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“On leur devait le respect”: cinéastes, scénaristes, acteurs, comment ils ont raconté l’horreur du 13-Novembre
Il y a ce père qui pleure infiniment la mort de sa femme, écrit, rejette toute forme de "haine". Il y a aussi ces sept "potages" - contraction de "potes" et "otages" - qui ont attendu la mort dans un couloir étriqué du premier étage du Bataclan et qui chantent maintenant Get lucky dans les bars à la nuit tombée, cette femme qui recolle les morceaux de sa mémoire après l'attaque, ou cette mythomane devenue l'un des piliers d'une association de victimes. Il y a encore ces policiers qui cherchent, traquent, épient les terroristes.
Depuis les attentats du 13-Novembre il y a dix ans, plusieurs films et séries tricolores n'ont pas manqué de s'emparer de la tragédie parisienne et de la transposer, d'une manière ou d'une autre, à l'écran. Parfois en osant un ou plusieurs pas de côté vers la fiction (Revoir Paris d'Alice Winocour, Viens je t'emmène d'Alain Guiraudie, En thérapie d’Éric Toledano et Olivier Nakache, Amanda de Mikhaël Hers), en relatant nerveusement l'enquête policière qui a suivi les attentats (Novembre de Cédric Jimenez), en adaptant à l’écran un témoignage couché dans un livre (Vous n’aurez pas ma haine de Kilian Riedhof, Une amie dévouée de Just Philippot) ou en collant au maximum à la réalité (Des vivants de Jean-Xavier de Lestrade).
Pudeur française
La plupart de ces fictions, à l'exception de Novembre, Une amie dévouée ou Viens je t'emmène, se concentrent sur la lente reconstruction des victimes post-trauma. Pas sur l'attentat en tant que tel. Comme pour évoquer l'horreur sans la montrer frontalement. Car, pour tous les cinéastes et scénaristes interrogés par BFMTV.com, l'enjeu était là: trouver une manière décente de représenter l'irreprésentable. Montrer la tragédie sans sombrer dans le voyeurisme. Participer au devoir de mémoire, "ne pas mettre sous le tapis, sonder le choc collectif", dixit Éric Toledano, mais sans (trop) heurter.

Loin donc de l'industrie hollywoodienne qui se saisit bien souvent de ces tragédies avec moins de pudeur, et bien plus tôt que dans l'Hexagone. Citons notamment World Trade Center, film catastrophe d'Oliver Stone, sorti seulement cinq ans après l'attentat, en 2006, qui suit les policiers au secours des victimes du 11-Septembre, ou Vol 93 de Paul Greengrass, en salles la même année, qui reconstitue l'enfer de l'un des détournements d'avion des attentats de 2001. Ou encore, sur un autre sujet, Elephant de Gus Van Sant, sorti en 2003, qui plonge le spectateur dans la fusillade de l'école Columbine, survenue seulement quatre ans plus tôt.
Éviter la fusillade et le sang
En France, en ce qui concerne le 13-Novembre du moins, tous les cinéastes ont pris soin de ne pas exposer crûment la tuerie, les corps déchiquetés au sol, les tirs, le sang, l'épouvante, l'angoisse. "Nous ne voulions absolument pas montrer l'attaque dans le Bataclan et tout ce qui a pu se passer à l'intérieur", confirme Kilian Riedhof, le réalisateur allemand de Vous n'aurez pas ma haine (2022), adaptation sur le grand écran de l'ouvrage médiatisé et émouvant d'Antoine Leiris, qui a perdu sa compagne dans l’attaque.
"Nous ne voulions surtout pas exploiter la situation, ni choquer, car on était conscient que beaucoup de Français, en particulier les Parisiens, avaient encore en tête ces horribles événements, précise-t-il. On leur devait le respect. C’était notre responsabilité."
C'est la raison pour laquelle il choisit de se concentrer sur les conséquences humaines, psychologiques et familiales de la tragédie. "Lorsqu'on évoque le terrorisme, on revient beaucoup sur les rapports de pouvoir entre les États, la politique, mais pas assez sur les victimes", estime-t-il.

"On se demande ce que l'on a le droit de faire, comment on va filmer cette scène, pourquoi on devrait la filmer... Le maître-mot, c'est d'être précautionneux, respectueux, humble. Essayer de se mettre au service du sujet avant tout", expliquait en 2022 sur le plateau de BFMTV, Cédric Jimenez, le réalisateur du thriller Novembre
Et s'il soulignait avoir voulu "coller à la réalité au maximum", il n'a pas voulu montrer les attentats dans son film. "J’aurais trouvé cela obscène, véritablement obscène…", confiait-il en 2024, à Télérama. "J’aurais trouvé cela obscène, véritablement obscène… Si j’avais lu le moindre effet en ce sens [dans le scénario], je ne l’aurais jamais mis en scène." Pour montrer l'effroi, il remplace le vacarme des balles par des sonneries de téléphone.
Jean-Xavier de Lestrade, le réalisateur et coscénariste de la série Des vivants, diffusée depuis le 3 novembre sur France 2, se fixe, lui, une ligne rouge dès qu’il commence à se pencher sur le projet: s'interdire de montrer les corps sans vie, le sang, les meurtres. "Je crois qu'on voit furtivement passer une victime recouverte d'un drap blanc ou qu'on entend des tirs de terroristes au loin, mais c'est la seule chose. Cela n'avait aucun intérêt de montrer des cadavres, affirme-t-il. Peut-être dans trente ans, mais pas dix ans après."
"On leur doit la vérité"
En dix ans, le réalisateur est néanmoins le premier à filmer la prise d'otages du Bataclan, les terroristes de face, ou presque, et à tourner quelques scènes dans la salle de spectacle, au milieu des fauteuils rouges notamment. Par souci de réalisme, de véracité et "de respect", affirme-t-il. Par volonté aussi de confronter le spectateur à ce réel. Et d'embrayer: "Seule la fiction peut représenter ces choses-là."
Mais ces scènes dans le Bataclan, qui "ne représentent qu'entre sept et huit minutes sur huit épisodes d'environ une heure" rappelle-t-il, ont suscité la controverse fin octobre. Arthur Dénouveaux, président de l'association de victimes Life for Paris, dénonçant notamment "un brouillage de la frontière entre fiction et réalité". Ces images peuvent "choquer profondément les victimes qui considèrent que le Bataclan est soit l'endroit où elles ont failli mourir, soit où leurs proches sont morts donc on ne peut pas aller y refaire les choses", déplore-t-il.
"Quand on travaille sur un projet comme cela, on se demande sans cesse comment un rescapé réagirait s'il voyait telle ou telle scène. Mais il ne s'agit pas non plus d'édulcorer, parce que nous devons la vérité aux victimes. Il ne faut pas tricher”, balaie Jean-Xavier de Lestrade, aussi derrière les séries Sambre ou Laëtitia.
"Si nous n'avions pas tourné au Bataclan, nous aurions eu la polémique inverse, on nous aurait reproché notre manque de légitimité, renchérit-il. Et les victimes, elles, n'auraient pas forcément compris qu'on ne tourne pas dans la salle."
Pour Xavier de Lestrade, c'était justement "le bon moment" pour revenir sur les lieux et montrer l'histoire méconnue de ces "potages". "Nous avons aujourd'hui suffisamment de recul", insiste-t-il. À l'écran, on voit donc les otages, épaule contre épaule dans un couloir ou derrière les fauteuils rouges, tête rentrée dans leurs genoux, terrifiés, ailleurs, presque morts, osant à peine jeter un regard à leurs bourreaux.
Tabou des terroristes?
Eux sont souvent flous, de biais, de dos, rarement totalement nets. Le réalisateur concède s'être "posé la question de la représentation de leur mort", mais a vite tranché. "Je me suis dit qu'il fallait qu'on la montre parce que c'est très documenté", dit-il. Même chose pour leur visage. "Les terroristes sont des humains, lance-t-il. Les otages n'ont pas été confrontés à des robots, mais à des personnes qui leur ont parlé, leur ont fait faire des choses." Mais il se fixe une limite: "Ne surtout pas ouvrir d'interstices pour les comprendre."
Le réalisateur a donc fait le choix - osé, controversé - de l'hyperréalisme. Il a écrit sa fiction à partir du témoignage, précis, patient, de nombreuses victimes du Bataclan, à commencer par ces sept "potages". "Je voulais laisser très peu de place à l'invention et à la dramaturgie, prendre le moins possible de libertés. Avec un tel sujet, nous ne pouvons pas jouer au malin, nous devons nous en tenir à une rigueur absolue, affirme le réalisateur, connu pour son naturalisme. Et c'est cette précision, je pense, ce qui fait la force de la série." À l'écran, le nom des "potages" et ce qu'ils ont vécu, donc.
Chemins de traverse
Mais d’autres, et ils sont majoritaires, ont préféré s’éloigner un tant soit peu des sentiers de la réalité pour éviter le choc frontal. Par exemple, Mikhaël Hers et Alice Winocour imaginent respectivement une fusillade dans le bois de Vincennes pour Amanda (2018) et dans une brasserie parisienne pour Revoir Paris (2022). "Mon frère [présent au Bataclan la nuit du drame] m’a fait comprendre qu’il y avait quelque chose de l’ordre de l’irreprésentable", justifie la réalisatrice dans Télérama. Dans Viens, je t'emmène (2022), l'attaque se situe à Clermont-Ferrand, mais le film est bien différent de ses camarades, plus comique, se moquant allègrement de la paranoïa collective.

Parfois, c'est le dispositif de la fiction lui-même qui permet une prise de distance. En thérapie, libre adaptation de la série israélienne Be Tipul, dont les deux saisons ont été diffusées sur Arte entre 2021 et 2022, se situe uniquement, ou presque, dans le cabinet d'un psychanalyste. Il reçoit chaque semaine cinq patients, dont Ariane (Mélanie Thierry), jeune chirurgienne qui s'est retrouvée en première ligne à l'hôpital le 13 novembre, et Adel, membre de l'équipe d'intervention qui est entrée au Bataclan ce soir-là.
"Le procédé, très simple, épuré, centré sur l'écoute et la parole, nous protégeait de tout sensationnalisme ou exagération, confie Éric Toledano. L'horreur vécue pendant la nuit des attentats est uniquement racontée, pas montrée, nous évitant l'écueil de la reconstitution, du flash-back."
À l'inverse, l'angle de la mini-série HBO Max Une amie dévouée (2024), librement adaptée du livre-enquête d'Alexandre Kauffmann sur la mythomane du Bataclan (Laure Calamy à l’écran), obligeait à un "surcroît de pudeur et de décence", selon l'un des co-scénaristes Jean-Baptiste Delafon. Et de couper court: "Mais ce n'était pas un axe gratuitement provoquant, ni anecdotique. Au contraire, il nous paraîssait important de rendre compte de la deuxième vague de violences qu'ont subie les victimes avec ce mensonge."
Personnages ciselés
Le secret réside, selon lui, dans le travail précis et soigné de ses personnages. Ainsi, le scénariste, qui n’a jamais rencontré la vraie mythomane du Bataclan, choisit de ne pas associer son héroïne à des moments de joie ou de communion avec les autres victimes, ou de relever son niveau d’intelligence dans la manipulation, "pour que les téléspectateurs ne puissent pas penser que les rescapés du Bataclan se sont fait facilement duper". Il met aussi un point d’honneur à ne jamais juger la manière dont ses personnages gèrent le traumatisme.

Pour le comédien Cédric Eeckhout, qui joue Stéphane, rescapé de la prise d'otages du Bataclan et fier "potage", dans Des vivants, il s'agissait surtout de ne pas sombrer dans le pathos ni d'abuser de larmes. Sauf dans la scène où l'un des terroristes se fait exploser juste à côté de lui. "Je ne savais pas comment Stéphane avait réagi dans la réalité, le sait-il lui-même d'ailleurs?, questionne-t-il. Mais j'avais lu que de nombreux hommes pleuraient en sortant du Bataclan, moins les femmes, ce qui m'a autorisé à jouer la panique." La réalité n'est donc jamais bien loin.













