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"Révolte contre le système", au moins 51 morts: qu’est-ce que ce mouvement qui déstabilise le régime iranien?

BFM Juliette Brossault
Des Iraniens manifestent à Kermanshah, en Iran, le 8 janvier 2026.

Des Iraniens manifestent à Kermanshah, en Iran, le 8 janvier 2026. - Photo par KAMRAN / MIDDLE EAST IMAGES / MIDDLE EAST IMAGES VIA AFP

Depuis le 28 décembre, des Iraniens manifestent à travers tout le pays, malgré la répression à laquelle ils font face. Poussés à descendre dans la rue pour protester contre le marasme économique, ils aspirent surtout à la chute du régime des mollahs, fragilisé.

"A bas le dictateur", "mort à Khamenei"... Depuis le 28 décembre, des slogans anti-régime se font entendre dans les rues de plusieurs villes iraniennes. Sur fond de crise économique, des Iraniens descendent dans la rue pour manifester une nouvelle fois leur opposition à la République islamique et au régime des Mollah, jugé corrompu, trop répressif et trop rigoriste, incarné par le Guide suprême Ali Khamenei au pouvoir depuis plus de 45 ans.

Si le président iranien Massoud Pezeshkian a appelé ce jeudi 8 janvier à "la plus grande retenue" face aux manifestants et à "l'écoute des revendications du peuple", le Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, a déclaré ce vendredi 9 janvier que la République islamique ne "reculera pas" face aux "saboteurs" et qualifié les manifestants de "vandales".

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15:05

Des manifestations dans une quarantaine de villes

Partie du coeur économique du pays - du Bazar de Téhéran le 28 décembre où des commerçants ont fermé boutique face à l'hyperinflation qui touche le pays -, la protestation a gagné au moins 23 provinces sur les 31 que compte l'Iran. Touchant tant des zones rurales qu'urbaines, et attirant tant les ouvriers que les étudiants dans les universités.

Le mouvement, qui a d'abord touché une dizaine de villes du nord-ouest du pays, essentiellement petites et moyennes, a connu "une expansion spectaculaire, tant en intensité qu'en ampleur" depuis ce mercredi 7 janvier, note sur X l'Institut américain pour l'étude de la guerre (ISW) et le Critical Threats Project. Notamment dans les grandes villes, dont Téhéran, Ispahan ou encore Tabriz (nord) et la ville sainte de Mashhad (est).

Des images vérifiées par l'AFP montrent des foules de personnes à pied défiant le pouvoir ou d'automobilistes klaxonnant en soutien au mouvement.

"Il est intéressant de voir que même la ville natale du général Soleimani, chef de la branche extérieur des Gardiens de la révolution tué en 2020 par les Américains, une ville plutôt conservatrice donc, commence à se joindre au mouvement", note Azadeh Kian, professeure émérite de sociologie à l'université Paris-Cité.

Avant d'ajouter: "Les partis politiques Kurdes iraniens, qui jusque-là étaient assez silencieux, ont eux aussi décidé de soutenir le mouvement, et ont demandé aux commerçants dans les régions kurdes de fermer leurs boutiques également".

Le fils de l'ancien chah et figure de l'opposition en exil, Reza Pahlavi, a exhorté ce vendredi 9 janvier à une nouvelle démonstration de force dans les rues afin d'amplifier la mobilisation et "affaiblir davantage le pouvoir répressif du régime".

Un "impact" "plus important" que le mouvement Femme, Vie, Liberté

Numériquement, ce vent de colère n'atteint pas encore les proportions du mouvement Femme, Vie, Liberté déclenché fin 2022 par la mort en détention de Mahsa Amini, arrêtée pour un mauvais port du voile. Mais les braises semblent plus menaçantes pour le régime. Cette fois, l'origine du mouvement n'est pas sociétale mais économique.

La monnaie nationale - le rial - a perdu plus d'un tiers de sa valeur face au dollar entraînant une inflation galopante et une importante volatilité des prix. Le rétablissement fin septembre par l'ONU des sanctions internationales levées il y a dix ans en lien avec le programme nucléaire iranien a enfoncé une économie déjà fragilisée par la mauvaise gestion du régime et la corruption présente dans le pays.

"Les pères et mères de famille qui étaient absents lors du mouvement Femme, Vie, Liberté descendent aujourd'hui dans la rue car la situation est tellement difficile qu'ils n'arrivent plus à survivre. Il y a beaucoup de jeunes, souvent diplômés mais aussi des jeunes de classes populaires au chômage, des commerçants...", précise la franco-iranienne Azadeh Kian.

"Peut-être qu'en nombre de manifestants, l'ampleur de Femme, Vie, Liberté n'est pas atteint, mais en termes d'impact et de composition du mouvement, c'est beaucoup plus important à mon sens".

Les commerçants du Grand bazar qui ont lancé la protestation sont des "conservateurs très proches du pouvoir clérical", précise la spécialiste de l'Iran. "Cela veut dire que ce régime est même contesté par des groupes sociaux qui lui étaient proches". L'explication est à chercher selon le directeur de recherche émérite au CNRS, Bernard Hourcade, dans les récentes décisions du président réformateur Massoud Pezeshkian qui "souhaite mettre de l'ordre dans l'économie iranienne".

Dans l'optique de ne plus apparaître sur la liste noire du Groupe d'action financière (GAFI) qui dirige l'action mondiale de lutte contre le blanchiment d'argent, et in fine de relancer l'économie du pays, des milliers de compte en banque jugés frauduleux ont été fermés en décembre, nous explique le spécialiste de l'Iran, directeur pendant 15 ans de l’Institut français de recherche en Iran.

Des comptes en banque appartenant en majorité à des commerçants, exonérant les membres du régime. "Les commerçants se demandent pourquoi on s'attaque à eux et pas aux ayatollahs ou aux Gardiens de la révolution", souligne Bernard Hourcarde. "D'où leur révolte contre le système".

Des magasins fermés alors que les commerçants du bazar de Tabriz ont fermé leurs boutiques pour protester contre les problèmes économiques du pays, le 7 janvier 2026 à Tabriz, en Iran.
Des magasins fermés alors que les commerçants du bazar de Tabriz ont fermé leurs boutiques pour protester contre les problèmes économiques du pays, le 7 janvier 2026 à Tabriz, en Iran. © STRINGER / ANADOLU / ANADOLU VIA AFP

Le président iranien Massoud Pezeshkian, au pouvoir depuis juillet 2024 mais subordonné au Guide suprême, a également indiqué vouloir mettre fin au système des taux de change différenciés, favorable à l'élite de la société, soit encore une fois aux Gardiens de la révolution ou aux religieux.

"Par peur de ne plus profiter des taux préférentiels, les personnes concernées se sont ruées pour acheter des dollars faisant flamber son prix à la fin du mois de décembre", nous explique le spécialiste. Résultat, l'inflation a été aggravée, et la contestation a été lancée.

Des dissensions au sein d'un régime très fragilisé

Pour le chercheur Bernard Hourcade, les "manifestations créent le contexte" mais le "cœur du débat est politique entre deux courants, les conservateurs et les réformateurs" au sein du pouvoir. "Le gouvernement de Pezeshkian estime qu'il faut des réformes fortes pour relever l'économie iranienne et calmer la contestation. Mais cela impliquerait de s'en prendre au système qui bénéficie au régime, aux dirigeants impliqués dans les trafics, au risque donc de faire tomber le régime", explicite-t-il. Les dissensions au sein du régime sont prégnantes, accentuant une fragilité déjà bien ancrée.

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"On sait par les services de renseignement étrangers qu'il y a des personnes au sein du régime qui tentent de négocier avec des Occidentaux pour partir d'Iran. Ils savent que ce régime ne peut plus tenir pour longtemps", estime la sociologue Azadeh Kian. Selon le média britannique The Times qui a consulté un rapport des services de renseignement, le guide suprême Ali Khamenei lui-même prévoit de fuir à Moscou en cas de perte de contrôle du pays, à l'image de son ancien allié syrien Bachar al-Assad.

Outre les dissensions au sein du pouvoir et la forte contestation de la population, la République islamique, déstabilisée par l'opération israélienne en juin, est affaiblie sur le plan régional. Elle ne peut plus compter sur ses proxys - des groupes armés qui lui sont subordonnées comme le Hamas ou le Hezbollah libanais - également affaiblis par l'État hébreu dans le sillage de sa guerre menée à Gaza après le 7-Octobre.

Avec la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro par l'armée américaine, l'Iran est de plus en passe de perdre un allié militaire et économique, et peut craindre de subir un sort similaire. Donald Trump a menacé le pays, déjà ciblé en juin par des frappes américaines contre son programme nucléaire, d'intervenir militairement si ses autorités "commencent à tuer des gens comme ils l'ont fait par le passé".

Au moins 27 manifestants tués

En l'occurence, le mouvement de protestation est violemment réprimé par les forces de l'ordre et de violents affrontements sont survenus. Selon un bilan daté de ce jeudi 8 janvier de l'ONG Iran Human Rights (IHR), au moins 51 manifestants dont huit mineurs ont été tués depuis le début de la mobilisation.

Des centaines d'autres ont été blessés. Plus de 2.000 manifestants ont également été arretés selon l'ONG basée en Norvège. Les médias iraniens relayant des annonces officielles font eux état de plusieurs morts parmi les forces de sécurité.

Dans un communiqué commun, Amnesty International et Human Rights Watch (HRW) ont dénoncé les méthodes utilisées "pour disperser, intimider et punir des manifestants largement pacifiques", y voyant "une politique d'Etat bien ancrée".

Deux hôpitaux ont été ciblés par les forces de l'ordre. Selon plusieurs sources, le lundi 5 janvier, la police a pénétré l'hôpital Khomeini de la ville d’Ilam pour arrêter plusieurs manifestants blessés. Pour la première fois depuis le début de la contestation, des heurts se sont produits ce mardi 6 janvier en plein jour au coeur de Téhéran. L'hôpital Sina de la capitale a été visé par du gaz lacrymogène. Tout comme le Grand Bazar de Téhéran où une nouvelle grève a été décrétée ce mardi par les commerçants rassemblés en scandant " Liberté! Liberté!".

Internet, coupé jeudi dans tout le pays, demeure inaccessible ce vendredi, d'après l'ONG de surveillance de la cybersécurité Netblocks qui dénonce "une tentative d'étouffer la vague de contestation".

La répression des manifestations est à craindre au regard de la répression globale que mène le régime sur sa population, depuis le mouvement Femme Vie Liberté de 2022 et surtout depuis la guerre des 12 jours avec Israël sous couvert de sécurité nationale. Selon un décompte de l'ONG, Iran Human Right au moins 1.500 condamnés à mort ont été exécutés en Iran en 2025. Un niveau inédit depuis 35 ans.