"Far West" des réseaux sociaux, désinformation, majorité numérique, ingérence... Emmanuel Macron repart en croisade contre les plateformes

"La démocratie à l'épreuve des réseaux sociaux." Le sujet ressemble à s'y méprendre à un intitulé de cours ou de thèse. Pourtant, mercredi 19 novembre, à Arras, ce n'est pas un professeur qui se tient au milieu de la salle. Mais bien Emmanuel Macron.
Depuis dix jours, le chef de l'Etat a entamé un tour de France pour aller à la rencontre des Français et surtout, débattre avec eux d'un de ses sujets de prédilection: les réseaux sociaux et leurs dangers.
"Victime" de l'engrenage
Si le thème est régulièrement brandi dans le débat public par le président de la République, notamment depuis le rapport sur les enfants et les écrans de mai 2024, ces dernières semaines, il est devenu son nouveau cheval de bataille.
Au total, une demi-douzaine de débats seront organisés dans tout le pays d'ici la fin de l'année, comme en Auvergne-Rhône-Alpes, en Bretagne, dans le Centre-Val de Loire ou en Nouvelle-Aquitaine. Au menu des échanges: la désinformation, l’interdiction des écrans pour les plus jeunes, la transparence des algorithmes, le complotisme... ou encore l'impact des plateformes sur les élections. Une question lourde de sens, à seize mois du scrutin présidentiel.
Pour le moment, le chef de l'Etat est à la deuxième étape de sa grande opération de communication, à Arras, en compagnie des lecteurs de la Voix du Nord. Rien de concret n'est sorti de cette longue discussion. Mais Emmanuel Macron a tenu à rappeler, une nouvelle fois, ses positions.
"Notre problème sur les réseaux sociaux, c'est qu'il n'y a pas de responsable éditorial si une fausse information est diffusée. Si je suis X (ex-Twitter) ou Tiktok, je n'ai aucune responsabilité", lance-t-il, avant d'admettre avoir "lui-même été victime" de l'engrenage des réseaux sociaux.
Dernier exemple en date avec la rumeur sur le genre de son épouse, alimentée par des réseaux complotistes d'extrême droite. En 2017, les Macron leaks, le piratage des mails de son équipe de campagne, avaient également perturbé la campagne présidentielle.
"Le Far West, c'est la loi du plus fort"
"Aujourd'hui, il n'y a pas de modération. On veut pouvoir obliger les réseaux sociaux à modérer et retirer les contenus qui sont faux. Le Far West, ce n'est pas la liberté, c'est la loi du plus fort", martèle-t-il.
Le chef de l'Etat a également fustigé le modèle économique des plateformes, qui cherchent non pas à informer, mais à gagner de l'argent. "On s'informe de plus en plus sur des réseaux sociaux dont le modèle économique n’est pas de nous informer mais de vendre de la publicité", martèle-t-il. "Les réseaux sociaux mettent en avant les émotions négatives pour créer de l'excitation et donc une dépendance", poursuit-il.
Des propos qu'il avait déjà tenus la semaine précédente, à Toulouse. A ses yeux, "l'émotion négative" au coeur du modèle des plateformes engendre des problèmes d’attention, d’apprentissage ou encore des troubles du comportement alimentaire chez les plus jeunes. "Une génération a fait les frais de tout ça", insistait-il devant les lecteurs de La Dépêche du Midi.
Amendes, labels et majorité numérique
Avec la volonté de "sonner le tocsin" sur les dangers que représentent les réseaux sociaux, Emmanuel Macron en a profité pour répéter une énième fois ses pistes pour mieux encadrer l'écosystème. Au "Far West" des géants du numérique, il veut opposer la "régulation" des plateformes, "l'éducation" des plus jeunes et la "formation à l’esprit critique" des citoyens. "On ne part pas de rien" mais "on voit bien que ça n’est pas suffisant", a lâché Emmanuel Macron à Toulouse.
"Il faut contraindre les plateformes à modérer et les sanctionner avec des amendes très lourdes", propose-t-il devant les lecteurs de la Voix du Nord, soulignant que les plateformes "ne le font pas aujourd'hui, car cela coûte de l'argent".
Autre problématique, la lutte contre la désinformation et les risques d'ingérence étrangère. Emmanuel Macron propose donc de faire la chasse aux faux comptes, "un combat politique à mener avec le Parlement européen" ou de "tout faire pour que soit mis en place un label" professionnel pour les réseaux sociaux et sites d’information, afin de souligner qu’ils sont dignes de confiance. A Toulouse il s'est montré favorable à la levée de l'anonymat sur les réseaux.
Surtout, le président a réitéré son ambition de définir la "majorité numérique" à 15 ans. "Il y a un consensus scientifique sur ce sujet", a-t-il souligné.
L'ombre de l'Europe
"On a commencé à construire une coalition avec une dizaine d'États (...) Ce que je souhaite, c'est arriver à un texte en début d'année prochaine qui permette d'interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans et d'obliger les plateformes à vérifier l'âge".
Des travaux bien entamés, donc. Inspirée par l'Australie, l'UE envisage effectivement d'interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Mais Emmanuel Macron déplore la lenteur de l’agenda de la Commission européenne. En parallèle, les règlements européens DSA et DMA permettent déjà de réguler les plateformes, mais leur mise en œuvre est lente et laborieuse.
Le chef de l'Etat n'a pourtant pas d'autre choix que d'attendre. La France peut uniquement réguler des plateformes installées dans le pays ou n'ayant pas de siège social dans l'Union européenne. Or, la plupart des sièges sociaux des plateformes sont basés en Irlande.
Le gouvernement doit également obtenir l'aval de la Commission européenne pour imposer ce type de règles. À cela s'ajoutent d'autres obstacles, comme l'absence d'une solution de vérification de l'âge efficace et fiable, condition sine qua non de la mise en place de la majorité numérique.
Des moyens d'actions en France?
En attendant que le long engrenage de Bruxelles fasse son chemin, il soutient la proposition de loi pour interdire l’utilisation des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, déposée mardi 19 novembre par le groupe macroniste à l’Assemblée nationale, Ensemble pour la République. Le texte vise aussi à instaurer notamment un couvre-feu numérique pour les mineurs entre 15 et 18 ans. Il reprend les préconisations du rapport de la commission d’enquête parlementaire sur les effets psychologiques de Tiktok sur les mineurs, remis en septembre dernier.
Selon les informations de France Inter, Emmanuel Macron envisage également d'interroger les Français sur la place des réseaux sociaux via référendum, une promesse faite lors de ses voeux en décembre 2024. La majorité numérique, la place des écrans dans nos vies ou l'influence des algorithmes pourraient être discutées.
Si cette option n'est pas encore tranchée, le président pourrait prendre sa décision en début d'année 2026. Mais encore faut-il rallier la classe politique à sa cause, plus absorbée par les débats sur le budget que sur l'avenir des plateformes.

