous les prévenus en première instance? Marine Le Pen et ses conseils ont reconnu que les choses s'étaient "mieux passées" que lors du premier procès. "On a le sentiment d'avoir été entendus, a reconnu ainsi Rodolphe Bosselut, son avocat historique. Nous verrons bien si nous avons été écoutés".

"Elle ne me donnait pas de travail"

Avant elle, c'est Julien Odoul qui a dû répondre au feu roulant des questions de la présidente de la cour d’appel, Michèle Agi. En mars dernier, le député a été condamné à 8 mois de prison avec sursis et un an d'inéligibilité sans exécution immédiate.

En 2014, le jeune homme alors simple militant devient assistant parlementaire de l'eurodéputée Mylène Troszczynski. Un an plus tard, l'organigramme du mouvement le présente pourtant comme "conseiller spécial" au cabinet de la présidente du parti, Marine Le Pen.

Le député de l'Yonne a-t-il donc vraiment travaillé à Bruxelles? Sur une période d'un an et demi, la durée de son contrat, il n'a que douze communications avec sa députée européenne dont il dépend pourtant.

Malgré le contrat le mettant théoriquement au service de l'eurodéputée, sur les premiers mois, "je n'ai pas travaillé pour Mylène Troszczynski car elle ne me donnait pas de travail", a encore expliqué Julien Odoul à la barre, manifestement mal à l'aise.

Il faut dire que les éléments avancés par les enquêteurs sont accablants pour lui: en février 2015, quatre mois après le début de son contrat d'assistant parlementaire, Julien Odoul écrit ainsi à Marine Le Pen pour lui demander s'il est possible qu'il aille au Parlement européen à Strasbourg pour "faire la connaissance de Mylène Troszczynski".

En septembre 2015, des discussions à l'intérieur du parti portent sur la ligne de "budget" adéquat pour le salarié. "Concernant les modalités, peu importe le portage, je suis réellement motivé pour travailler au cabinet. Marine Le Pen ne le regrettera pas", écrit alors Julien Odoul dans un mail.

"Je reconnais que j'ai été négligent" sur les détails de mon contrat de travail, a reconnu, la voix blanche, l'élu devant les juges.

"Grand désordre" après la victoire aux européennes

Louis Aliot, le maire de Perpignan depuis 2014 et seul édile du parti de Jordan Bardella à diriger une ville de plus de 100.000 habitants, n'a pas non plus été très volubile à la barre.

Et pourtant, l'ancien compagnon de Marine Le Pen joue lui aussi son éligibilité. En première instance, ce professeur de droit constitutionnel a été condamné à 18 mois de prison dont six ferme sous bracelet et trois ans d'inéligibilité sans exécution immédiate.

Là encore, il s'agit de contester l'accusation selon laquelle Laurent Salles, officiellement embauché comme son assistant au Parlement européen - et donc rémunéré par des fonds de l'institution - ne travaillait en fait que pour le parti d'extrême droite.

Louis Aliot évoque "l'ambiguïté" née du "grand désordre" qui régnait selon lui au sein de la formation d'extrême droite après son triomphe aux élections européennes de 2014. Arrivé en tête du scrutin, le parti à la flamme avait conquis 24 sièges dans l'hémicycle de Strasbourg.

Les difficultés organisationnelles liées à l'arrivée en masse de députés européens peuvent-elles vraiment expliquer l'absence de travail de son assistant à Bruxelles?

La présidente de la cour d'appel, Michèle Agi, s'en étonne: "Laurent Salles dit avoir été "recruté sans entretien d'embauche, sans discuter salaire" avant de "découvrir qu'il allait être votre assistant parlementaire: c'est tout de même bizarre qu'il dise ça".

Face à la gêne de Louis Aliot, l'un des deux avocats généraux le relance, faussement naïf: "c'est sérieux de dire que Laurent Salles a travaillé pour vous?". "Oui" maintient le maire de Perpignan.

Les policiers n'ont pourtant retrouvé qu'un seul "appel téléphonique" entre les deux hommes et un SMS autour d'une "galette des rois". Laurent Salles travaillait, lui, au siège du RN à Nanterre comme le montre l'organigramme de l'époque. De quoi nourrir l'idée qu'il n'officiait en fait que pour la "direction des grandes manifestations" tel que le mentionne un annuaire interne du mouvement.

"Pas du tout rendu compte"

Quant à l'ancien eurodéputé Nicolas Bay, son passage devant la cour n'est guère plus concluant. Un temps figure de proue du RN, Nicolas Bay est désormais en rupture de ban depuis qu'il a rejoint Éric Zemmour en 2022 dont il s'est aussi éloigné. Condamné en première instance à trois ans d'inéligibilité avec effet immédiat, il avait essayé à l'époque de convaincre de la réalité du travail de son assistant sur les questions européennes à Bruxelles.

Un an plus tard, il a changé son fusil d'épaule devant la cour d'appel en début de semaine. "Je reconnais qu'avec mes activités politiques nationales qui m'accaparaient, (mon collaborateur) Timothée Houssin m'a aidé dans ces tâches-là." Faut-il y voir un aveu?

"Je pense en 2025 que ça apparaît comme un détournement aux yeux de tout le monde", mais "en 2015, ç'aurait été beaucoup moins clair pour beaucoup de monde", nuance-t-il.

Et la présidente de la cour d'appel, Michèle Agi, de le relancer: reconnaît-il ces détournements de fonds publics?

"À l'époque, je ne me suis pas du tout rendu compte. C'est un tort. L'activité partisane (de mon assistant), je pense que ça répond à la définition de détournement, mais à aucun moment, je n'ai eu l'intention de..."

Un mi-oui, mi-non qui suscite alors une moquerie de la magistrate, parlant d'une "réponse de Normand".

Nouvelles épreuves

La semaine prochaine sera-t-elle différente? Rien n'est moins sûr. Les juges entendront Catherine Griset, l'ancienne assistante de Marine Le Pen qui avait admis lors du premier procès n'avoir passé que "12 heures" dans les locaux du Parlement européen entre octobre 2014 et octobre 2015.

Procès : changement de défense pour Marine Le Pen – 13/01
Procès : changement de défense pour Marine Le Pen – 13/01
10:58

L'ancien trésorier du RN Wallerand de Saint-Just, qui avait appelé Marine Le Pen dans un courrier "à faire "des économies importantes grâce au Parlement européen", sera également entendu par la justice. Ils ont tous les deux été condamnés à une peine d'inéligibilité immédiate.