Suicide, sommeil, estime de soi, TCA, cyberharcèlement... L'Anses passe au crible les effets nocifs des réseaux sociaux chez les adolescents dans un rapport qui s'appuie sur près de 1.000 d'études scientifiques

Cinq ans d'expertise, une cinquantaine d'experts mobilisés et surtout, un rapport de 530 pages. Mardi 13 janvier, l'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a tiré la sonnette d'alarme: les réseaux sociaux, tels qu'ils sont conçus aujourd'hui, présentent de nombreux effets nocifs sur la santé des adolescents, et plus particulièrement celle des jeunes filles.
En France, un adolescent sur deux passe entre deux et cinq heures par jour sur son smartphone, le plus souvent pour se connecter aux réseaux sociaux. Selon le baromètre du numérique du CREDOC 2025, 58% des 12-17 ans déclarent consulter les réseaux sociaux quotidiennement.
Un modèle économique qui inquiète
Face à cette omniprésence, l’Anses a lancé une expertise, mobilisant près de 50 experts issus de disciplines variées et un corpus de 1.000 études, réalisées entre 2011 et 2021. La mission? Objectiver les effets des plateformes sur la santé des jeunes de 12 à 17 ans.
"Cette étude, elle donne des arguments scientifiques à tous les débats sur les réseaux sociaux que l'on a entendus ces dernières années", assure Olivia Roth-Delgado, coordinatrice de l’expertise, lors de la présentation du rapport.
Premier constat, les réseaux sociaux reposent sur un modèle économique de captation de l’attention. Plus un utilisateur reste longtemps sur la plateforme, plus il génère de données... que l'entreprise peut ensuite monétiser.
Pour cela, plusieurs leviers sont mis en place, comme les algorithmes qui ont "tendance à enfermer dans des bulles d'informations les utilisateurs", observe Thomas Bayeux, chargé d'analyse socio-économique à l'Anses. Le design lui-même des réseaux sociaux est également mis en cause.
"Une spirale de difficultés"
"On a pu mettre en avant des dark patterns (interfaces trompeuses, NDLR). Ces dispositifs visent à tromper et manipuler l'utilisateur pour capter son attention. De manière plus concrète, on peut citer les notifications, le scroll infini, l'enchaînement de vidéos automatiques ou encore les likes à titre d'illustration", liste-t-il.
Or, "les adolescents ont moins de capacités de régulation émotionnelle et comportementale que les adultes, ce qui les rend particulièrement vulnérables", poursuit l'expert.
"Un adolescent qui a déjà des difficultés de santé mentale va avoir plus tendance à aller se réfugier sur les réseaux sociaux. L'algorithme va alors détecter ces fragilités émotionnelles et enfermer l'adolescent dans une spirale de difficultés en présentant ce type de contenu", détaille Olivia Roth-Delgado.
"L'usage des réseaux sociaux et les troubles de santé mentale sont multifactoriels", conclut-elle. Résultat, les 12-17 ans sont plus vulnérables face aux mécanismes des réseaux sociaux. Ce qui peut avoir des conséquences délétères. Parmi elles, les troubles du sommeil, les troubles anxio-dépressifs, le suicide, l'automutilation, l'altération de l'image du corps, les TCA, la solitude, la chute des résultats scolaires... Bref, la liste est longue.
Sommeil, estime de soi et TCA
Le sommeil, d'abord. L'usage des réseaux sociaux le soir retarde l’heure du coucher et perturbe l’endormissement, notamment à cause de la lumière bleue et de la stimulation émotionnelle. "Les adolescents deviennent plus fatigués, ils sont irritables et ils sont tristes. Cela peut entraîner des troubles anxieux et dépressifs (...), de l'obésité et des maladies cardio-vasculaires", détaille l'experte.
L'image du corps et l’estime de soi sont également touchés. Sur les réseaux sociaux très visuels, les adolescents sont exposés à des images idéalisées, souvent retouchées. Résultat, la comparaison sociale devient permanente. Ces pratiques, associées aux injonctions sociales à se conformer à des idéaux corporels, peuvent exacerber les troubles alimentaires. L'étude prend l'exemple de l'anorexie.
"Sur les réseaux sociaux, au lieu de se comparer à des mannequins ou à des stars comme dans les magazines, les adolescents se comparent à des pairs, ce qui rend les idéaux plus atteignables", détaille Olivia Roth-Delgado.
L'IA, qui génère des "images de corps complètement stéréotypés", amplifie le phénomène.
Autre enseignement, les algorithmes de personnalisation de contenu amplifient l’exposition à des publications liées à l’automutilation, aux troubles alimentaires ou encore à la consommation de drogues. Les experts évoquent notamment des défis extrêmes, dont certains peuvent conduire à des gestes auto-infligés, voire suicidaires, comme le labello challenge, en 2022.
Les filles plus impactées
À l'origine, le principe est plutôt anodin: appliquer un baume à lèvres parfumé et en faire deviner le goût via un bisous. Puis les règles du jeu ont été détournées. Certains défis consistaient à appliquer du baume à lèvres jusqu'à ce que le tube soit vide puis à mettre fin à ses jours. Autre variante: en cas d'erreur d'identification du goût, se blesser et appliquer le baume à lèvres sur la plaie. Ou encore vider complètement le tube pour se scarifier avec l'objet.
L'expertise confirme également le lien étroit entre harcèlement scolaire et cyberharcèlement. Les violences subies hors ligne se prolongent en ligne, amplifiées par l’anonymat et la viralité des plateformes. Insultes, rumeurs, chantage, diffusion d’images intimes sans consentement:
"Ces cyberviolences ont des effets graves sur la santé mentale, avec une augmentation des idées suicidaires et de l’automutilation", analyse la coordinatrice de l'expertise.
Sans réelle surprise, les filles sont majoritairement touchées pour tous ces effets. Elles utilisent davantage les réseaux sociaux, en particulier les plateformes très visuelles, centrées sur la mise en scène de soi. "Elles subissent plus de pressions sociales liées aux stéréotypes de genre. Elles sont plus souvent cyberharcelées que les garçons et elles accordent plus d'importance que les garçons à ce qui se passe sur les réseaux sociaux", liste l'experte.
Des plateformes "protectrices pour la santé des ados"
"Les réseaux sociaux opèrent comme une caisse de résonance de certaines dynamiques sociales", résument les experts dans le rapport. Face à ces risques, l’Anses formule une recommandation forte: seuls les réseaux sociaux numériques qui seraient "protecteurs pour la santé des adolescents" doivent être accessibles aux mineurs.
Pour cela, les plateformes numériques doivent se conformer à un cahier des charges précis, notamment le respect de la limite d’âge prévue par le RGPD pour éviter un accès aux réseaux aux moins de 13 ans. Le tout, avec des systèmes fiables de vérification de l’âge et de recueil du consentement parental. Les réseaux sociaux doivent également supprimer les darks patterns, interdire la diffusion de contenus délétères et limiter l'amplification algorithmique de contenus préjudiciables.
L’Agence insiste aussi sur l’application effective du Digital Services Act (DSA), applicable depuis février 2024.
"Les nombreux effets négatifs mis en évidence nécessitent un cadre de gouvernance des réseaux sociaux à la hauteur des enjeux de santé publique", estime Olivier Merckel, chef de l’unité de l’évaluation des risques liés aux agents physiques.
Des principes qui semblent difficile à appliquer puisqu'ils entrent en opposition avec leur modèle économique, fondé sur la maximisation de l’engagement des utilisateurs via des mécanismes trompeurs.
Pour autant, Mathieu Schuler, directeur de l'évaluation des risques de l'Anses, est clair: l'agence ne se positionne pas en faveur, ou non, de l'interdiction des réseaux sociaux avant un certain âge. "Ce que l'on dit à travers notre expertise, c'est que pour limiter les risques sur les réseaux, il y a des évolutions à apporter. Après, c'est au législateur de faire des choix ", lance-t-il.
Vers une interdiction des réseaux sociaux aux mineurs?
Enfin, l’Anses rappelle que la régulation ne suffira pas. Elle appelle à renforcer l’éducation au numérique, l’accompagnement parental et les actions de prévention en santé mentale. "Ces dispositifs doivent inclure les adolescents pour rendre l'application de ces mesures plus efficaces", insiste l'expert.
En France, le gouvernement tente par tous les moyens de légiférer sur le sujet pour protéger les utilisateurs. Un projet de loi est examiné depuis le 8 janvier par le Conseil d'Etat afin d'élargir l'interdiction du téléphone portable au lycée et d'interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Un proposition de loi Renaissance pour interdire l'accès des plateformes aux moins de 15 ans devrait également être débattue en janvier.
Dans le monde, plusieurs pays planchent également sur le sujet. En décembre, l'Australie est devenu le premier pays à interdire l'accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de 16 ans. Tout récemment, Meta a d'ailleurs demandé à ce que les législateurs australiens reviennent sur leur décision pour trouver "une meilleure solution". Preuve que la solution est peut-être plus complexe qu'une loi?
