Ça ne refroidit pas les clients, au contraire: les prix des suites d'hôtels de luxe explosent et Paris est désormais, avec 2.600 dollars la nuit, bien plus chère que New York, Londres et Rome

À Paris, Londres ou New York, les suites d’exception atteignent des records historiques. Porté par une clientèle insensible à la crise, le marché du très haut de gamme redéfinit les codes du voyage, entre prestige, rareté et expérience.
Paris, capitale mondiale du luxe hôtelier
À Paris, une chambre "grand luxe" se négocie désormais autour de 2.600 dollars la nuit. À Londres, il faut compter près de 1.500 dollars et à New York environ 1.560 dollars pour une suite dans les établissements les plus exclusifs. Des prix vertigineux, mais qui ne découragent pas la clientèle. Bien au contraire. Alors que la classe moyenne revoit ses projets de vacances à la baisse, les plus aisés n’ont jamais autant voyagé. Selon l’Observatoire des inégalités, les riches sont deux fois plus nombreux à partir en vacances que les plus pauvres et ce, depuis le début des années 1980.
"Les voyageurs fortunés semblent faire leurs choix selon un principe simple: je veux cela quand je le veux, et je suis prêt à payer pour l’avoir", résume Jan Freitag, directeur national de l’analyse du marché hôtelier chez CoStar, société spécialisée dans les données immobilières, interrogé par le Wall Street Journal.

Dans une économie polarisée, le luxe hôtelier est devenu l’un des secteurs les plus résilients. Selon CoStar, le prix moyen d’une chambre de luxe aux États-Unis atteint un record de 394 dollars en 2025, soit 168 dollars de plus que la catégorie inférieure, un écart qui n’était que de 60 dollars en 2008. Et la demande ne faiblit pas: les réservations dans les hôtels de luxe ont progressé de 2,5% cette année, quand celles du milieu de gamme stagnent.
Symbole de cette effervescence: la ville de Paris, qui domine le classement mondial du luxe hôtelier. En effet, la capitale concentre à elle seule plus d’une dizaine de palaces parmi les plus chers du monde: le Ritz, le Plaza Athénée, le Crillon, Le Bristol... Selon CoStar, le prix moyen d’une chambre ultra-luxe à Paris dépasse 2.500 dollars, et les établissements affichent souvent complet. Les Jeux olympiques de 2024, la multiplication des événements culturels mais aussi la forte présence de touristes américains ont encore dopé cette attractivité.

Un paradoxe qui illustre une mutation profonde: pour les high net worth individuals, la hausse des prix n’est plus une contrainte, mais un marqueur. Elle devient un outil de positionnement, un gage de rareté et de prestige. Depuis la pandémie, les plus aisés ont vu leur patrimoine s’envoler: actions, immobilier, private equity… leur richesse "perçue" a rarement été aussi élevée. Un capital qui leur confère un pouvoir d’achat presque insensible à l’inflation.
"Revenge travel", séjours multigénérationnels, spas pour enfants... les riches affichent de nouvelles façons de voyager
La crise sanitaire a aussi instauré un nouveau réflexe: celui du revenge travel, ce besoin de "rattraper le temps perdu". Sauf qu’il ne s’agit plus d’un phénomène passager, il s’est institutionnalisé, pour le plus grand bonheur des hôteliers. Désormais, les séjours s’allongent, se multiplient et deviennent même multigénérationnels: grands-parents, enfants et petits-enfants voyagent ensemble, logeant dans des villas ou des suites de 300 m².
"Ils ne veulent pas d’une suite à deux chambres. Ils veulent une villa. Ils veulent un yacht, explique Albert Herrera, vice-président exécutif chez Internova Travel Group, au Wall Street Journal.

Face à cette demande et au "toujours plus", les hôtels innovent et développent désormais des expériences, notamment wellness pour un nouveau public: les enfants. Séances de yoga, réflexologie, massages ou manucures, il ne s’agit plus de déposer ses enfants au kids club, mais bien de partager un moment en famille. Ce phénomène a donné naissance à un segment en plein essor: celui du family wellness travel. A noter que l’industrie y voit déjà "la prochaine frontière lucrative".
Une main d'oeuvre de plus en plus chère
Si les tarifs montent, c’est aussi parce que le "coût" du luxe a globalement explosé. Selon Hotel News Resource, le coût de la main-d’œuvre hôtelière a augmenté d’environ 9 dollars par chambre aux États-Unis en 2024, tandis que les coûts liés à la restauration (F&B) ont bondi de près de 15%. Or, les hôteliers refusent de rogner sur le service, qui est leur véritable signature, et répercutent ces coûts dans leurs prix. Simon Casson, PDG de Corinthia Hotels, interrogé par le WSJ, résume:
"Des employés qui anticipent, qui se mettent en quatre pour répondre à un besoin: cela se traduit directement dans les tarifs."
Autre évolution majeure: la premiumisation du voyage et le luxe expérientiel. Deux anglicismes à retenir qui traduisent une véritable réinvention du secteur hôtelier. Désormais, on ne vend plus une chambre ou une suite, mais une expérience totale: service de majordome 24 heures sur 24, club privé, restaurant gastronomique, programmes de bien-être personnalisés… le temps, l’attention, l’émotion (et le statut social) sont désormais les nouvelles monnaies du prestige.

Preuve en est: le segment du tourisme haut de gamme, y compris les partenariats entre hôtellerie et grandes marques comme Accor, LVMH avec Belmond ou encore l’Orient Express, affiche une croissance prévue de +7,6% d’ici 2030. Matthias Fuchs, professeur à l’EHL Hospitality Business School, y voit un tournant culturel:
"Nous assistons à un basculement structurel. Le luxe expérientiel ne se limite plus à l’exclusivité d’un produit, mais à la création d’un univers de sens, de lien et d’émotion."
Un taux d'occupation volontairement sélectif
Mais derrière ces tarifs record se cache aussi une autre réalité: celle d’un taux d’occupation étonnamment plus faible. Selon les données de CoStar, le taux d’occupation des dix hôtels de luxe les plus chers (ultra-luxe) est nettement inférieur à celui des hôtels de luxe dits "classiques". Un choix assumé, qui s’explique par deux raisons principales.
D’une part, ces établissements vendant un sentiment d’exclusivité, un restaurant complet, une piscine bondée ou un spa saturé vont à l’encontre de cette perception de calme et de privilège, mais d’autre part, maintenir de la disponibilité permet de servir une clientèle haut de gamme, habituée à prévenir peu, voire pas du tout, avant son arrivée. Dans ce segment, souligne CoStar, des taux d’occupation plus faibles sont donc "une caractéristique et non un défaut". L’exclusivité se mesure ici autant au silence des couloirs qu’au prix des suites.

Les grands groupes hôteliers l’ont bien compris et s’adaptent à cette demande de rareté. Dernière activation en date? La marque Accor qui vient ainsi d’inaugurer Lucknam Park Hotel & Spa, première adresse britannique de sa marque Emblems Collection, dans la campagne du Wiltshire, au cœur des Cotswolds. Un lancement qui incarne la stratégie du groupe: célébrer le caractère, l’élégance intemporelle et l’âme des lieux. Six autres ouvertures sont prévues dans les deux prochaines années, mêlant manoirs historiques, retraites intimistes et architectures audacieuses.
La hausse des prix n’est donc pas un simple effet d’inflation. C’est une stratégie assumée, une manière de redéfinir la valeur du séjour. Et tant que la clientèle fortunée restera insensible aux chiffres, les prix, eux, continueront de s’envoler, sans que personne, ou presque, ne sourcille.











