Comment Virginia Giuffre a fini par faire tomber l’intouchable Prince Andrew
Une photo non datée prise publiée le 9 août 2021 par le United States District Court for the Southern District of New York montre le prince Andrew, Virginia Giuffre et Ghislaine Maxwell. - Handout / US District Court - Southern District of New York (SDNY) / AFP
Il n'est plus qu'Andrew Mountbatten Windsor. Ce 30 octobre 2025, Buckingham Palace a annoncé avoir lancé un "processus formel" pour retirer les "titres et honneurs" du prince Andrew, mis en cause pour ses liens avec le financier américain et pédocriminel Jeffrey Epstein.
Celui qui était connu pour être le fils préféré d'Elizabeth II perdra l'intégralité de ses titres: Duc d'York, comte d'Inverness, baron Killyleagh, chevalier de l'ordre de la Jarretière. Il ne pourra plus non plus résider au manoir de Royal Lodge, situé à quelques kilomètres du château de Windsor. À la place, il devra loger dans une résidence privée dans le Norfolk, à 180 kilomètres de la capitale.
Cette décision est étroitement liée aux révélations de Virginia Giuffre, lanceuse d'alerte et accusatrice d'Andrew Windsor, dont le livre posthume Nobody's Girl: Memoir of Surviving Abuse and Fighting for Justice a été publié aux États-Unis le 21 octobre dernier. Quelques mois seulement après le suicide de la jeune femme, en avril 2025.
"Aujourd'hui, une fille américaine ordinaire issue d'une famille américaine ordinaire a fait tomber un prince britannique avec sa vérité et son courage extraordinaire", salue le frère de Virginia Giuffre, en larmes, dans l'émission BBC Newsnight.
Dans ses mémoires, elle maintient son récit, accusant Andrew Windsor de trois rapports sexuels contraints, sur demande de Jeffrey Epstein, entre 2001 et 2002. Lors de leurs deux premières rencontres, elle n'avait que 17 ans. Des faits que le frère de Charles III a toujours niés.
Le scandale ne tient pas seulement aux faits présumés, mais à la proximité supposée entre la famille royale et le milliardaire. Une hypothèse appuyée par une photographie révélée dans la presse britannique le 27 octobre dernier. Sur celle-ci, on peut voir Jeffrey Epstein, Ghislaine Maxwell et Harvey Weinstein, immortalisés dans les jardins de Royal Lodge lors du dix-huitième anniversaire de Beatrice, la fille d'Andrew, en 2006.
Un "entretien" pour devenir masseuse
Eté 2000. Virginia Roberts - son nom de jeune fille - a 16 ans et une enfance marquée par les abus. Fille d'une famille dysfonctionnelle, elle fugue à l'âge de 11 ans, consomme de la drogue, et est enlevée par un pédophile qui la remet à un deuxième. Libérée par le FBI, elle est récupérée par son père, qui travaille au golf de Mar-a-Lago, la résidence floridienne de Donald Trump. C'est là qu'elle y décroche un job d'été, comme assistante au vestiaire, payé 9 dollars de l'heure.
Ghislaine Maxwell, fille du magnat de médias britanniques Robert Maxwell et rabatteuse de Jeffrey Epstein, repère l'adolescente. Et lui propose un "entretien" pour devenir masseuse au service du milliardaire.
Virginia Roberts s'y rend le jour même - son père la dépose à la propriété de Palm Beach. À l'étage, elle découvre une chambre, un bain de vapeur et une salle de massage avec des murs en marbre. Jeffrey Epstein, 47 ans, est allongé nu sur une table. Ghislaine Maxwell guide la jeune femme dans ses gestes, tandis que celle-ci se livre sur son passé douloureux.
La séance bascule quand le milliardaire se retourne soudain et se masturbe. Ghislaine Maxwell déshabille l'adolescente - alors en état de choc - et l'immobilise. Virginia Roberts subit un premier viol. Ghislaine Maxwell glisse un billet de 100 dollars dans sa poche en la raccompagnant.
"J'avais été sexualisée contre ma volonté et j'avais survécu en acquiesçant. J’étais une personne qui cherchait à plaire, même lorsque cela me coûtait cher. Pendant 10 ans, des hommes ont dissimulé les abus qu’ils me faisaient subir sous un faux voile d’amour."
"Epstein et Maxwell savaient exactement comment exploiter cette même veine malhonnête", écrit-elle dans ses mémoires, dont des extraits ont été publiés dans les médias britanniques.
Sous emprise, Virginia Roberts revient à plusieurs reprises chez Jeffrey Epstein avant de devenir sa "masseuse attitrée" pour 200 dollars la séance. Elle découvre alors les propriétés du milliardaire – Palm Beach, New York, le ranch du Nouveau-Mexique, l'île privée des Bahamas. Rabatteuse, elle sera également chargée de recruter d'autres adolescentes. "Au cours des années que j'ai passées avec eux, ils m'ont prêtée à des dizaines de personnes riches et puissantes, détaille-t-elle. J'étais régulièrement utilisée et humiliée et, dans certains cas, étranglée, battue et je finissais en sang".
"Comme Cendrillon"
En mars 2001, Epstein et Ghislaine Maxwell l'emmènent à Londres. Ghislaine Maxwell lui annonce qu'elle va rencontrer "un prince charmant, comme Cendrillon". Andrew a alors 41 ans. La soirée commence dans une boîte de nuit - où le prince "danse mal" et la fait rire - avant de s'achever dans une chambre. "Sans réel attachement émotionnel, il était en extase, me laissant à mes sentiments de désarroi", raconte Virginia Giuffre dans ses écrits autobiographiques révélés par la justice américaine.
De cette rencontre, elle garde une photographie. Le prince l'enlace, Ghislaine Maxwell sourit à leurs côtés. Cette image, publiée dès 2011 dans le Mail on Sunday, est plus que parlante. Mais à l'époque, personne ne reprend l'affaire aux États-Unis.
Un an après sa rencontre avec le prince Andrew, Jeffrey Epstein charge la jeune Virginia de recruter une masseuse à Chiang Mai, en Thaïlande. C'est là qu'elle rencontre Robert Giuffre, un enseignant d'arts martiaux australien auquel elle raconte sa vie et dont elle tombe amoureuse. Ils partent alors en Australie pour échapper à l'homme d'affaires.
Des combats judiciaires
Ce n'est qu'en 2005 que la police de Miami enquête sur les agissements de Jeffrey Epstein. Ce dernier est condamné par la justice de Floride à dix-huit mois de prison pour sollicitation de rapports sexuels auprès de mineure. Il n'en effectuera que treize, et le FBI enterrera l’affaire.
Quatre ans plus tard, Virginia Giuffre se lance dans une bataille judiciaire, en attaquant Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell pour trafic sexuel au civil. Elle le fait sous pseudonyme et obtient 500.000 dollars de dédommagements.
Soutenue par ses proches, Virginia Giuffre décide de sortir de l'ombre et de partager son histoire à l'hebdomadaire britannique Mail on Sunday en 2011. Tout en poursuivant ses combats dans les tribunaux, elle crée en 2015 une association d'aide aux victimes, Victims Refuse Silence (rebaptisée Speak Out, Act, Reclaim en 2021).
Une obstination qui conduit la justice fédérale à rouvrir le dossier en 2019, relancé aussi par une enquête de The Miami Herald. Jeffrey Epstein est arrêté. Et le nom de Virginia Giuffre devient indissociable de cette affaire.
Une "bombe à retardement"
Jusqu'alors, le prince Andrew n'était pas inquiété. Longtemps, le fils préféré d'Elizabeth II a bénéficié de la protection de la monarque. C'est d'ailleurs à lui qu'elle avait transmis en 1986 le titre de duc d'York, précédemment porté par son père adoré, George VI - signe, s'il en fallait, de sa grande affection.
"Au fil des ans, alors qu'Andrew accumulait les scandales et que de nombreuses plaintes sur son comportement étaient adressées à la souveraine, rien n'a été fait", souligne Andrew Lownie, auteur d'une biographie du prince. La reine aurait été "aveuglée" par son attachement.
Une interview désastreuse accordée par Andrew à la BBC en 2019 sur ses liens avec Jeffrey Epstein et les accusations de Virginia Giuffre, lui vaut, néanmoins, un premier déshonneur. Banni de "la firme" - le surnom de la famille royale - et interdit de toutes fonctions royales, il conserve cependant ses titres et son manoir.
La situation devient de moins en moins tenable pour la couronne britannique. Virginia Giuffre décide de porter plainte contre lui pour agression sexuelle en 2021. Un accord financier de 12 millions de livres est conclu un an plus tard, en février 2022. Andrew échappe au procès, mais pas au déshonneur. Si le prince persiste à clamer son innocence, l'affaire fait grand bruit dans les médias du monde entier. Face au tollé suscité, il annonce dans la foulée son retrait de la vie publique.
La disparition de la reine, survenue en septembre de la même année, précipite encore un peu plus la chute du fils cadet - Charles III ne lui témoignant pas la même clémence.
"C'est comme si elle avait laissé une bombe à retardement à Charles, confie une source du palais au Sunday Times. Tout le monde disait toujours que la reine était très consciencieuse, et elle l’était, mais là, elle a gravement manqué à son devoir."
Un oncle infréquentable
La décision de déchoir Andrew de ses titres tient autant à Charles III qu'à son fils William. L'héritier du trône, déterminé à protéger l'image de la monarchie, a refusé toute complaisance envers cet oncle infréquentable. Après qu'Andrew a renoncé mi-octobre à son titre de duc d'York, le Prince de Galles a fait savoir dans plusieurs médias qu'il n'était "pas satisfait" et lui interdirait d'assister à son futur couronnement.
L'affaire se révèle être aussi un problème de voisinage. Alors que William, Kate et leurs enfants devaient s'installer prochainement dans un manoir à Windsor, il paraissait impossible de vivre à proximité de cet oncle "radioactif".
La menace pour la couronne est devenue d'autant plus palpable ces derniers jours. Lors d'une visite à la cathédrale de Lichfield le 27 octobre, Charles III avait été interpellé par un homme sur cette affaire. "Depuis combien de temps saviez-vous pour Andrew et Epstein? Avez-vous demandé à la police de le couvrir?", lui avait-il alors lancé. L'échange - filmé par de nombreux médias britanniques - passait alors en boucle à la télévision.
Un coût "trop lourd à porter"
Dans le communiqué de Buckingham Palace, Charles III et Camilla "souhaitent préciser que leurs pensées et leur plus grande sympathie ont été, et resteront, avec les victimes et les survivants de toutes formes d'abus".
Virginia Giuffre, quant à elle, a mis fin à ses jours en avril 2025. Elle était alors en pleine procédure divorce avec Robert Giuffre, qu'elle accusait de violences à répétition, et se disputait la garde de leurs trois enfants. Ni son ancien mari, ni son père ne croient en son suicide, émettant ainsi l'hypothèse d'un acte extérieur.
"Elle s'est suicidée, après avoir été toute sa vie victime d’agressions sexuelles et de trafic sexuel, avait alors écrit sa famille. Le coût des agressions était si conséquent qu'il en était devenu trop lourd à porter pour Virginia. Nous savons qu'elle est auprès des anges désormais."
Réagissant à l'annonce de la destitution d'Andrew Windsor, le frère de Virginia Giuffre, Sky Roberts, a demandé l'ouverture d'une enquête, assurant que l'ex-prince "devait être mis derrière les barreaux".












