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Séduction tactique ou obédience à la Maison-Blanche? Le chef de l’Otan encense Donald Trump en pleine crise groenlandaise

BFM Juliette Brossault
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Alors que l’Otan est secouée par les menaces de Donald Trump visant le Groenland, le président américain a rendu public, ce mardi 20 janvier, un message particulièrement flatteur de la part du secrétaire général de l’Alliance, Mark Rutte. Faut-il voir derrière les flatteries une tactique ou un signe d’alignement de celui que l’on surnomme "celui qui murmure à l’oreille de Donald Trump"?

77 ans après sa création, l'Alliance transatlantique titube. Donald Trump réitère bruyamment sa volonté de s'emparer du Groenland, territoire autonome danois, et menace ses alliés d'une hausse de tarifs douaniers s'ils ne le soutiennent pas dans ses velléités expansionnistes.

Les projets d'annexion de Donald Trump menacent "l'ordre international" a dénoncé ce mardi 20 janvier l'ancien chef de l'Otan, Anders Fogh Rasmussen.

"Cette crise est sans précédent car c'est la première fois dans l'histoire de l'Otan qu'un État membre - et qui plus est son pilier fondateur - menace ouvertement d'annexer le territoire d'un autre allié en utilisant la coercition économique comme arme de prédation géopolitique", analyse dans les colonnes des Echos, Alexandra de Hoop Scheffer, spécialiste des relations transatlantiques. Cela crée "un paradoxe de l'Article 5 où le garant de la sécurité collective devient lui-même la menace".

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"Donald Trump se comporte de façon hostile vis-à-vis d'un outil qui se trouve dans sa main. C'est l'ironie de l'affaire...", estime auprès de BFM Général Olivier de Bavinchove, ancien chef d'état major de l'Otan.

Au milieu de ce conflit, se trouve un homme: le secrétaire général de l'OTAN, Mark Rutte. Connu pour se rendre au travail à vélo en croquant une pomme, l'ancien Premier ministre néerlandais à la longévité inégalée tente de recourir à ses talents d'équilibriste. Sa tactique? Brosser Donald Trump dans le sens du poil et ne pas le contrarier. À l'image, pourrait-on dire de la plupart des dirigeants en contact avec le milliardaire républicain depuis son retour il y a un an, jour pour jour, à la Maison Blanche.

"Cher Donald, ce que vous avez accompli est incroyable"

Donald Trump a révélé au grand jour ce mardi 20 janvier la conciliante attitude du chef de l'Otan à son égard, en divulguant sur son réseau Truth Social un message privé attribué à Mark Rutte.

"Cher Donald, ce que vous avez accompli aujourd'hui en Syrie est incroyable. Je profiterai de mes interventions médiatiques à Davos pour mettre en avant votre travail là-bas, à Gaza et en Ukraine", aurait-il écrit. Les deux hommes doivent se rencontrer au Forum économique mondial de Davos en Suisse auquel Donald Trump a prévu de se rendre ce mercredi. "Je m'engage à trouver une solution pour le Groenland. J'ai hâte!", aurait abondé Mark Rutte dans son message.

Ce n'est pas la première fois que Donald Trump, qui fait preuve de peu de considération pour les institutions multilatérales, dévoile de flatteurs messages attribués au chef de l'Otan. Après les frappes américaines contre les installations nucléaires iraniennes en juin dernier, Mark Rutte - qui a surnommé Donald Trump "Daddy" ("Papa") - aurait félicité le président américain pour "son action décisive" et "extraordinaire". "Donald, vous nous avez menés à un moment vraiment vraiment important pour l’Amérique, l’Europe, et le monde", aurait-il ajouté.

Le Néerlandais n’hésite jamais à le remercier pour avoir "convaincu" les pays européens de l’Otan à dépenser beaucoup plus pour leur défense et a affirmé, le 12 janvier, que "Donald Trump faisait ce qu'il fallait pour l'Otan".

Ces flatteries semblent trouver grâce aux yeux du président américain. S'il a lancé une stupéfiante série d'attaques à l'encontre de ses alliés français, britanniques et canadiens ces dernières 48 heures, il a exprimé de la sympathie à l'encontre du secrétaire général. Il a assuré sur Truth Social avoir eu "un très bon entretien téléphonique" avec ce dernier à propos du Groenland.

Si en privée les cajoleries sont de mise, en public, Mark Rutte mise sur la discrétion. Ce dimanche, il a indiqué avoir parlé avec Donald Trump de "la situation sécuritaire" au Groenland et en Arctique, sans autres précisions sur le contenu de cet échange téléphonique très attendu.

"Nous poursuivrons nos efforts sur ce sujet et je me réjouis de le rencontrer à Davos en fin de semaine", a-t-il déclaré sur X. Il préfère en dire le moins possible. "En tant que secrétaire général, c’est très clair, je ne fais jamais aucun commentaire lorsqu’il y a des discussions au sein de l’Alliance", a-t-il déclaré la semaine dernière lors d’un débat avec des eurodéputés à Bruxelles. "On travaille en coulisses."

"Trump a un ego surdimensionné, il faut s'en servir"

"Les Européens ont toujours compris qu'il fallait un secrétaire général de l'Otan capable de parler les deux langues: celle des Européens et celle des Américains. Mark Rutte fait le job", estime François Clemenceau, éditorialiste international à BFMTV. Et le chef de l'Otan semble particulièrement bien parler la langue de Donald Trump...

"Il a compris depuis le début qu'il était l'un des rares dirigeants à pouvoir flatter Trump et obtenir quelque chose de lui", abonde l'expert en actualité internationale. Le Néerlandais tente de le replacer au centre de l'alliance, qu'il semble avoir oubliée. Et de lui prouver que "travailler ensemble" et ne pas se diviser est nécessaire pour faire front à la Chine ou la Russie.

"L'idée est que Trump a un ego surdimensionné, et il faut s'en servir pour le faire reculer ou temporiser", note François Clémenceau. "C'est le personnage qui veut ça".

Depuis le début de son mandat, Mark Rutte a réussi à deux reprises, en juin et en novembre dernier, à ramener le président américain dans la droite ligne "par la flatterie". Le chef de l'Otan est aussi reconnu par ses pairs pour avoir sauvé un sommet de l’Otan en 2018 en discutant avec le président américain sur les dépenses de défense. En 2024, il a justement été choisi pour sa capacité à "gérer" Donald Trump, avec qui il est parvenu à établir une relation de confiance. D'où son surnom de "The Trump Whisperer", soit "celui qui murmure à l’oreille de Donald Trump".

"Les Pays-Bas a toujours été un allié exemplaire de l'Otan. Mark Rutte n'a aucune autre ambition que d'aller au bout de sa mission. Trump ne peut pas le suspecter de jouer un jeu personnel", note François Clemenceau.

"Sa marge de manoeuvre est nulle"

Pour le Général Olivier de Bavinchove, la posture de Mark Rutte face à Donald Trump est plutôt à chercher dans les fondations même de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord. Les États-Unis sont le pilier de l'alliance.

"L'Otan n'est pas une organisation hors-sol. Si vous faites l'analogie avec un groupe industriel, les Américains sont les actionnaires majoritaires, et les Européens, les actionnaires minoritaires", image-t-il rappelant la large part des dépenses totales de défense prises en charge par les États-Unis qui rendent "crédible et légitime" l'alliance.

En 2024, les États-Unis ont dépensé près des deux tiers des dépenses totales de l'ensemble des pays de l'Otan pour la défense, selon le site Toute l'Europe. Et en septembre dernier, ils disposaient de près de 68.000 militaires actifs dans 30 pays européens membres de l'Otan, soit 40% des troupes américaines déployées dans le monde, note la revue Le Grand Continent.

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"Mark Rutte est comme le directeur général du groupe, nommé avec l'accord en priorité de l'actionnaire majoritaire", abonde le Général Olivier de Bavinchove. "L'exécutant exécute la politique voulue par l'actionnaire majoritaire. Sa marge de manœuvre est nulle. Et comme tous les autres secrétaires généraux, il le fait à sa façon".

Face à la rhétorique toujours plus belliqueuse de Donald Trump, qui semble sans limite, les flatteries peuvent toutefois sembler obsolètes.

L'ancien patron danois de l'Alliance atlantique, Anders Fogh Rasmussen, a appelé les principaux dirigeants européens et Mark Rutte à se montrer beaucoup plus fermes dans leurs réponses. "Nous devons changer de stratégie et en arriver à la conclusion que la seule chose que Trump respecte est la force, la fermeté et l'unité", a estimé celui qui a dirigé l'Alliance de 2009 à 2014. "C'est exactement ce que l'Europe doit démontrer. Le temps des flatteries est terminé. Ça suffit !"