"Un traumatisme collectif à l'ampleur inédite": comment se construit la mémoire des attentats du 13-Novembre
Un hommage pour les victimes du Bataclan, le 13 novembre 2022. - Xose Bouzas
Chacun se souvient où il était, ce qu'il faisait et avec qui le soir du 13-Novembre 2015, lorsque la première détonation a été entendue pendant le match France-Allemagne au Stade de France. Quand les premières alertes ont surgi sur les écrans, lors de cette soirée où 130 personnes ont été tuées et 413 blessées à Paris et Saint-Denis.
Les terrasses plongées dans la nuit, les sirènes de police, les camions de pompiers et les victimes évacuées sous des couvertures de survie... Dix ans plus tard, Esthy se rappelle encore la stupeur qui l’a envahie lorsqu’elle a découvert les gros titres et les premières images de l'attentat terroriste à la télévision. À 12 ans, elle s’était endormie paisiblement devant la finale de l’émission Secret Story. Mais à son réveil, tout avait basculé. Aujourd’hui encore, ces images restent gravées dans sa mémoire.
"Un impact émotionnel et symbolique profond"
Cette nuit-là, l’adolescente a passé des heures à suivre les événements via les photos et vidéos partagées sur les réseaux sociaux. La curiosité l’a poussée à faire défiler ces images sur son écran. "C’était traumatisant, je me suis dit que c’était un cauchemar. Je ne comprenais pas bien ", se souvient l'étudiante en droit d'aujourd'hui 22 ans, qui a ensuite développé un trouble anxieux qui ne l'a pas quitté pendant trois ans.

"J’avais peur, tout le temps", raconte-t-elle. "Dans les lieux publics, je me sentais vulnérable, comme si une attaque pouvait survenir à tout moment. Pendant des années, ces pensées m’ont accompagnée, surtout dans les foules ou lors des grands événements. Je faisais beaucoup de cauchemars où je m'imaginais mourir violemment. Ça ne s’est estompé qu’à mes 15‑16 ans".
L'articulation entre mémoire individuelle et mémoire collective d'un tel événement traumatique a fait l'objet d'une étude du Crédoc (Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie)*. Ce travail a été réalisé auprès d'un échantillon de Français entre janvier 2017, 2019 et 2021 dans le cadre du programme de recherche transdisciplinaire baptisé "13-Novembre", sur lequel historiens, neurologues et psychiatres ont travaillé en collaboration.
Ses résultats montrent que 10 ans après, le 13-Novembre 2015 occupe une place prépondérante dans la mémoire collective de la société. Et pour cause, ils sont systématiquement cités par plus de 5 Français sur 10 comme l’acte terroriste le plus marquant depuis l’an 2000 dans toutes les catégories sociales. En juin 2016, ce chiffre s'élevait à 8 Français sur 10 (80%) puis à 5 sur 10 (50%) en juillet 2024.
Les chercheurs du programme émettent ainsi l'hypothèse que ces événements tendent à devenir "une matrice mémorielle" au sein de la société française, dans le sens où "ils semblent condenser, en eux-même, la mémoire sociale des tragédies terroristes contemporaines, renforçant leur rôle de repère dans le récit collectif national".
"Dix ans après, les attentats du 13-Novembre 2015 occupent une place centrale dans la mémoire française en raison de leur impact émotionnel et symbolique profond. Ces événements (...) incarnent un traumatisme collectif d'une ampleur inédite dans l'histoire récente de la France".
Dans les conclusions de leurs enquêtes, les responsables du Crédoc pointent également "l'importance des médias et d'autres canaux d'information comme par exemple l'enseignement scolaire dans la création et l'entretien d'un récit collectif" de l'événement. Si ces attaques ne sont pas encore officiellement intégrées aux programmes d'Histoire-géographie des collèges et lycées, les professeurs peuvent être amenés à l'aborder en classes de troisième et de Terminale, notamment en classe d'éducation civique et morale (ECM).
"Les souvenirs flash sont les plus tenaces"
Les spécialistes se sont ainsi intéressés aux souvenirs flash, encore appelés "flash bulb memory". Il s'agit des souvenirs qu'une personne conserve des circonstances dans lesquelles elle a appris un événement particulièrement surprenant, significatif ou émouvant". "Les souvenirs flash sont logiquement les plus tenaces, choc émotionnel oblige, même avec la distance du temps."
Attentats du 11 Septembre 2001, de Charlie Hebdo, assassinat de John Fitzgerald Kennedy... Pour de nombreux événements collectifs, "la quasi-totalité des gens sont capables de se rappeler, presque en revivant la scène, l'endroit où ils se trouvaient en l'apprenant, ce qu'ils étaient en train de faire, la personne qui le leur a appris, ce qui s'est passé immédiatement après, leur réaction émotionnelle etc".
À l'image d'Esthy, près de 9 Français sur 10 (89%) se souviennent parfaitement par quel biais ils ont été informés des événements du 13-Novembre neuf ans après les faits. L'enquête montre aussi qu'en 2024, 8 Français sur 10 (82%) savaient dire où ils étaient quand ils ont appris la nouvelle et plus de 6 sur 10 (66%) se souviennent de la première personne à laquelle ils ont parlé de ce qui se passait.
"À chaque étape, on observe que la mémoire se forme dès l’instant où les événements se produisent", expliquent les chercheurs. Les résultats de l’enquête mettent en évidence ce que l’on pourrait appeler la primauté "de la proximité géographique et de l’appartenance nationale. Autrement dit, plus un individu se sent proche d’un événement (géographiquement ou symboliquement), plus son engagement personnel et émotionnel est fort".
Une mémoire collective très focalisée sur le Bataclan
Mais la mémoire individuelle ne fait pas tout. Les discours des victimes, les discours médiatiques, des historiens, des victimes, des autorités et des personnalités publiques tiennent chacun une place spécifique dans le processus de mémorisation. La construction de la mémoire collective apparait ainsi comme "un patchwork protéiforme" de discours différents cherchant à donner du sens à un événement passé.
Les lieux concernés par les attentats revêtent une symbolique particulière dans le travail de mémoire. Ils en sont des témoins silencieux, une manifestation physique. "Ils peuvent, dans certains cas, devenir des lieux de recueillement. Les lieux polarisent les questions sur la manière de faire le deuil et d'édifier des mémoriaux".
Ainsi la salle du Bataclan est particulièrement évoquée dans les enquêtes du Crédoc. "Au fur et à mesure que le temps passe, la mémoire se focalise sur le Bataclan", confirme l'historien Didier Peschanski. Déjà dès la première vague d'enquête au printemps 2016, 71% des sondés citent la salle de spectacle comme un des lieux des attentats, loin devant le Stade de France et les terrasses des cafés.
"Le récit médiatique s'est fortement focalisé sur cette salle de concert, en raison du nombre particulièrement élevé de victimes, tant directes qu'indirectes", confirment les responsables du programme 13-Novembre dans leur ouvrage Faire Face, Les Français et les attentats du 13 novembre 2015.
Avec le recul, force est de constater que le Bataclan demeure, vague d'enquête après vague d'enquête, le lieu le plus spontanément associé au 13-Novembre, bien que l'érosion de ce symbole soit perceptible. On observe tout de même une baisse de 36 points sur la période 2016-2024.
"C'est comme si la mémoire individuelle laissait place à l'Histoire"
"L'oubli des aspects factuels de l'événement tout comme l'oubli de certaines composantes du souvenir flash sont inéluctables, même si le souvenir flash, qui nous impliquent personnellement dans un événement collectif, nous donnent l'impression de longtemps nous souvenir, comme si nous étions encore dans la scène", expliquent les auteurs du programme 13-Novembre.
Pour autant, le statut des attentats du 13-Novembre se distingue des autres attaques survenues en France et dans le monde ces dernières années, par son caractère tout à fait particulier. Les enquêtes montrent que "l'érosion mémorielle qui les concerne s'opère de manière plus lente en comparaison de celle des attentats de Nice ou de janvier 2015. Tandis que d'autres d'attentats disparaissent presque totalement".
Les études montrent que "l'oubli ne signifie pas que l'événement est chassé de la mémoire. L'événement y prend une autre place, moins présente, moins vivace, moins affective, mais plus stable". "C'est comme si la mémoire individuelle laissait la place à l'Histoire", concluent les chercheurs.
* L'enquête du Crédoc présente les résultats de six questions posées à un échantillon représentatif de Français portant sur les attentats du 13 novembre 2015. Ces questions ont été insérées dans l’enquête "Conditions de vie et Aspirations" du CRÉDOC, dans la vague de janvier 2023. Une partie de ces résultats est comparée à ceux obtenus en janvier 2017, 2019 et 2021.
Cette étude s’inscrit dans le cadre du "programme 13 novembre", un programme de recherche transdisciplinaire qui se déroule sur 12 ans, initié par le CNRS, l’Inserm et HESAM Université. La mise en place d’une méthodologie identique (questionnaire, échantillonnage, etc.), permettant une comparaison des résultats dans le temps.












