Cyberharcèlement de Brigitte Macron: qu’est-ce que la "transvestigation", ce procédé complotiste visant des personnalités?

Dix personnes sont jugées lundi et mardi devant le tribunal correctionnel de Paris pour cyberharcèlement à l'encontre de l'épouse du président français, Brigitte Macron, cible d'une fausse information qui a fait le tour de la planète, affirmant qu'elle serait une femme transgenre.
Âgés de 41 à 60 ans, les prévenus sont soupçonnés d'avoir tenu à l'égard de Brigitte Macron de nombreux propos malveillants sur son "genre", sa "sexualité", assimilant sa différence d'âge avec son mari à de la "pédophilie", selon le parquet de Paris.
Née dès l'élection d'Emmanuel Macron en 2017, l'infox transphobe est en particulier devenue virale aux États-Unis où le couple présidentiel a engagé cet été des poursuites pour diffamation contre l'influenceuse Candace Owens, proche de la sphère conservatrice MAGA, connue pour ses prises de position antisémites et prorusses.
Plusieurs des personnes jugées à Paris pour cyberharcèlement ont relayé des publications de l'influenceuse américaine aux millions d'abonnés sur les réseaux sociaux, et auteure d'une série de vidéos intitulée "Becoming Brigitte" ("Devenir Brigitte").
Plusieurs personnalités visées
Ce procédé a un nom: il s'agit de la "transvestigation". Il s'agit de "l'investigation du fait que quelqu'un serait trans et nous le cacherait", explique dans le documentaire Ligne Rouge de BFMTV Tristan Mendès France, maître de conférences associé en cultures numériques à l'Université Paris Cité. Si la "transvestigation" est "un terme assez récent", elle désigne un phénomène qui ne l'est pas tant que ça, pointe Arnaud Alessandrin, sociologue du genre et des discriminations.
"C'est quelque chose qui a toujours existé au sens où, du moment que certains ont le sentiment qu'on nous trompe, qu'il faut rétablir la vérité, il y a des thématiques qui reviennent fréquemment. La première est la vérité de la religion: qui est juif, qui soutient des juifs…", développe ce docteur en sociologie de l'université de Bordeaux.
"On trouve d'autres complots du côté de la sexualité: découvrir qui est homosexuel. Et on le trouve aussi, donc, du côté de la transidentité", ajoute-t-il.
Brigitte Macron n'est pas la seule à en avoir été victime: les "transvestigateurs" s'en sont aussi pris à des personnalités comme Michelle Obama, Taylor Swift, Amanda Lear ou la boxeuse Imane Khelif. Les exemples récents viennent dans un contexte "d'accélération des mouvements transphobes", pour Arnaud Alessandrin.
Depuis 2016, le nombre de crimes et délits anti-LGBT+ a augmenté en moyenne de 14% par an, tandis que celui des contraventions a progressé en moyenne de 11% par an, selon une étude publiée en mai par le service de statistiques du ministère de l'Intérieur. Celui-ci soulignait toutefois que cette hausse survient "dans un contexte marqué par la libération de la parole et d’amélioration des conditions d’accueil des victimes par les services de sécurité".
"Obsession" sur l'anatomie
Certains points reviennent régulièrement dans ces pseudo-enquêtes. Un article publié en mai 2024 dans la revue scientifique Elad-Silda, spécialisée dans l'analyse des discours, souligne "l'intérêt porté à la physiologie sexuée – notamment les caractéristiques musculo-squelettiques et les caractéristiques sexuelles externes – et sur les faux appels à l'expertise scientifique comme stratégie de légitimation" de la "transvestigation".
Sur les réseaux sociaux, des comptes analysent la carrure de Brigitte Macron, les traits de son visage, et prétendent en déduire des vérités sur son identité de genre. Les mêmes procédés ont visé Michelle Obama. "La question de l'anatomie des personnes trans est une obsession médicale, sociale, juridique", affirme Arnaud Alessandrin.
"Et la question génitale emporte avec elle d'autres questions, notamment sexuelles. Si Brigitte Macron est un homme comme le prétendent les mouvements transphobes ou complotistes, cela veut dire pour eux qu'Emmanuel Macron est homosexuel, et donc qu'il y a un lobby LGBT", ajoute-t-il.
Car, selon le sociologue, les communautés des "transvestigateurs" sont étroitement liées à celles des complotistes. "Si nombre de ces publications se contentent d'évoquer une conspiration autour de l'omniprésence transgenre, notamment parmi les célébrités, d'autres la mentionnent explicitement", explique aussi l'article de la chercheuse anglaise Lexi Webster dans la revue Elad-Silda.
L'idée d'un "complot"
C'est pourquoi les personnes visées par les "transvestigations" sont souvent des personnes considérées comme puissantes. Plusieurs femmes politiques dans le monde ont ainsi fait les frais d'infox à caractère transphobe, comme l'ex-vice-présidente américaine Kamala Harris ou l'ancienne Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern. "Il s'agit pour leurs auteurs de montrer que la culture, les médias, la politique, sont des mondes du pouvoir conspirationnistes contre le peuple", souligne Arnaud Alessandrin.
Ces enjeux se mêlent à une "intention manifestement transphobe", comme l'affirmait en juillet dans Libération Louis-Georges Tin. Le fondateur de la Journée mondiale contre l’homophobie et la transphobie estimait que la rumeur "vise à atteindre Brigitte Macron, son époux à travers elle, mais aussi les personnes transgenres, comme si l’identité trans était une forme d’imposture ou de dégénérescence". Tout en soulignant qu'"être transgenre n’est ni un délit, ni une honte".
De son côté, le chercheur Arnaud Alessandrin relève que dans la vie de tous les jours, de nombreuses personnes transgenre sont victimes de "transvestigations" bien moins médiatisées. "Dans un contexte où les personnes trans vivent ces investigations au travail, dans le sport, dans un entretien d'embauche, il me semble qu'insister sur le fait que la vérité du sexe ne devrait plus être un sujet, ce n'est pas si bête que ça", conclut-il.












