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Attentats du 13-Novembre: comment ces attaques terroristes sont-elles abordées en classe?

BFM Jeanne Bulant , Journaliste BFMTV
Des élèves d'une classe de primaire à Valence en septembre 2023 (Photo d'illustration).

Des élèves d'une classe de primaire à Valence en septembre 2023 (Photo d'illustration). - Nicolas Guyonnet

Les attentats de Paris et de Saint-Denis, qui ont fait 130 morts et 413 blessés, n'ont pas encore été intégrés aux programmes scolaires dix ans après. Pour autant, ces attaques terroristes sont parfois abordées au collège et au lycée par les enseignants. Cette année pour les 10 ans, certains professeurs ont décidé d'attirer l'attention de leurs élèves sur le sujet, mais comment raconter ces événements aux jeunes générations qui n'ont pas vécu ce drame?

À l'approche des commémorations des attentats du 13-Novembre 2015, Christophe Naudin a décidé de marquer le coup avec ses classes. Cette année pour l'occasion, ce professeur d'Histoire-géo dans un collège d'Arcueil (Val-de-Marne) a convié un ami rescapé du Bataclan et un journaliste de Mediapart pour dialoguer avec ses élèves. L'idée est de sensibiliser les adolescents aux attaques terroristes coordonnées qui ont fait 130 morts et 413 blessés il y a 10 ans à Paris et Saint-Denis.

L'enseignant, lui-même rescapé de la salle de concert, a pris le temps d'amener sa classe de 3e au jardin mémoriel à Paris, à l'exposition dédiée au musée Carnavalet ainsi que devant le Bataclan. "C’est le meilleur moyen de capter leur attention. Cette année, je fais l’effort de prendre un peu de temps pour sortir du cadre, même si ça empiète un peu sur d’autres choses".

Des faits trop récents pour être au programme

L’initiative de Christophe Naudin relève d’une démarche personnelle, car ces attaques terroristes sont encore trop récentes pour figurer explicitement au programme officiel d'Histoire-géographie. Par ailleurs, dans le cadre des commémorations, aucune directive n’a été émise par le ministère de l’Éducation nationale ou par les Académies à l'égard des enseignants du secondaire, collège ou lycée.

Chaque année, le professeur tente a minima de l'évoquer avec ses 3e lorsqu'il aborde la période contemporaine, en particulier dans le chapitre "Le monde après 1989". Lorsqu'il leur explique le passage d’un monde bipolaire à un monde multipolaire à la fin de la guerre froide, il leur parle de la montée du terrorisme et du jihadisme international.

À son plus grand regret, il est souvent rattrapé par le temps et la charge des programmes scolaires. "On peut en parler aux élèves, c’est même encouragé, mais ce n’est pas une obligation. Le hic c'est que comme ce chapitre arrive en fin d’année, on doit boucler le programme avant le brevet et il est souvent survolé. Il y a des années où j’ai le temps d’y consacrer une séance complète, et d’autres où je passe très vite dessus..."

Christophe Naudin se dit "frustré" de ne pas pouvoir aborder correctement ce sujet qui lui importe, d'autant qu'il découvre d'année en année que ses élèves sont de moins en moins au courant de ce qu'il s'est passé cette nuit-là. "Ils sont globalement plutôt intéressés quand on en parle, mais ces deux, trois dernières années beaucoup n’en avaient pas du tout entendu parler, ou alors savaient très peu de choses".

"De plus en plus loin et abstrait pour les élèves"

"C'est logique et normal, d'un sens", commente le professeur. "Le temps passe et comme pour l'assassinat de Samuel Paty, ou l'attentat contre Charlie Hebdo ils ne l’ont pas vécu, ce n'est plus la même génération". Ce rescapé du Bataclan se souvient que cinq ans après les faits, des collégiens lui posaient davantage de questions d'eux-même. "On sentait que ça les avait marqués, mais désormais c'est de plus en plus loin et abstrait pour eux. Ça paraît dur à croire mais pour eux c'est presque aussi lointain que la Première guerre mondiale".

"La réception est très différente de celle d'il y a 5 ans, c'est vrai", confirme Marine Masson, professeure d'histoire-géo en collège à Rouen. "Quand j'ai débuté en 2016 c'était très frais donc plus sensible".

Souvent contraints d'écourter le programme à la fin de l'année en raison du Brevet des collèges, les professeurs sont "un peu réticents à sortir du cadre" avec leurs 3e. Il arrive tout de même à l'enseignante de l'évoquer à chaud au cours de l'année, lors de digressions sur l'actualité ou sur des thèmes qui s'y rapportent comme par exemple le devoir de mémoire, la laïcité et les amalgames politiques, ou encore le traitement médiatique des événements.

Ces échanges spontanés servent souvent de point d’appui à son travail en classe. L’enseignante s’appuie sur les réflexions de ses élèves pour rebondir sur certains sujets, dont le 13-Novembre peut faire partie. Elle a l'habitude d'entendre les adolescents réagir avec beaucoup de spontanéité face au passé, et de lancer des remarques pleines de certitudes comme "qu'est-ce qu'ils étaient bêtes pendant la Seconde Guerre mondiale ! Comment ont-ils pu agir ainsi ?".

Dans ces cas-là, l'enseignante choisit alors de leur proposer un parallèle, par exemple avec la période récente comme le Covid: disposait-on, à ce moment-là, de toutes les informations pour comprendre la situation? Évidemment non. C’est une manière concrète de leur faire saisir ce que signifie traverser un événement historique à l'échelle individuelle.

"On n'est pas encore dans le domaine de l'Histoire"

Par ailleurs, Marine Masson a trouvé la martingale pour rappeler aux adolescents le déroulé des faits et leurs enjeux sans passer des heures sur le sujet: elle s'appuie sur des contenus pédagogiques tels que de courts documentaires réalisés par des médias. Par ailleurs, plusieurs ressources à ce sujet sont à disposition sur le site du ministère de l'Éducation nationale pour les aider à aborder la question, notamment à l'occasion de la journée d'hommage aux victimes du terrorisme qui a lieu le 11 mars.

"La difficulté, c'est qu'on est pas encore dans le domaine de l'Histoire avec un grand H", ajoute la professeure.

C'est la raison pour laquelle son confrère Thierry Le Prado préfère en discuter lors des cours d'enseignement moral et civique (EMC). "C'est encore un peu tôt or l'Histoire demande un certain recul sur les événements. Ainsi en EMC on va pouvoir travailler des notions plus contemporaines comme les notions de liberté d'expression, de laïcité, mais également les valeurs de la République", souligne ce professeur d'un collège REP+ de Villiers-Le-Bel (Val d'Oise).

Comme ses confrères, Thierry Le Prado peut être amené à mentionner le 13-novembre dans le cadre du chapitre sur "les nouvelles formes de conflictualité". Il en profite souvent pour distinguer les différentes mouvances de terrorisme, comme Daesh et Al Qaïda car il y a souvent des amalgames". Néanmoins, "ce n'est pas quelque chose sur lequel on va passer une demi-heure ni une heure, malheureusement".

L'enseignant regrette cependant qu'aucune directive ne soit prévue à l'occasion des commémorations des 10 ans. "C’est vraiment dommage, car il y aurait beaucoup à faire autour de la symbolique de ces attentats. J’ai eu le sentiment d’être presque concerné personnellement, puisque c’était ma génération, ma tranche d’âge."

"Ça s'inscrit dans une grande séquence chronologique qui est la vie sous la menace terroriste"

"On n'enseigne pas ça froidement", abonde Thibault Poirot, professeur d'histoire-géo dans un lycée du Grand Est, qui avait lui-aussi été particulièrement marqué par ces attaques étant donné qu'il se trouvait à Paris à ce moment-là. "Pour moi l'événement est encore là, donc je trouve ça très compliqué de parler de ça: c'est parler un peu de nous en tant que sujet historique, de notre ressenti".

À la différence des collégiens, les actuels lycéens - âgés de 15 à 18 ans - se souviennent pour la plupart de ce qui s'est passé puisqu'ils étaient enfants. "Généralement je pars de leurs souvenirs, de cet effet de choc dont certains se rappellent pour ensuite expliquer et apporter de la compréhension sur les impacts d'un tel événement sur une société. Je leur rappelle par exemple les différentes étapes qui s'en suivent: la sidération, la peur, la colère puis le sentiment d'impuissance."

Tous les soirs dans Le Titre à la Une, découvrez ce qui se cache derrière les gros titres. Zacharie Legros vous raconte une histoire, un récit de vie, avec aussi le témoignage intime de celles et ceux qui font l'actualité.
“Des vivants”: pourquoi certaines victimes jugent indécente la série sur le 13-Novembre
12:59

Pour résumer, "les attentats de 2015 ne sont pas l'objet d'une connaissance en soi" ni d'"un travail de mémoire" mais certains professeurs font le choix d'en "marquer les repères" en tronc commun d'histoire-géo: ses effets sur le temps court, sur le temps long. Attentat de Charlie Hebdo et l'Hypercacher, assassinats de Samuel Paty et Dominique Bernard... Aux yeux des lycéens, le 13-Novembre s'inscrit dans "une forme de continuité, dans une grande séquence chronologique qui est la vie sous la menace terroriste" selon Thibault Poirot.

"En général ils savent plus ou moins ce qui s'est passé, même s'ils ne sont pas toujours précisément au fait des détails et qu'ils confondent un peu. En tout cas dans leur cerveau ça allume plus de réactions que les attentats du 11-Septembre ou ceux du RER Saint Michel en 1995 qui sont quasiment la préhistoire pour eux".

Enfin, les élèves qui ont choisi la spécialité HGGSP (Histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques) pour le baccalauréat sont plus susceptibles d’aborder les questions "qu'est-ce qu'un attentat terroriste? Quelles sont ses conséquences géopolitiques?". Et pour cause, cette spécialisation propose de travailler sur le thème "de la guerre et la paix", ce qui implique la question du terrorisme.

Le projet de musée mémorial du terrorisme (MMT), qui ouvrira ses portes dans une caserne du XIIe arrondissement de Paris en 2027, pourrait devenir un lieu ressource pour les groupes scolaires, au moins en Île-de-France. Ce musée-mémorial, dont le coût global est chiffré à 95 millions d'euros, doit couvrir les attentats perpétrés sur le sol français depuis le milieu des années 70 jusqu'à nos jours.