Eurovision 2026: le concours européen de la chanson risque-t-il d'imploser?
Yuval Raphael représentant Israël marche sur le tapis turquoise à Bâle avec des drapeaux palestiniens derrière lors de la cérémonie d'ouverture du Concours Eurovision de la chanson 2025 à Bâle le 11 mai 2025. - Fabrice COFFRINI / AFP
L'Eurovision traverse-t-elle la pire crise de son histoire? À l'approche de sa 70ᵉ édition prévue à Vienne les 12, 14 et 16 mai 2026, nul ne sait si le concours pourra véritablement se tenir. Depuis plusieurs mois, les participants se déchirent autour de la participation d'Israël en plein contexte de guerre à Gaza.
Cinq pays - l'Espagne, l'Irlande, la Slovénie, l'Islande et les Pays-Bas - menacent officiellement de boycotter l'édition 2026 si Israël reste dans la compétition. Certains comme la Belgique, la Suède et la Finlande ont également indiqué qu'ils songeaient à un boycott. D'autres, enfin, défendent le droit d'Israël à concourir et évoquent leur éventuelle mise en retrait dans le cas contraire. Et tous les autres ne se prononcent pas sur ce sujet très épineux.
L'Union européenne de radio-télévision (UER), organisatrice de l'événement, tente quant à elle de désamorcer la crise et a déjà annoncé une réforme du système de vote - et elle demandera aux télédiffuseurs européens de se prononcer sur la participation d'Israël lors de l'assemblée générale des 4 et 5 décembre. Le plus célèbre concours européen de la chanson serait-il sur le point d'imploser?
Des manifestations en faveur de la Palestine
Contrairement à ce que le nom Eurovision pourrait laisser penser, la compétition n'est pas réservée aux pays européens mais ouvert aux membres de l'Union européenne de radio-télévision, dont la zone d'émission s'étend au-delà de l'Europe - c'est le cas, par exemple, de l'Australie, du Maroc qui a tenté sa chance en 1980 et d'Israël. Le Canada a également lancé l'idée d'une participation.

Membre du concours depuis 1973, Israël est devenu un participant historique et un pilier de l'Eurovision. Le pays a remporté le concours à quatre reprises: en 1978 avec A-Ba-Ni-Bi d'Izhar Cohen et The Alphabeta, en 1979 avec Hallelujah de Gali Atari et Milk and Honey, en 1998 avec Diva de Dana International – première artiste transgenre à remporter le concours –, et en 2018 avec Toy de Netta Barzilai.
Mais la guerre à Gaza et les accusations à l'encontre d'Israël sur la question des droits de l'homme suscitent des tensions croissantes entre les pays membres et au sein du public. Dès l'édition 2024 à Malmö, des milliers de manifestants pro-palestiniens ont protesté contre la participation du pays au concours, censé être un symbole d'unité à travers la musique et de paix. À Bâle l'année suivante, des centaines de manifestants ont à nouveau déferlé dans les rues, et certains ont même tenté d'interrompre la prestation de Yuval Raphael, la candidate israélienne, lors de la finale.
L'UER ne s'est jamais prononcée sur la situation entre Israël et la Palestine, invoquant un devoir de neutralité et affirmant, à plusieurs reprises, que le concours européen de la chanson est strictement apolitique. L'organisation n'a donc pas émis d'avis et continue ainsi à accueillir les candidats israéliens. Certains s'attendaient à ce que le participant connaisse le même sort que la Russie - exclue du concours par l'UER à la suite de l'invasion de l'Ukraine en 2022.
Un mouvement historique
Face à ce statu quo, plusieurs pays ont appelé au boycott de la 70e édition si Isräel venait à se maintenir. Fin septembre 2025, l'Espagne est devenu le premier des pays du "Big 5" - les plus gros contributeurs financiers au concours - à franchir le pas. La télévision publique RTVE a annoncé qu'elle ne participerait pas si Israël continue de prendre part au concours, évoquant les bombardements à Gaza. Une décision soutenue publiquement par le Premier ministre socialiste Pedro Sánchez et le ministre de la Culture Ernest Urtasun.
L'Espagne rejoint ainsi la liste des pays ayant menacé de se retirer. L'Irlande, sept fois vainqueur du concours, avait, en effet, jugé sa participation impossible compte tenu des pertes humaines à Gaza et des restrictions à la liberté de la presse dans le territoire. L'association de l'audiovisuel public des Pays-Bas Avrotros invoque les mêmes raisons et accuse Israël d'avoir commis des interférences lors de l'édition 2025. La Slovénie et l'Islande ont officiellement annoncé un boycott sur les mêmes fondements, et d'autres pays comme la Belgique, la Suède et la Finlande réfléchissent également à faire de même.
L'ampleur de ce mouvement est historique. Jamais, dans l'histoire du concours, un appel au boycott n'avait été aussi massif. Les seules retraits pour des raisons politiques remontent à six décennies plus tôt. En 1969, l'Autriche n'avait pas participé à l'Eurovision, pour protester contre la tenue du concours dans l'Espagne franquiste.
Dans les années 1970, la Grèce et la Turquie se sont tour à tour retirées du concours - se divisant sur la question de Chypre. La Turquie s'est par la suite retirée en 1979 quand le concours a été organisé par Israël à Jérusalem, puis définitivement en 2013, lorsque le Big 5 a été créé, instaurant la qualification directe de ses membres au concours.
Le soutien de l'Autriche et de l'Allemagne
Face à cette contestation, d'autres pays défendent fermement la participation israélienne. L'Autriche, qui organise le concours après la victoire de JJ en 2025 à Bâle, s'est positionnée en première ligne.
Roland Weissmann, directeur général de la télévision publique autrichienne (ORF), multiplie les contacts diplomatiques avec ses homologues européens. Dernièrement, début novembre, il s'est rendu à Jérusalem réaffirmant qu'Israël faisait partie intégrante de l'Eurovision.
Le chancelier autrichien Christian Stocker est allé plus loin, laissant entendre que si Israël était exclu, l'Autriche pourrait renoncer à organiser l'événement. Une menace lourde de conséquences, puisqu'il serait difficile de trouver une autre ville capable d'accueillir une telle production en si peu de temps.
L'Allemagne soutient également la participation d'Israël. Le ministre allemand de la Culture Wolfram Weimer a fustigé les appels au boycott, déclarant que le concours avait été fondé pour rapprocher les nations par la musique. Selon plusieurs sources, le pays - également membre du Big Five et plus gros contributeur financier de l'UER - envisagerait de se retirer si Israël était exclu, invoquant sa responsabilité historique. L'Italie aurait exprimé des positions similaires, même si trois membres du conseil d'administration de la RAI ont appelé le pays à se retirer.
La réforme de la dernière chance?
Face à cette crise, l'UER a annoncé, le 21 novembre dernier, une série de modifications du système de vote, sans mentionner explicitement Israël. Le nombre maximum de votes par mode de paiement sera réduit de moitié, passant de vingt à dix. Les jurés professionnels feront leur retour en demi-finales - une première depuis 2022 - et devront signer une déclaration d'indépendance et d'impartialité. Enfin, l'UER décourage désormais toute campagne promotionnelle disproportionnée, notamment si elle est lancée ou appuyée par un gouvernement ou une agence gouvernementale.
Les deux précédentes éditions avaient fait l'objet de controverses. À Malmö, Eden Golan avait terminé cinquième, portée par un vote du public massif malgré un faible score auprès des jurys nationaux. À Bâle, Yuval Raphael, survivante de l'attaque du 7 octobre 2023, a remporté le vote du public et terminé deuxième au classement général avec la chanson New Day Will Rise. Plusieurs diffuseurs avaient alors demandé un audit des votes, évoquant des suspicions d'influence politique.
Martin Green, directeur du concours Eurovision, a déclaré que ces mesures visent à garantir que l'événement reste un espace neutre et ne soit pas instrumentalisé. L'UER affirme rester convaincue de la validité des résultats de 2025 mais reconnaît que les modifications offriront des garanties renforcées.
À quoi ressemblera la prochaine édition ?
Les risques d'exclusion d'Israël se sont considérablement réduits depuis novembre. Initialement, un vote extraordinaire sur la participation d'Israël devait être tenu ce mois-là, avant d'être reporté par l'UER - en raison du cessez-le-feu à Gaza et des négociations de paix. Désormais, le vote n'aura lieu que si les membres estiment que les nouvelles mesures mises en place ne suffisent pas à garantir la neutralité et l'impartialité du concours.
Que le vote se tienne ou non, comment envisager la prochaine édition? Si Israël participe, au moins cinq pays dont l'Espagne, membre du Big 5, quitteraient le concours. Un tel retrait poserait des problèmes économiques majeurs, chaque édition étant largement financée par ces contributeurs principaux. À l'inverse, si Israël était exclu - ce qui nécessiterait une majorité absolue des membres de l'UER lors du vote -, l'Allemagne - également membre du Big Five, et l'Autriche pourraient se retirer, ce qui rendrait l'organisation du concours pratiquement impossible.
Certains médias, comme Euronews, évoquent une troisième voie: un retrait temporaire d'Israël ou une participation sous drapeau neutre, à l'image des athlètes russes aux Jeux olympiques. Une proposition que l'UER a par la suite démentie.
Du côté du Big 5, la France a confirmé sa participation sans se prononcer sur la présence d'Israël, indiquant que la liste des participants dépendrait d'une décision collégiale prise par les membres de l'UER. Le Royaume-Uni et l'Italie n'ont pas pris position publiquement à ce stade. L'Eurovision 2026 s'annonce déjà comme une édition cruciale pour l'avenir du concours.












