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"Des vivants": malgré un début de polémique, une série-hommage juste et crue sur l'enfer du Bataclan

BFM Estelle Aubin
La série "Des vivants" de Jean-Xavier de Lestrade

La série "Des vivants" de Jean-Xavier de Lestrade - france.tv

La fiction de Jean-Xavier de Lestrade, directement inspirée du témoignage des rescapés, disponible dès ce lundi sur france.tv, ose un récit choral, presque documentaire, dans les entrailles du traumatisme. Certaines victimes regrettent le réalisme des scènes d'horreur.

Il fait nuit. Il fait noir. Sébastien (joué par Félix Moati) court, l'air hagard, le visage ensanglanté et le torse nu. Passe une tête dans une ambulance, scrute les civières, monte sur une poubelle, crie un nom. Il cherche "Jeff". Autour de lui, des pompiers qui s'agitent dans tous les sens, des gyrophares, des corps meurtris à même le sol, des couvertures dorées de survie, la cohue, des gémissements, des éclats, des sanglots, et d'autres, comme lui, esseulés et épouvantés.

Marie (Alix Poisson), elle, avance timidement, les yeux grand ouverts mais vides, ou absents, au milieu des infortunés et du sang, demande un téléphone portable, croise un homme qui appelle éperdument un "Bruno", frôle deux femmes qui se retrouvent et s'enlacent miraculeusement. D'autres sortent encore du Bataclan, pleurent et tremblent, ploient un peu, veulent juste envoyer un message pour dire qu'ils sont sains et saufs.

Dès les premières secondes, il y a tout de la sidération à l'écran. Des images presque familières - on les a tellement vu défiler en boucle à la télé - et de l'horreur, vive, rouge, indicible, forcément.

Façon documentaire

Des vivants, série-totem ou série-hommage aux rescapés du 13-Novembre disponible dès ce lundi sur france.tv (et le 3 novembre sur France 2), raconte sept des onze otages du Bataclan qui ont attendu la mort, deux heures vingt durant, dans un couloir étriqué du premier étage de la salle de spectacle, sauvés in extremis par l'assaut de la BRI (Brigade de recherche et d’intervention). Avec les années et le traumatisme, ces sept-là, surnommés les "potages" - contraction de "potes" et "otages" -, sont devenus amis.

Jean-Xavier de Lestrade, réalisateur et co-scénariste de la série de huit épisodes, habitué à braquer sa caméra sur les faits divers (on lui doit les séries très réussies Sambre ou Laetitia) et auréolé d'un Oscar pour son documentaire Un coupable idéal en 2002, a recueilli le témoignage de ces sept éclopés, de leurs conjoints, de la psychologue de la police et aussi du patron de la BRI. Il voulait, dit-il, "filmer au plus près du réel" la vie d'après. Celle, grise, brouillonne, entremêlée de cauchemars et de paranos, qui ne reprend pas vraiment.

Servie par un casting XXL (Benjamin Lavernhe, Antoine Reinartz, Megan Northam et donc, Alix Poisson et Félix Moati), la série montre, à la manière d'un documentaire, comment chacun d'eux a essayé de se réparer. Il y a ceux qui épient en boucle les images de l'attaque, reviennent sur les lieux du drame, observent le fracas des éclats, traînent sur des sites de victimes, veulent tout conserver de ce vendredi noir.

Il y a aussi ceux qui regardent un peu ailleurs, s'enroulent sous leur couette, nez dans l'oreiller, osent une rencontre avec leurs sauveurs de la BRI ou avec une psy. Ceux qui vont chez le médecin, vivent avec une balle dans le corps, ou ceux qui s'éloignent de leur femme, deviennent misanthropes, affrontent un père démon et peu compréhensif. Ceux qui culpabilisent d'être encore là quand quatre-vingt-dix autres y ont laissé leur vie.

"Brouillage entre réalité et fiction"

Certains ont tout mémorisé de cette nuit-là, d'autres veulent juste oublier, se concentrer sur leur travail, "cette échappatoire", et passer à autre chose. Mais tous, ces sept-là du moins, ont eu besoin de se réunir pour se comprendre, se souvenir ensemble et vivre un peu mieux. Et de chanter Get Lucky en chœur.

Si Des vivants feuilletonne la vie d'après, elle n'évite pas les images chocs, les plans sur l'horreur, ceux qu'on n'avait pas voulu montrer jusque-là - à raison ? Le récit ajoute ainsi des flashbacks un peu voyeuristes de la prise d'otages, tournés dans le Bataclan même - ce qui suscite aujourd'hui le mécontentement du président de l'association de victimes Life for Paris, Arthur Dénouveaux, dénonçant notamment "un brouillage de la frontière entre fiction et réalité".

Sur ces scènes, on y voit les amateurs des Eagles of Death Metal, épaule contre épaule, tête rentrée dans leurs genoux, terrifiés, ailleurs, presque morts, osant à peine jeter un regard à leurs bourreaux. Eux sont souvent flous, de biais, de dos, en tout cas jamais totalement nets. Avec ou sans ces séquences, dont on questionne l'impérieuse nécessité, cette série, parce qu'elle dit nos douleurs collectives et la façon dont chacun tente de les raccomoder, n'en demeure pas moins poignante.