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Des pannes, des bugs, des soupçons de censure et des publications à 0 vue... Aux Etats-Unis, depuis que Tiktok a été vendu à des Américains c'est le chaos technique (et ça touche beaucoup de contenus anti-Trump)

BFM Business Salomé Ferraris
Aux Etats-Unis, plusieurs utilisateurs s'inquiètent d'un risque de censure depuis la cession des activités américaines de Tiktok

Aux Etats-Unis, plusieurs utilisateurs s'inquiètent d'un risque de censure depuis la cession des activités américaines de Tiktok - BFM tech

Depuis la cession des activités américaines de Tiktok par ByteDance, la plateforme traverse une panne majeure outre-Atlantique. Vidéos bloquées, algorithme déréglé et contenus politiques invisibilisés alimentent les accusations de censure. Une enquête a été ouverte. De son côté, la nouvelle entreprise américaine évoque une panne de courant dans un centre de données américain.

Pour les 200 millions d'utilisateurs de Tiktok aux Etats-Unis, la situation actuelle a des airs de fin du monde. Depuis que ByteDance a cédé, sous la contrainte, les activités outre-Atlantique de Tiktok, l'application de vidéos courtes est touchée par une panne d'ampleur, note The Verge.

Selon le site Downdetector, les premiers signalements ont commencé dimanche matin. Ils ont atteint un pic dimanche 25 janvier à 13h00 avec pas moins de 15.696 signalements enregistrés. Le lendemain, des pannes ont continué à être notifiées toute la journée.

Bugs et vidéos à 0 vue

Résultat, des milliers d’utilisateurs américains se sont retrouvés avec une expérience dégradée. Parmi les problèmes signalés, des difficultés de connexion, l'impossibilité de télécharger ou de publier des vidéos ou des problèmes de chargement des commentaires ou avec l'éditeur vidéo CapCut ont également été identifiés. Pire, certaines vidéos caracolaient... à 0 vue.

Tiktok USDS, la nouvelle coentreprise américaine, a identifié la cause du problème. Les bugs auraient été causés par une panne de courant dans un centre de données américain. "Bien que le réseau soit rétabli, la panne a provoqué une défaillance en cascade des systèmes que nous nous efforçons de résoudre avec notre partenaire de centre de données", précise la structure sur X, ex-Twitter.

Mais les dysfonctionnements vont bien au-delà d’un simple ralentissement. Plusieurs médias américains, dont The Verge, ont constaté que des vidéos publiées depuis les États-Unis restent bloquées en "examen" pendant des heures, voire n’apparaissent jamais.

À l’inverse, des vidéos mises en ligne depuis le Royaume-Uni sont publiées normalement… mais restent invisibles pour les utilisateurs situés sur le sol américain. Même constat pour de grands comptes médias comme la BBC ou The Guardian, dont les nouvelles vidéos ne s’affichent pas aux États-Unis. Résultat, des fils d’actualité remplis d’anciennes publications ou de contenus hors sujet, donnant l’impression d’un algorithme "réinitialisé".

Manifestations anti ICE, Epstein et soupçons de censure

Un chaos technique qui intervient dans un contexte explosif. Le week-end a été marqué par de nouvelles manifestations contre l'ICE, la police fédérale de l’immigration, à Minneapolis, après la mort d’Alex Pretti, tué par des agents fédéraux. Or, de nombreux créateurs affirment que leurs vidéos liées à ces événements n’ont pas été publiées ou ont vu leur portée brutalement chuter. Surtout, ces vidéos à caractère politique ont été remplacées par des contenus génériques dans le fil d'actualité des internautes.

C'est ce qui est arrivé à l'humoriste Megan Stalter. Sur Instagram, sa vidéo qui dénonce les rafles de l'ICE à Minneapolis a été partagée 12.000 fois. Mais son contenu n'a jamais été relayé. A plusieurs reprises, elle tente de publier la vidéo sur Tiktok... sans succès. Elle finit par abandonner et supprimer son compte, persuadée que son contenu était censuré car il traitait de l'ICE.

Manifestant abattu par des agents fédéraux à Minneapolis: que s’est-il passé?
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La vidéo de l'influenceuse Jen Hamilton sur l'arrestation de Liam Conejo Ramos, âgé de 5 ans, par des agents fédéraux, n'a pas pu être téléchargée. "C’est très ironique que dès le premier jour de cette prise de contrôle (le changement de propriétaire pour Tiktok aux Etats-Unis, NDLR), que je publie quelque chose sur l’ICE et que ce ne soit pas visible par le public", observe-t-elle à CNN, ajoutant que la vidéo n’est toujours pas accessible à ses abonnés.

"On parle beaucoup en ligne: est-ce une coïncidence ou de la censure?", se questionne la vidéaste Okamoto, auprès de CNBC. D'autres sont plus catégoriques. La chanteuse Billie Eilish a par exemple dénoncé une plateforme qui "fait taire les gens" dans une story Instagram.

"Tiktok a commencé à censurer les contenus anti-Trump et anti-ICE", alerte le journaliste spécialisé David Leavitt sur X, capture d'écran à l'appui.

Sur la photo, on peut ainsi voir plusieurs de ses vidéos montrant des manifestations contre l'ICE ou Donald Trump signalées comme "non éligibles à la recommandation". La publication cumule plus de deux millions de vues.

Plusieurs internautes s'inquiètent donc d'un risque de censure. Tous craignent que l'application devienne un instrument de surveillance ou de propagande d’État. Une crainte qui avait déjà commencé après la modification de la politique de confidentialité de la plateforme au lendemain du rachat.

Une enquête ouverte

En effet, vendredi 23 janvier, ByteDance a finalisé la création de TikTok USDS, une structure détenue à 80,1% par des investisseurs américains et internationaux. Parmi eux Silver Lake, MGX, mais surtout le géant du cloud Oracle, détenu par Larry Ellison, très proche de Donald Trump. Les nouveaux propriétaires contrôlent désormais l’hébergement des données américaines, la modération et... le réentraînement de l’algorithme, le coeur du réacteur de Tiktok.

Autre détail intriguant, plusieurs utilisateurs assurent que la nouvelle version de Tiktok interdirait le mot "Epstein" dans les messages privés, une affaire dans laquelle Donald Trump est empêtré depuis des mois.

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Le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom, a lui-même accusé publiquement la plateforme de censurer des contenus critiques envers Donald Trump, selon Reuters. "À la suite de la vente de Tiktok à un groupe d’investisseurs alignés sur Trump, notre bureau a reçu des signalements et a confirmé de manière indépendante des cas de suppression de contenus critiques à l’égard du président Trump", a déclaré le bureau du gouverneur sur X, sans fournir davantage de détails.

Une enquête a depuis été confiée au ministère de la Justice californien pour déterminer si Tiktok enfreint la législation de l’État.

"Il est temps d’enquêter", insiste Gavin Newsom sur Threads. "Je lance une enquête pour déterminer si Tiktok enfreint la loi de l’État en censurant des contenus critiques envers Trump."

Hausse des suppressions

Tiktok dément fermement. Selon la plateforme, citée par Business Insider, les changements observés sont uniquement liés à la panne, et non à une intervention humaine ou politique sur l’algorithme. L'entreprise a renvoyé vers son premier communiqué concernant la panne.

Mais ces explications ne passent pas auprès des internautes. Surtout, la censure inquiète. Plusieurs utilisateurs ont donc fait un choix radical... en supprimant l'application. Le nombre moyen quotidien d’utilisateurs américains ayant supprimé la plateforme a augmenté de près de 150% au cours des cinq derniers jours par rapport aux trois mois précédents, selon les chiffres de Sensor Tower.

"Si je peux supprimer ma principale plateforme parce que leurs conditions d’utilisation et leur censure sont devenues incontrôlables, vous le pouvez aussi", lance sur Threads Dre Ronayne, une vidéaste suivie par près de 400.000 abonnés sur Tiktok avant de supprimer son compte dimanche 25 janvier.

Et comme souvent, le malheur des uns fait le bonheur des autres. Aux Etats-Unis, les téléchargements d'UpScrolled, un réseau social qui s'engage à rester impartial sur le plan politique, ont été multipliés par plus de dix par rapport à la semaine précédente. L'application occupe actuellement la 12e place du classement de l'App Store d'Apple et la deuxième place dans la catégorie des réseaux sociaux.

Skylight Social, une alternative à Tiktok basée sur des technologies open source, a bondi de 919%. L'application a annoncé avoir dépassé les 380 000 inscriptions.