Des cocktails à plus de 17.000 euros: alors que le Nigéria traverse sa pire crise économique depuis 30 ans, les clubs de la capitale Lagos misent sur les dîners-spectacles exubérants

Entre "cocktail le plus cher d'Afrique", artistes internationaux et mises en scène flamboyantes, la capitale nigériane Lagos se forge une réputation de nouveau temple du dîner-spectacle. Dans une ville où la fête tient lieu d’exutoire, les clubs rivalisent de créativité pour offrir une expérience immersive…parfois digne de Las Vegas.
Malgré la pire crise économique depuis 30 ans, la mode est aux dîners-spectacles
Les lumières bleutées balaient les étagères boisées remplies de livres et pointent une jeune femme aux longues tresses, vêtue d'un justaucorps à paillettes et d'escarpins argentés. A l'intérieur d'une immense coupe à cocktail, elle se déhanche au rythme de "Money", le tube de la rappeuse américaine Cardi B, sous une pluie de faux billets et devant des fêtards sagement attablés devant leur dîner.

A Lagos, la capitale économique et culturelle du Nigeria, les nuits sont connues pour être folles, malgré la pire crise économique en 30 ans, et la nouvelle mode dans les clubs est aux dîners-spectacles qui revisitent à la sauce nigériane le genre du cabaret, né en France au XIXe siècle. Il y a deux ans, Wemo Edudu, l'un des propriétaires de The Library, a transformé sa boîte de nuit au décor de bibliothèque en un lieu où il est désormais possible de dîner tout en profitant de prestations d'artistes savamment chorégraphiées, attirant un public plus large que celui des clubbers.
"Je suis très content de voir des personnes de 65 ans profiter d'un bon repas tout en regardant le spectacle, c'est nouveau", se félicite-t-il.
Nkechi, 41 ans, qui vient pour la première fois avec un groupe d'amis, sirote un cocktail en attendant que son plat lui soit servi sur une nappe blanche. Elle apprécie la "distraction" procurée par les artistes car "la personne assise juste à côté de vous n'a peut-être rien à dire".
Foie gras, carpaccio de crocodile et gambas "parsemés de flocons d'or 24 carats"
Au Rococo, situé lui aussi dans le quartier cossu de Victoria Island, l'ambiance est au XVIIIe siècle français, avec lustres en cristal et faux plafonds peints de fresques baroques, version "music-hall".

Derrière la scène où défilent les artistes nigérians, parfois recrutés dans les églises pour leurs performances vocales, un écran diffuse des portraits de l'ex-empereur français Napoléon Bonaparte (1769-1821) et Marie-Louise d'Autriche, sa seconde épouse, détournés et animés pour leur faire chanter un morceau de rap.
Au menu, une "restauration haut de gamme", avec des spécialités nigérianes et des plats inspirés de plusieurs continents, mais aussi un "menu en or", spécialement créé pour attirer l'œil et les photos des afficionados des réseaux sociaux où foie gras, carpaccio de crocodile et gambas Thermidor sont "parsemés de flocons d'or 24 carats".
"Le spectacle gagne en intensité au fur et à mesure du repas, l'ambiance n'est pas à fond dès le début, les gens peuvent discuter, s'interrompre quand une chanson leur plaît", explique Ghada Ghaith, patronne de l'établissement.
Dans l’un des pays les plus inégalitaires d’Afrique, un cocktail à 17.750 euros comme ultime symbole d’exubérance
A Zaza, haut-lieu de la vie nocturne lagosienne depuis plusieurs années, les numéros s'enchaînent dans une ambiance tropicale, papier peint orné de perroquets et de papillons articulés fluorescents aux murs, une armée de serveurs en tenues zèbre ou léopard à l'affût du moindre signe des clients. L'habituelle procession d'hôtesses brandissant des bâtons lumineux se met ostensiblement en branle à chaque bouteille commandée, amenée par un employé déguisé en girafe.
"L'idée du cabaret, c'est de maintenir une ambiance vivante du moment où vous entrez dans la salle et jusqu'à votre départ", explique Johnny Frangeh, 24 ans, directeur adjoint de Zaza, pour qui il s'agit de créer "une autre expérience" que celle des autres boîtes de nuit où les clients viennent "simplement boire et danser".
"On veut amener Vegas au Nigeria!", s'exclame Bobby Francis, directeur créatif du lieu.
Pour cela, les patrons du club embauchent – via des agences spécialisées – des artistes du monde entier, qui viennent faire leur numéro pendant quelques mois. "Je n'avais vu jamais cela avant, un endroit qui mélange boîte de nuit, restaurant et spectacle, nous n'avons pas du tout cela chez nous", raconte Blanka Munkacsi, Hongroise de 21 ans qui assure un numéro de patinage acrobatique. L'artiste mexicain Rodrigo Adame, 45 ans, est présent depuis deux mois dans le pays le plus peuplé d'Afrique, mais aussi l'un des plus inégalitaires, avec plus de 60% des Nigérians vivant sous le seuil de pauvreté.

Il a dû s'habituer à un public "qui adore faire la fête mais n'est pas forcément très tourné vers les arts" et dont il est "souvent difficile de capter l'attention". Dans la salle, qui peut contenir environ 700 personnes, presque autant de téléphones portables ponctuent l'obscurité de leur lumière tactile. Le volume sonore décourage les conversations et la plupart des personnes attablées gardent le nez vissé sur leur écran, multipliant les selfies. En cas d'ennui et pour les porte-monnaies les plus garnis, une dernière exubérance est permise: s'offrir un "Birkintini", le "cocktail le plus cher d'Afrique", à 30 millions de nairas (17.750 euros) – servi avec un sac à main Birkin de la marque de luxe française Hermès.











