Victoire stratégique ou coup de bluff? Pourquoi la Russie revendique la prise de Pokrovsk en pleines négociations avec les États-Unis

L'annonce se veut triomphale. La Kremlin a revendiqué lundi 1er décembre la prise de l'importante ville de Pokrovsk, que son armée tente péniblement de conquérir depuis plus d'un an. Comme un symbole, le ministère russe de la Défense a publié dans la foulée une vidéo montrant des soldats russes brandir fièrement leur drapeau, dans un centre-ville désert.
L'information a toutefois été démentie ce mardi par l'armée ukrainienne, qui assure que les combats continuent. "Les opérations de recherche et d'assaut ainsi que l'élimination de l'ennemi dans les zones urbaines se poursuivent à Pokrovsk", a affirmé dans un communiqué le groupement de l'armée ukrainienne Est, en charge de la zone.
"Les envahisseurs ont tenté une nouvelle fois de 'planter leur drapeau' dans l'un des quartiers de la ville, afin que les propagandistes puissent l'utiliser comme preuve" de la prise de la ville", indique l'unité. "Après cela, ils se sont enfuis précipitamment, et le nettoyage des groupes ennemis se poursuit".
Un timing qui interroge
L'armée de Kiev est depuis plusieurs semaines en difficulté à Pokrovsk, où elle a dépêché début novembre ses forces spéciales en renfort. Mais l'annonce officielle de la Russie semble coïncider avec la rencontre, ce mardi à Moscou, entre Vladimir Poutine et l'émissaire américain Steve Witkoff.
L'homme de confiance de Donald Trump doit discuter avec le président russe du plan de paix américain pour l'Ukraine. Le document a été complété par les apports de l'Ukraine et des Européens qui jugeaient sa version initiale trop favorable à l'envahisseur. Elle prévoyait notamment la cession complète de l'oblast de Donetsk - où se trouve Pokrovsk - à la Russie, y compris les territoires actuellement sous contrôle ukrainien.
Pour le général Jérôme Pellistrandi, consultant défense de BFMTV, l'annonce de la prise de Pokrovsk est utilisée par le Kremlin pour peser dans les négociations.
"Tout le narratif russe, c'est de faire croire que le front ukrainien est en train de s'effondrer et que, en fait, il vaut mieux que les Ukrainiens capitulent tout de suite, plutôt que de le faire dans de pires conditions dans quelques semaines".
"Le Kremlin pourrait avoir annoncé prématurément la prise de Pokrovsk le 1er décembre – comme il l'a fait pour de nombreuses autres localités en Ukraine – dans le cadre d'une opération de guerre cognitive visant à influencer les négociations russo-américaines", estime aussi l'Institut américain pour l'étude de la guerre (ISW).
Pokrovsk, nœud logistique?
Quand bien même elle était confirmée, la chute de Pokrosk ne serait pas le tournant stratégique annoncé par la Russie. La ville, vidée de ses 60.000 habitants et réduite à un champ de ruines, ne présente plus beaucoup d'atouts.
"On présente toujours Pokrovsk comme un nœud ferroviaire et logistique mais il faut comprendre que depuis cet été, les Ukrainiens ont retiré toutes leurs infrastructures, si bien que Pokrovsk ne joue plus un rôle si stratégique", souligne le général Jérôme Pellistrandi.
La conquête russe de la ville, qui dure depuis août 2024, se fait par ailleurs au prix d'un coût humain et matériel exhorbitant pour Moscou. Selon la Revue de défense stratégique, un millier de soldats russes sont mis chaque jour "hors de combat" (morts ou blessés, NDLR) à Pokrovsk.
De son côté, l'armée ukrainienne ne cherche pas à reprendre la ville aux Russes mais profite de sa position défensive pour "mener une guerre d'attrition" et user au maximum les forces russes, explique notre spécialiste des questions de défense. Pendant ce temps, Kiev a pu renforcer ses positions autour de la ville de Kramatorsk, qui constitue désormais son véritable nœud logistique pour la guerre dans la région de Donetsk.
Lent pogrès de l'armée russe
Si le front ukrainien est à ce stade encore loin de s'effondrer, l'armée russe continue de grignoter chaque jour du terrain. Elle a ainsi réalisé en novembre sa plus grosse progression sur le front depuis un an, selon l'analyse par l'AFP des données de l'Institut pour l'étude de la guerre (ISW), en collaboration avec le Critical Threats Project (CTP).
En un mois, la Russie a pris 701 km² aux Ukrainiens, la deuxième avancée la plus importante après celle de novembre 2024 (725 km²), en dehors des premiers mois de guerre au printemps 2022, quand la ligne de front était très mobile.
Fin novembre, l'armée russe occupait 19,3% du territoire ukrainien. Quelque 7%, la Crimée et des zones du Donbass, étaient déjà contrôlés par Moscou avant le début de l'invasion russe de février 2022.
Dans la région de Zaporijjia (sud), les forces russes ont plus progressé en novembre avec un gain de 272 km², autant que sur les quatre mois précédents cumulés, tandis que dans celle de Dnipropetrovsk (centre-est), elles ont grignoté presque 200 km² de terrain.
La progression russe est en revanche freinée dans la région de Donetsk, dont un petit tiers du territoire échappe encore au Kremlin. Ses troupes y ont gagné quelque 130 km² le mois dernier, contre plus du double en moyenne sur les autres mois de l'année.












