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"Il y a des gros trous dans la raquette": entre effets bénéfiques et manques de moyens, l'interdiction du téléphone portable au collège et lycée à l'épreuve de la réalité

BFM Business Sylvain Trinel avec AFP
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Espérée par le gouvernement pour la rentrée de septembre 2026 dans tous les lycées de France, l'interdiction du téléphone portable est déjà en cours d'expérimentation dans certains établissements. Mais comme pour le collège, la mesure est loin d'être financée.

Faut-il interdire le téléphone portable au lycée pour voir le niveau des élèves augmenter? Dans le lycée professionnel de Montsoult dans le Val d'Oise, on teste depuis déjà plusieurs mois cette interdiction. Chaque téléphone doit être déposé dans une boîte prévue à cet effet, afin d'éloigner les élèves de toutes les pollutions qui peuvent les déconcentrer.

Les premiers résultats sont satisfaisants, si bien que le lycée a pérennisé le dispositif en septembre 2025.

Des notes en hausse pour les élèves

"Au début, c'était compliqué, parce que je suis addict à mon téléphone," témoigne Lina, 18 ans, auprès de l'AFP, "ça m'a aidé à me concentrer." Pour cette jeune femme qui prépare un bac professionnel Agora (Assistance à la gestion des organisations), ses notes ont même augmenté: "Avant, je tournais autour des 8, 9, 10. Maintenant, je suis plus autour des 14 (de moyenne)."

Une réalité qui s'inscrit dans un lycée où le décrochage scolaire est monnaie courante, sur fond d'élèves socialement défavorisés.

Mais contrairement aux voeux d'Emmanuel Macron, qui veut interdire le smartphone pendant toute la vie scolaire, le lycée de Montsoult a plutôt opté pour une autre solution: les téléphones sont déposés dans la boîte uniquement pendant les heures du cours, et peuvent ensuite être récupérés pour être utilisés dans les couloirs, la récréation, ou la pause repas.

C'est aux enseignants de prendre le temps de faire passer la mallette. Christine Antunes, enseignante d'espagnol dans l'établissement, explique utiliser des dictionnaires et témoigne d'un climat scolaire "apaisé": "Beaucoup d'altercations étaient dues à l'utilisation des téléphones." Elle cite notamment des élèves cherchant à tricher ou à filmer ce qui se passe en classe pour envoyer la vidéo sur les réseaux sociaux.

"On voit aujourd'hui que les élèves sont beaucoup plus concentrés," précise la professeure.

Une généralisation loin d'être effective

Pour Lina et sa camarade Nisa, c'est aussi un moyen de se défaire des réseaux sociaux sur lesquelles elles passent le plus clair de leur temps libre: "Je suis tout le temps sur mon téléphone," témoigne l'une d'elle, qui avoue même avoir le nez rivé dessus jusqu'à 12 heures par jour.

Reste que les mallettes à disposition des professeurs n'ont pu être achetées que grâce à une expérimentation baptisée "Zéro portable en cours" et portée par la région, ce qui pourrait largement limiter son adoption dans les zones où les budgets régionaux sont beaucoup moins importants.

Contactée par BFM Tech, Sophie Vénétitay, secrétaire générale du SNES-FSU, principal syndicat de professeurs, constate ainsi que l'interdiction du smartphone au collège est encore loin d'être une réalité: "Il faut quand même avoir en tête que nous avons eu une expérimentation à la rentrée 2024 pour une généralisation en 2025. Mais nous, au bout de trois semaines, on a quand même fait le constat que plus de la moitié des collèges n'avaient pas mis en place ce dispositif. Dès la rentrée, les retours que nous avions eu montraient que nous n'étions pas sur des problèmes qui pouvaient être surmontés en quelques jours, que ce soit des problèmes financiers ou organisationnels. Alors qu'Elisabeth Borne (alors ministre de l'Education, NDLR) avait parlé d'une vraie généralisation au 1er septembre."

En cause, le fait que tout repose sur du matériel dont ne sont pas tous équipés les établissements, que ce soit les casiers ou les pochettes dans lesquels les élèves mettent leur smartphone: "Pour diverses raisons, 100% des collèges ne sont pas équipés de casiers. Il y a d'abord une question de place. Tous les établissements n'ont pas de quoi installer 100, 300, voire 500 casiers. Puis il faut les financer."

"Une annonce qui tombe de nulle part"

Pour Sophie Vénétitay, il y a également la question de la manière dont doit se déployer ce dispositif, surtout si la solution de la pochette a été privilégiée: "On doit vérifier que l'élève a bien mis son téléphone dans la pochette et qu'il l'a verrouillée. Donc ça veut dire au moins un surveillant qui est affecté à cette tâche. Ça veut dire qu'il n'est pas en train de gérer la vie scolaire, les entrées et les sorties… On manque déjà de surveillants, alors s'il faut en plus ajouter un dispositif, ça devient compliqué."

La question de donner ce rôle au professeur fait aussi l'objet de débats. Si dans les établissements qui en disposent, des solutions ont été trouvées pour partager les tâches, cela reste du rafistollages, confirme cette professeure: "Ca prend quand même du temps, et au-delà de la surveillance, je dirais que quand on est amené à le faire pendant la première et la dernière heure de cours, cela nécessite de l'organisation. Une heure de cours, c'est déjà suffisamment court…"

Par ailleurs, Sophie Vénétitay n'est pas convaincue qu'un tel dispositif réduise le problème du cyberharcèlement. "Il y a des gros trous dans la raquette," témoigne-t-elle, "car le cyberharcèlement peut se poursuivre en dehors de l'école, et quand on traite ce problème, c'est souvent qu'il a lieu ailleurs. Il y a plus de trous que de cordes sur cette raquette."

Elle dénonce également les annonces d'Emmanuel Macron sur l'interdiction du téléphone portable au lycée. Une annonce qui "tombe de nulle part", non concertée avec les syndicats: "Pour tout vous dire, quand j'ai appris ça, je rentrais de cours et je l'ai entendu à la radio. C'est un peu agaçant d'apprendre les choses de cette manière quand on est représentante syndicale."

Pour Sophie Vénétitay, le sujet ne doit pas être traité de cette manière "sur le fond, comme sur la forme". Elle plaide pour une réponse "plus élaborée, plus discutée", qui permettrait de prendre en compte l'ensemble des problématiques de chaque établissement, au collège comme au lycée: "A mes élèves de terminale qui vont potentiellement se retrouver sur le marché du travail dans deux ans, je ne vais pas leur dire qu'ils ne doivent pas utiliser leur téléphone au même titre qu'un élève de sixième."

Contacté par BFM Tech, le ministère de l'Education n'a pas souhaité répondre à nos questions.