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Donald Trump avec Jeffrey Epstein sur une photo publiée par les démocrates de la commission de surveillance de la Chambre des représentants à Washington, le 12 décembre 2025

Photo par HANDOUT / HOUSE OVERSIGHT DEMOCRATS / AFP

"Ils ont créé un monstre": des théories du complot aux promesses non tenues, comment Donald Trump s'est embourbé dans l'affaire Epstein

BFM François Blanchard
Un an après son retour à la Maison Blanche, Donald Trump reste empêtré dans l’affaire Epstein. Après avoir promis des révélations à ses électeurs, le président américain a rechigné à déclassifier le dossier judiciaire de son ancien ami. Ces atermoiements n’ont fait que renforcer le climat de suspicion autour du républicain, et braquer une partie de son électorat.

C'est l'un des rares scandales qui s'accrochent à sa carapace, jusqu'à la fissurer. Un an après son retour aux affaires, l'affaire Epstein continue d'être le fil rouge du second mandat de Donald Trump, pourtant réputé pour sa capacité à passer au travers de chaque polémique. Si le président américain est passé maître dans l'art de détourner l'attention médiatique, sa relation passée avec le criminel sexuel, mort en prison avant de dévoiler ses secrets, lui revient à chaque fois comme un boomerang.

L'affaire Epstein est pourtant une vague sur laquelle Donald Trump a surfé, comme d'autres théories complotistes, pour s'attirer les voix de ceux qui les propagent.

Clins d'œil à la complosphère

"Il ne faut pas oublier qu'il a fait toute sa carrière politique, qui n'est pas très longue, sur le complotisme", rappelle à BFM le spécialiste des États-Unis Lauric Henneton, maître de conférences à l'université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. "Il commence dès 2011 avec le certificat de naissance de Barack Obama", une théorie selon laquelle que le démocrate n'est pas né aux États-Unis, mais au Kenya (ce qui le rendrait inéligible à la présidence, NDLR).

Depuis son suicide en 2019, Jeffrey Epstein est l'une des obsessions de la frange la plus radicale et complotiste de son mouvement "MAGA". Persuadée que les autorités dissimulent des éléments liés à l'affaire pour protéger des personnalités, notamment démocrates, elle attend que soit dévoilée une prétendue "liste" de clients du financier, accusé d'avoir exploité sexuellement plus de mille jeunes femmes et adolescentes.

Malgré ses liens avec l'ex-figure de la jet-set new-yorkaise, Donald Trump avait indiqué vouloir faire toute la lumière sur le personnage. Pendant sa dernière campagne présidentielle de 2024, il a affirmé qu'il n'aurait en tant que président "aucun problème" à divulguer tous les éléments du dossier.

Une fois réélu, Donald Trump a envoyé des signaux rassurants à la sphère MAGA, notamment en nommant à la tête du FBI Kash Patel, un avocat pourfendeur de "l'État profond" et Dan Bongino, un podcasteur complotiste.

La liste des clients "sur mon bureau"

En février, sa ministre de la Justice, Pam Bondi, a attisé un peu plus les espoirs de la sphère complotiste en promettant de nouvelles révélations sur le réseau de Jeffrey Epstein. "C'est actuellement sur mon bureau, prêt à être examiné", a-t-elle répondu en février à Fox News qui l'interrogeait sur l'existence de la fameuse "liste".

Une première série de documents est publiée dans la foulée. Des influenceurs conservateurs sont même invités à la Maison Blanche pour se voir remettre des classeurs contenant la "phase 1" des "Epstein Files". Mais l'opération de communication fait pschitt: la plupart des documents avaient déjà été déclassifiés auparavant.

Des influenceurs conservateurs américains sortent de la Maison Blanche en brandissant la "phase 1" du dossier Epstein, le 27 février 2025 à Washington D.C.
Des influenceurs conservateurs américains sortent de la Maison Blanche en brandissant la "phase 1" du dossier Epstein, le 27 février 2025 à Washington D.C. © Photo par JIM WATSON / AFP

Alors que l'impatience commence à gagner les rangs MAGA, Pam Bondi promet que d'autres salves de documents viendront. Mais en juillet, le château de cartes s'écroule. Un memorandum conjoint du ministère de la Justice (DOJ) et du FBI conclue après examen de plus de 300 gigas de données n'avoir découvert aucun élément nouveau qui justifierait la publication de documents supplémentaires.

Les autorités affirment n'avoir retrouvé ni "liste de clients" de Jeffrey Epstein ni "preuves crédibles qu'il aurait fait chanter des personnes puissantes". Elles confirment aussi la thèse du suicide du financier, dont la mort en prison était entourée de zones d'ombre. L'annonce met le feu aux poudres dans le camp MAGA, qui s'estime trahi par son champion.

Le camp Trump pris à son propre piège

Pour Lauric Henneton, le revirement de l'administration Trump est un cas d'école du dilemme auquel sont confrontés les populistes une fois qu'ils arrivent au pouvoir. "C'est le serpent qui se mord la queue. On dénonce le pouvoir qui ne fait pas alors qu'il pourrait faire, et quand on est au pouvoir, on ne fait pas. Forcément, en face, les MAGA se disent qu'on veut leur cacher quelque chose".

"Patel, Bongino et les autres leaders sont pris dans le piège qu'ils ont eux-mêmes tendu", analyse auprès du New York Times Russell Muirhead, professeur de sciences politiques au Dartmouth College. "Le monde qu'ils ont contribué à créer, un monde dans lequel le complot détruit les faits, est désormais celui dans lequel ils doivent vivre", ajoute cette spécialiste du rôle des théories du complot dans la politique américaine.

Donald Trump, de l’Amérique d’abord à l’Amérique partout
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Pour la première fois dans la tourmente depuis le début de son second mandat, Donald Trump a tenté d'éteindre la polémique. Agacé, il a réprimandé ses propres partisans, les qualifiant de "faibles" pour avoir continué à parler de l'affaire Epstein, et les a accusés d'être tombés dans l'"escroquerie" montée par les démocrates. "Il est mort depuis longtemps (...), je ne comprends pas quel est l'intérêt ou la fascination", s'est-il emporté.

Mais la polémique ne s'éteint pas. Du complotiste Alex Jones à l'ancien présentateur de Fox News Tucker Carlson, en passant par le "chaman" du Capitole, de grandes figurent du mouvement MAGA s'insurgent contre ce candidat qui ne tient pas ses promesses.

L'une des attaques les plus violentes est venu d'Elon Musk. Après une dispute entre les deux hommes autour du budget, l'ancien conseiller du président a lancé que "Donald Trump est dans les dossier Epstein" dans un tweet (depuis retiré) qui a fait l'effet d'une bombe.

Volte-face sous la pression

La fronde gagne bientôt le parti républicain, pourtant largement à la main de Donald Trump depuis son retour au pouvoir. En novembre, la pression de son camp devient si forte que Donald Trump finit par plier. Contraint et forcé, il se résout à soutenir un vote du Congrès sur la publication des dossiers Epstein, "parce que nous n'avons rien à cacher et qu'il est temps de mettre ce canular démocrate derrière nous". Ce n'est pourtant que le début, car la publication désordonnée des fichiers ne va faire qu'alimenter les soupçons.

La loi - votée par les démocrates et les républicains réunis - oblige le gouvernement à publier l'intégralité du dossier avant le 19 décembre. Mais l'administration Trump tergiverse. Le 20 décembre, elle ne publie que 4.000 fichiers (soit 10% du dossier) mettant surtout en valeur les liens d'amitié entre Jeffrey Epstein et des personnalités démocrates, dont Bill Clinton, sur lequel Donald Trump essaye de diriger la foudre de ses supporters.

Avec cette publication très partielle, "Donald Trump donne clairement l'impression d'avoir quelque chose à cacher", souligne Lauric Henneton. Accusé de protéger le chef de l'État, le ministère de la Justice publie le 23 décembre une nouvelle salve de documents plus embarrassants pour Donald Trump, dont une lettre apparemment signée de Jeffrey Epstein, où Donald Trump est décrit comme partageant l'"amour des jeunes filles nubiles". En amont de la publication, le DOJ prévient: "certains de ces documents contiennent des allégations mensongères et sensationnalistes à l'encontre du président Trump".

Pourquoi l'administration a-t-elle procédé en plusieurs fois? "Quand on voit un certain nombre de photos, il est peu probable qu'ils se soient dits : "ça va passer'. On peut donc imaginer que cette temporalité est liée à un embarras", poursuit le spécialiste des États-Unis.

Des caviardages qui interrogent

Malgré ces nouvelles publications, la colère des "MAGA" ne s'apaise pas. En effet, aucune preuve décisive contre qui que ce soit ne se trouve dans les fichiers dévoilés. Surtout, de longs passages - dont un document entier de 119 pages - sont entièrement caviardés, alimentant toujours plus de théories sur ce qui se cache derrière les petites cases noires.

"La version officielle, c'est qu'il y a énormément de document et qu'il faut du temps pour tout passer en revue et notamment masquer les noms des victimes, afin de les protéger. Maintenant, on peut évidemment se demander s'il n'y a pas des choses qui passent un peu à l'as. Malgré nous, on en devient un peu complotiste", sourit Lauric Henneton.

Echantillon de pages issues du dossier judiciaire de Jeffrey Epstein publiées et expurgées par le ministère de la Justice, photographiées par l'AFP le 19 décembre 2025 à Washington
Echantillon de pages issues du dossier judiciaire de Jeffrey Epstein publiées et expurgées par le ministère de la Justice, photographiées par l'AFP le 19 décembre 2025 à Washington © MANDEL NGAN / AFP

Au total, l'administration Trump, n'a finalement rendu public qu'environ 12.285 documents totalisant 125.575 pages, selon une mise à jour du procureur de New York Jay Clayton. "Plus de deux millions de documents (...) restent à différentes étapes de leur examen et de leur publication", a écrit Jay Clayton dans une mise à jour consultée par l'AFP.

Pour Lauric Henneton, Donald Trump n'est donc pas près de se dépêtrer des filets de l'affaire Epstein. "Tant qu'on n'a pas trouvé le smoking gun, la preuve irréfutable, ça ne s'arrêtera pas. Or peut-être que cette preuve n'existe pas! Ils ont créé un monstre".