
"La seule issue possible au narcotrafic c’est la prison ou le cimetière": le récit de l’onde de choc après le meurtre de Mehdi Kessaci
Il fait grand soleil ce jeudi 13 novembre, rien d'inhabituel à Marseille où les automnes ont la douceur des fins d'été. Sur le rond-point Claudie-Darcy, on va et vient entre le vaisseau bleu - l'hôtel du département - la station de métro Saint-Just et le pôle santé du Dôme. Un quartier tranquille du 4e arrondissement de la Cité phocéenne.
Il est 14h30. Mehdi Kessaci, un étudiant de 20 ans, est au volant de la voiture de sa sœur; leur mère l'attend au centre médical. Il passe le rond-point, se dirige vers le pôle santé et ralentit - il y a une place, là, devant la pharmacie. Il se gare. Au même moment, une moto et ses deux passagers surgissent.
En quelques secondes, la moto est là, juste de l'autre côté de la portière. Et tout va très vite. Le passager arrière sort une arme à feu de calibre 9 mm, vise et tire à plusieurs reprises. Mehdi Kessaci est mortellement touché au thorax.
Jimmy, le directeur du centre dentaire, a tout vu. "J'ai entendu trois coups de feu, je me suis rendu près de la fenêtre et là, j'ai vu une personne qui convulsait", témoigne-t-il auprès d'Ici Provence. En réalité, ce sont six balles qui ont été tirées, six coups tous mortels, confirmera l'autopsie. Un commando de tueurs professionnels.
La mère de Mehdi Kessaci est là, elle aussi. "Quand elle a vu que c'était son fils, elle s'est effondrée, surtout qu'elle disait qu'elle avait déjà perdu un enfant." Cet enfant qu'elle a perdu, c'est Brahim, retrouvé mort cinq ans plus tôt carbonisé dans une voiture lors d'un règlement de comptes lié au trafic de drogues.

Son plus jeune fils, Mehdi, vient d'être abattu. Pourtant, Mehdi était un jeune sans histoire. Loin du trafic de drogue.
Car cet étudiant en BTS était totalement inconnu des services de police et de justice. Casier judiciaire vierge. Il n'était même jamais allé dans un commissariat. Mais il voulait passer par la grande porte, lui qui s'apprêtait à repasser le concours de gardien de la paix.
"Fais attention, il y a des gens qui me cherchent"
Mais le plus connu des six enfants Kessaci, c'est Amine, le frère de Brahim et Mehdi. Il n'a que 17 ans quand il commence à se faire repérer: en 2021, il interpelle le président Emmanuel Macron lors de la présentation de son plan "Marseille en grand" avec déjà des idées très précises sur ce qu'il faudrait mettre en place - le retour de la police de proximité, une nouvelle carte scolaire, davantage de transports publics.
Après la mort de son frère aîné en 2020, il fonde Conscience - une association qui œuvre dans les quartiers populaires contre les discriminations et qui accompagne les familles qui ont perdu un proche dans une mort violente. Le mois dernier, il publie Marseille, essuie tes larmes - vivre et mourir en terre de narcotrafic.

À 22 ans, ce militant écologiste a fait de la lutte contre le trafic de drogue le combat de sa vie. Une figure locale devenue nationale et internationale. L'année dernière, le New York Times a fait son portrait. Le jeune homme a même failli siéger à l'Assemblée nationale sous l'étiquette EELV - il ne lui a manqué que 835 voix l'année dernière dans la troisième circonscription des Bouches-du-Rhône face à la candidate du RN.
Et c'est sans aucun doute son engagement contre le narcotrafic qui a été visé. En ciblant son frère, le commanditaire a-t-il voulu faire taire Amine Kessaci? Si tel est le cas, "on entrerait dans une nouvelle phase", s'inquiète Benoît Payan, le maire de Marseille.
"Nous aurions franchi un cap très grave puisque dans ce cas il s'agit de faire taire celles et ceux qui parlent."
Le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez y va plus franchement. "C'est manifestement un crime d'intimidation" qui marque "un point de bascule". Un crime "d'avertissement", abonde Nicolas Bessone, le procureur de la République de Marseille.
Mehdi aurait-il été confondu avec Amine? "J'avais dit à mon petit frère: 'comme on se ressemble un peu, comme on a la même tête, fais attention, il y a des gens qui me cherchent. Imagine, ils te confondent avec moi'. Mais il m'a dit de ne pas m'inquiéter, que ça n'arriverait pas. Il était dans cette insouciance", se rappellera sur BFMTV Amine après les obsèques.
Amine Kessaci savait qu'il était menacé et vivait depuis trois mois sous protection policière. En août, des policiers de la Brigade de répression du banditisme sont d'ailleurs venus dans son local pour lui demander de tirer le rideau et de quitter Marseille sur le champ. Il vivait depuis hors de la cité phocéenne.
"Mon fils est parti pour rien"
Mercredi, au jour des obsèques de Mehdi, le Sénat observe une minute de silence. Des obsèques sous haute surveillance: les forces de l'ordre, dont le Raid, sont partout. Du jamais-vu. Devant la mosquée bondée du Frais-Vallon, face aux femmes qui prient sur le trottoir, des policiers équipés de fusils d'assaut.
Pour l'heure, Amine garde le silence. C'est l'ombre de lui-même qui pénètre le lieu de culte, en gilet par balles, escorté par un bataillon de policiers en arme. "Il est mort-vivant, ce garçon", s'attriste pour Mediapart un observateur politique local.
Mais la tension est palpable. Juste avant la cérémonie, le père de Mehdi et Amine explose de colère et de chagrin: "Mon fils de 20 ans, il est parti pour rien!"

À l'extérieur de la mosquée, les habitants et habitantes sont dévastés, partagés entre tristesse et sentiment d'impuissance. "On balance entre la douleur et la peur", confie l'un à Mediapart. "On ne dort plus, on ne mange plus", ajoute un autre. "Mais ce qui nous fait le plus mal, c'est l'idée qu'on ait emporté un innocent par pure intimidation. Car c'est ça: une opération de terreur, un film d'horreur."
"Amine, il a raison de se battre, mais il est seul", glisse une mère de famille sous couvert d'anonymat.
Car depuis la mort de Mehdi, beaucoup de militants, craignant pour leur vie, préfèrent se mettre en retrait. "Aujourd'hui, j'ai pris la décision de ne plus intervenir sur la question du narcotrafic pour ne pas devenir une cible", explique l'une d'entre elle à BFMTV. "Sans aucun financement et sans même assurer notre sécurité sur le terrain, nous décidons donc de nous taire et de suspendre tout projet social à travers la réinsertion et la lutte contre le narcotrafic", déplore un travailleur social.
"Ça fait peur de prendre la parole maintenant. Ces monstres, ils n'ont pas de limite", se désole la mère d'une victime collatérale en lien avec le narcobanditisme. "Clairement, on va avoir peur de parler si on sait qu'on va se prendre une balle dans la tête", s'alarme une amie de la famille Kessaci.
"Hier, j'ai enterré mon frère"
Au lendemain des obsèques, Amine s'exprime pour la première fois depuis l'assassinat. "Hier, j'ai enterré mon frère. Mon cœur n'est que blessure. La douleur m'éparpille. Mais elle n'effrite pas ma lucidité", écrit-il dans une tribune bouleversante publiée par Le Monde. Il promet de rester debout et de continuer le combat contre le narcotrafic.
"Je dirai et répéterai que Mehdi est mort pour rien. Je dirai la violence du narcotrafic. Son emprise. Je dirai la lâcheté des commanditaires des crimes. Je dirai la dérive folle de ceux qui exécutent des contrats, brisent des vies et souillent leur âme à jamais. Je dirai pour trouer le silence comme eux trouent les corps de nos proches."

Il crie sa colère dans tous les médias. S'il prend la parole, "c'est pour toutes ces mères qui ont perdu des enfants, et qui tiennent bon", se justifie-t-il sur France inter. "On m'a brûlé mon premier frère dans le coffre d'une voiture et on vient de tuer le deuxième. Vous voulez que j'aie peur de quoi maintenant?" clame-t-il sur Franceinfo. Au journal de 20 heures de France 2, il affirme que "si aujourd'hui je veux vivre, si aujourd'hui la lutte contre le narcotrafic doit avoir un sens (...) je dois parler".
Mais son sentiment de culpabilité est immense. "Mon petit frère n'est coupable que d'une seule chose, c'est d'être mon petit frère. La part de culpabilité que je porte aujourd'hui est énorme", se blâme-t-il sur BFMTV.
"Aujourd’hui, mon seul regret, c'est de ne pas avoir été à sa place dans cette voiture, face à ceux qui me cherchaient."
"Nous comptons nos morts, mais que fait l'État?"
Un crime "d'intimidation"? Amine Kessaci répond qu'il s'agit d'abord d'un crime "politique", "un crime de lâches qui ont assassiné un jeune innocent".
"On parle de crime d'avertissement. Mais un crime n'est jamais un avertissement. Le sang versé l'est pour toujours, et a plongé ma famille dans l'infini de la mort", dit-il dans Le Monde.
Il estime aussi que l'État a failli. "Qui ignorait que ma famille avait déjà payé un tribut de sang? Comment ne pas savoir que ma famille pouvait être touchée?" Il regrette de ne pas avoir eu davantage d'informations et de réponses à ses questions sur les menaces qui pesaient contre lui, notamment quand il demandait si sa famille devait être protégée ou s'il devait la faire déménager.
"Depuis août j'arrête pas de dire, est-ce qu'il faut que je fasse venir ma famille avec moi, est-ce qu'il faut qu'ils viennent? Aujourd'hui on est sous protection mais ça ne ramènera pas Mehdi", souligne simplement Amine Kessaci sur BFMTV

Et selon lui, il y a urgence. "L'État doit prendre la mesure de ce qu'il se passe et comprendre qu'une lutte à mort est engagée. Il est temps d'agir, par exemple de faire revenir les services publics dans les quartiers, de lutter contre l'échec scolaire qui fournit aux trafiquants une main-d'œuvre soumise, de doter les enquêteurs et les forces de police des moyens dont ils ont besoin, de renforcer, de soutenir réellement les familles de victimes du narcotrafic", appuie-t-il dans le Monde.
Amine Kessaci dresse un constat implacable sur le plateau de BFMTV: "La seule issue possible au narcotrafic c'est la prison ou le cimetière".
"Tout le monde est menacé aujourd'hui, toutes les personnes qui seraient amenées à prendre la parole sont menacées, c'est pour ça que la réponse elle doit être plus que forte. C'est pour ça qu'aujourd'hui c'est la crédibilité de la France qui est en jeu, c'est pour ça qu'aujourd'hui c'est l'état de droit même qui est en jeu", insiste-t-il sur le plateau de BFMTV.
Une position soutenue par le sénateur écologiste de Marseille Guy Benarroche, proche d'Amine Kessaci, qui considère que "le volet prévention et social a été oublié dans la loi contre le narcotrafic".
Au printemps dernier, le Parlement a en effet adopté une nouvelle loi sur la lutte contre la criminalité organisée qui prévoit notamment l'installation d'un parquet national anticriminalité organisée (Pnaco) à compter du 1er janvier prochain sur le modèle du parquet national antiterroriste et du parquet national financier.
"Ils ne pourront pas tuer toute une nation"
Alors que Marseille se rassemble ce samedi, les individus qui se trouvaient sur la moto restent introuvables. Le parquet de Paris et la juridiction nationale de lutte contre la criminalité (Junalco) sont saisis de l'enquête.
Mais derrière le meurtre, y a-t-il un commanditaire? Un homme fait partie des suspects: Amine O., surnommé "Mamine", 31 ans, déjà mis en examen pour l'assassinat de Brahim et derrière les barreaux.
L'homme décrit comme un cadre la DZ Mafia marseillaise, une organisation criminelle originaire des quartiers nord accusée de trafics de stupéfiants, d'enlèvements, de meurtres et d'assassinats. En début de semaine, il a été transféré au quartier de lutte contre la criminalité organisée (QLCO) de Condé-sur-Sarthe (Orne), la deuxième prison ultra-sécurisée qui accueille des narcotrafiquants.
Dans l'opinion publique et jusqu'à la classe politique, la mort de Mehdi Kessaci, c'est un électrochoc. Jeudi, Laurent Nuñez, le ministre de l'Intérieur, et Gérald Darmanin, le ministre de la Justice, se rendent à Marseille. Ce dernier déclare que la "menace" du narcotrafic est "au moins équivalente à celle du terrorisme".
"On a bien conscience qu'il faut faire beaucoup plus", reconnaît de son côté Laurent Nuñez, estimant que l'assassinat de Mehdi Kessaci est "un crime qui vise à faire peur et vise à atteindre quelque part la République et l'État." Au même moment, le Premier ministre Sébastien Lecornu annonce que le gouvernement va organiser un débat extraordinaire à l'Assemblée nationale sur le narcotrafic.
Sur le rond-point Claudie-Darcy, du nom de ce brigadier de police abattu d'une balle dans l'exercice de ses fonctions, fleurs et bouquets sont déposés. L'un porte ce message: "Notre affaire à tous". C'est d'ailleurs ce que souhaite Amine Kessaci: une mobilisation la plus large possible lors de la marche blanche organisée ce samedi.

"Si on est des milliers à se lever et à prendre la parole, ils ne pourront pas tuer toute une nation", dit-il dignement sur BFMTV.
La porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, ainsi que Vincent Jeanbrun, le ministre de la Ville et du logement, seront notamment présents. D'autres personnalités politiques, dont beaucoup issues de la gauche comme Olivier Faure ou Marine Tondelier, feront également le déplacement. De nombreux élus locaux également: le maire de Marseille Benoît Payan, mais aussi la candidate LR à l'hôtel de Ville, Martine Vassal, tout comme le président de la région Sud, Renaud Muselier.
Une marche qui sera silencieuse, sans banderole ni drapeau. Le rendez-vous est d'ailleurs donné sur ce rond-point, "là où la vie de Mehdi a été arrachée".












