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Murs abîmés, trous dans le sol, 1.500 m² de béton et zéro décor: le luxe s'entiche des lieux façon "chantier" pour ses défilés à Paris (et ça ne coûte "que" 8 à 13.000 euros la journée)

BFM Business Juliette Weiss avec AFP
Dries Van Noten printemps-été 2024

Dries Van Noten printemps-été 2024 - PASCAL LE SEGRETAIN

Bureaux en chantier, parkings vides, plateaux fissurés: à Paris, les défilés désertent les lieux prestigieux pour investir des espaces bruts. Moins chers, plus libres et hautement photogéniques, ces décors dépouillés sont devenus les nouveaux terrains de jeu des créateurs.

Face aux coûts et aux contraintes des lieux, les maisons de mode privilégient désormais des espaces bruts, entres immeubles en travaux ou parkings désaffectés, plébiscités pour leur esthétique radicale, leur souplesse logistique et.. des tarifs divisés par deux.

Des plateaux vides devenus podiums

Depuis 2017, Rod Reynolds, chasseur d'espaces à la tête de la société Records Collection, déniche pour des maisons comme Chloé, Victoria Beckham ou Stella McCartney des lieux atypiques.

"Il y a une vraie tendance ces dernières années à exploiter des lieux bruts dans lesquels il n'y a que les murs porteurs et rien d'autre", explique t-il auprès de l'AFP

Parmi ses clients fidèles? La griffe Dries Van Noten.

Jeudi soir, en pleine semaine de la mode masculine, la marque belge a présenté sa collection au premier étage d'un immeuble en chantier, au sud de Paris — un lieu déniché par Rod Reynolds. Quelques jours plus tôt, l'espace n'était qu'un plateau vide de 1.500 m², de 80 mètres de long et cinq mètres de hauteur, avec poutres en béton apparentes, murs abîmés et sol fissuré.

Dries Van Noten, automne-hiver 2026/2027
Dries Van Noten, automne-hiver 2026/2027 © IAN LANGSDON

Le jour J, plus grand-chose à voir. De grands rideaux noirs ont été accrochés de chaque côté, l'un masquant les fenêtres, l'autre délimitant les backstages. Deux rangées de chaises pour border le podium et des projecteurs au plafond.

Les irrégularités dans le sol, elles, persistent. "Attention aux trous!", prévient l'un des invités.

Une esthétique dépouillée qui valorise les créations

Depuis le Covid, les demandes pour ce type de lieux ont "explosé", assure Rod Reynolds. Un constat que partage son confrère Benjamin Roussel, fondateur de Subspaces, une société spécialisé dans les espaces événementiels éphémères, créé en 2024. En juin dernier, il a mis à disposition un parking en attente de transformation pour le défilé du créateur israélien Hed Mayner.

Défilé Hed Mayner, printemps-été 2026
Défilé Hed Mayner, printemps-été 2026 © Hed Mayner

Selon eux, le succès de ces décors austères tient autant à leur esthétique qu'à leur efficacité. Avec cette imagerie "très dépouillée, les créations sont très valorisées", analyse Rod Reynolds. Avec un avantage pratique: des lieux sans décor préexistant, donc sans contraintes lourdes.

"Ce qui est sympa, c'est vraiment le contraste du très propre avec du un peu sale, un peu brut", complète Benjamin Roussel.

Des lieux plus libres… et moins chers

Ils sont également moins onéreux: "Par rapport au Palais Brongniart (qui accueille samedi le défilé Hermès, ndlr), qui a une jauge similaire de 500 à 600 personnes, on est deux fois moins cher", détaille le spécialiste.

Hermès printemps-été 2024
Hermès printemps-été 2024 © Julien de Rosa

Les tarifs oscillent entre 8.000 et 13.000 euros par jour, hors coût de production, "mais in fine, cela reste moins cher", assure-t-il.

La foncière Covivio propose en location depuis deux ans et demi des immeubles en travaux ou inoccupés, une manière de les revaloriser en attendant leur transformation.

Dries Van Noten a été leur premier client. En avril 2023, le créateur belge — qui a depuis quitté la griffe — visite l'un de leurs bâtiments.

Il a le coup de cœur pour cet ancien immeuble du groupe de télécoms Orange. Il décide de "créer une collection totalement inspirée par la façade de l'immeuble et d'y organiser son défilé" de juin, se souvient Céline Leonardi, directrice marketing et expérience client de la foncière.

Dries Van Noten printemps-été 2024
Dries Van Noten printemps-été 2024 © PASCAL LE SEGRETAIN

Depuis, l'entreprise a ouvert d'autres sites, comme un ancien centre de tri postal construit dans les années 1900 au cœur de Paris, qui a accueilli 23 défilés en un an et demi. La griffe française AMI y a organisé un concert pour son défilé de janvier 2025 et Lacoste y a installé sable, filets de tennis et écrans géants lors de la Fashion Week d'octobre 2024. Pour la sociologue Émilie Coutant, cette tendance s'inscrit dans une continuité.

"Margiela avait défilé dans une station de métro, John Galliano sur les ronds-points du pont Alexandre-III… Le lieu a toujours été une pièce maîtresse du show", souligne-t-elle.

Les défilés de mode reposent sur une "théâtralité fondamentale" qui impose aux créateurs de "se renouveler en allant chercher des lieux nouveaux", rappelle-t-elle.

Chanel collection Métiers d’art 2026
Chanel collection Métiers d’art 2026 © Chanel
Dior, défilé haute couture automne hiver 2015-2015 au musée Rodin
Dior, défilé haute couture automne hiver 2015-2015 au musée Rodin © PATRICK KOVARIK

Une dynamique plus éloignée des ténors du luxe: si Matthieu Blazy chez Chanel a récemment investi le métro new-yorkais pour son défilé Métiers d'art, sa haute couture reviendra la semaine prochaine au Grand Palais.

Chez Dior, Jonathan Anderson défilera lui dans les jardins du musée Rodin, comme sa prédécesseure Maria Grazia Chiuri.