Michaël Mitz
"Il ne s'est pas recentré sur les sujets qui comptent vraiment pour les Maga": la "fracture" de la base électorale de Donald Trump depuis son retour au pouvoir
Le 20 janvier 2025, les partisans du mouvement Maga "Make America Great Again" étaient aux anges. L'homme qu'ils vénèrent et qui les a rassemblés, Donald Trump, est de retour à la Maison Blanche pour un second mandat. Un an après, le tableau est défraîchi: la galaxie Maga est divisée, le mécontentement est croissant, et pour certains, la désillusion est forte.
Si le président américain reste à ce stade le leader incontesté du mouvement réactionnaire et conservateur, sa popularité a baissé. À l'échelle du pays, sa cote n'a cessé de diminuer en un an. Son taux de désapprobation a atteint un niveau record au mois de novembre avec près de 57 % d'Américains désapprouvant sa politique.
Selon un sondage du média américain NBC News réalisé entre le 20 novembre et le 8 décembre dernier, le taux d'approbation de Donald Trump parmi les Républicains qui se considèrent comme Maga a baissé de 8 points par rapport à avril, passant de 78% à 70%. Autrement dit, 30% des Maga, pourtant connus pour leur loyauté indéfectible, désapprouvent le milliardaire de 79 ans. Moins de Républicains se considèrent également comme membres du mouvement Maga qu'en début d'année: ils étaient 57% en avril contre 50% en décembre.
L'affaire Epstein, "le sparadrap du capitaine Haddock"
En un an, les lignes de fracture au sein de cette base électorale hétéroclite se sont multipliées. La plus retentissante? L'affaire Epstein, du nom de ce riche financier américain mort dans une prison new-yorkaise en 2019 alors qu'il attendait son procès pour trafic de mineures à des fins sexuelles. Il a été reproché à Donald Trump et à son administration la gestion de ce dossier brûlant et de vouloir étouffer l'affaire.
Pendant la campagne présidentielle de 2024, l'ex-magnat de l'immobilier avait promis de faire la lumière sur cette affaire, incarnation de la lutte contre la pédophilie chère aux Maga.
Mais une fois au pouvoir, il a tourné bride. Celui qui a côtoyé la jet-set new-yorkaise dans les années 90 aux côtés de Jeffrey Epstein - tout en assurant ne pas avoir eu connaissance de son comportement criminel - a exhorté ses partisans à tourner la page en qualifiant l'affaire de "canular" qui aurait été monté en épingle par l'opposition démocrate.
En juillet, un rapport du ministère de la Justice et du FBI a mis le feu aux poudres: il annonçait qu'aucun élément ne justifiait la publication de nouveaux documents et affirmait qu'aucune "liste", recensant les clients impliqués dans des crimes sexuels aux côtés d'Epstein, n'a été découverte. "C'est comme le sparadrap du capitaine Haddock, l'affaire Epstein n'arrête pas de revenir à lui", illustrait alors dans un de nos articles Lauric Hanneton, maître de conférence à l'université de Versailles et spécialiste de l'histoire politique américaine.
La déception fut immense chez les Maga qui voyaient en Donald Trump celui capable de contrer le soi-disant "État profond", protecteur des élites impliquées. Une théorie complotiste sur laquelle le président a lui-même surfé pour ériger sa base Maga et se hisser au pouvoir.
"Ce n'est pas Epstein en tant que personne qui les préoccupe", estime Jack Posobiec, militant de l'alt-right et conspirationniste. "C'est l'image qu'il renvoie, celle d'un système occulte qui contrôle notre gouvernement, nos institutions, nos vies, et qui exerce une véritable emprise sur nous".
Malgré les tentatives du président pour empêcher la divulgation de nouveaux documents, le Congrès a finalement voté mi-novembre la publication du dossier d'enquête sur Jeffrey Epstein. Loin d'apaiser les doutes, l'administration Trump a été accusée de censure lors de la mise en ligne d'une première salve de documents en grande partie caviardés.
Sous pression, une deuxième volée de 11.000 nouvelles pièces ont été rendues publiques quelques jours plus tard, livrant cette fois quelques détails sur la relation qu'il entretenait avec le criminel sexuel. Après s'être inquiété de la "ruine" de "réputation d'innocents", le président a assuré que certaines de ces secondes pièces contenaient des informations "fausses et sensationnalistes".
L'affaire Epstein a acté la rupture avec un pilier du camp Maga: Marjorie Taylor Greene. Cette ex-trumpiste, qui est restée fidèle après l'assaut du Capitole en 2021 et qui arborait encore au printemps une casquette "Trump avait raison sur tout", a formellement tourné le dos au président en démissionnant du Congrès.

"Défendre les femmes américaines qui ont été violées à l'âge de 14 ans, victimes de trafic et exploitées par des hommes riches et puissants ne devrait pas m'exposer à être qualifiée de traître et être menacée par le président des États-Unis, pour lequel je me suis battue", s'est-elle insurgée sur X.
Comme il aime affubler tout dissident ou opposant de sobriquet, Donald Trump la surnomme en effet "Marjorie 'La Traîtresse' Greene" ou encore "Maggie 'la Dingue'". L'ancienne représentante de Géorgie lui a rendu la pareille et l'a à son tour qualifié de "traître" lui reprochant de "servir des pays étrangers et lui-même".
Un interventionnisme qui déplaît aux Maga
Si l'ancien magnat de l'immobilier se targue, à tort, d'avoir mis fin à huit guerres, son interventionnisme est vu d'un mauvais œil par une grande partie des Maga. Donald Trump a été particulièrement critiqué en juin dernier après avoir bombardé des installations nucléaires en Iran, en soutien à Israël.
"Le Trumpisme c'est aussi un rejet ce qui a été fait avant, comme les guerres au Moyen-Orient qui n'ont pas abouti à des victoires claires et nettes et qui ont coûté très cher, il y a un rejet des 'forever war', des guerres éternelles", nous explique Jérôme Viala-Gaudefroy, docteur en civilisation américaine chargé de cours à Sciences po.
Pour de nombreux Maga, la politique "America First" est synonyme d'isolationnisme. "Mais Donald Trump n'a jamais été isolationniste, c'est une mauvaise lecture faite, et disons qu'il a joué sur cette ambiguïté aussi", abonde l'auteur de l'ouvrage Les mots de Trump.
L'intervention militaire américaine au Venezuela, et la capture du président Nicolás Maduro le 3 janvier dernier, ont beaucoup moins fait grincer des dents la base Maga que les frappes en Iran. L'ancien conseiller stratégique Steve Bannon qui avait déclaré en juin que les États-Unis ne "pouvaient pas se permettre un autre Irak" a salué dans son podcast War Room un raid "audacieux et brillant" tout en se demandant, encore une fois si cela ne finirait pas par "rappeler le fiasco en Irak sous George W. Bush".
"Si le pays reste intact, sans que divers généraux n’occupent les champs pétroliers et ne se les approprient, sans guerre civile ni crise migratoire qui ravage la Colombie ou qui aboutit jusqu’ici… Ce sera formidable", a de son côté déclaré la vedette Maga et ancien présentateur de Fox News, Tucker Carlson.
La modeste approbation de l'opération au Venezuela chez les Maga s'explique selon le rédacteur en chef américain du média d'opinion conservateur UnHerd par la proximité géographique de Caracas et par son lien avec "deux grandes crises: la crise de la drogue et celle de l'immigration".
Marjorie Taylor Greene, elle, a maintenu sa position: dans l'émission de télévision Meet the Press, elle s'est dit "las" du "même scénario à Washington" "qui ne sert pas les intérêts du peuple américain mais plutôt ceux des grandes entreprises, des banques et des dirigeants du secteur pétrolier". "C’est ce que beaucoup de partisans de Maga pensaient avoir voté pour abolir. On s'est bien trompés", a-t-elle abondé sur X.
Des Maga en attente de "l'âge d'or" promis
Derrière les critiques sur son interventionnisme, il est surtout reproché à Donald Trump de délaisser les Américains, préoccupés par la hausse du coût de la vie. Quand le président promet d'accorder des dizaines de milliards de dollars à l'Argentine pour soutenir son président et allié Javier Milei, les Maga qui peinent à boucler les fins de mois font grise mine.
"Donald Trump s'occupe de la politique étrangère de manière impérialiste, et il ne s'est pas recentré sur les sujets qui comptent vraiment pour les Maga", juge Célia Belin, directrice du bureau de Paris du think thank Conseil européen pour les relations internationales (ECFR) et spécialiste des États-Unis.
L'inflation est forte, le marché du travail est amorphe, et des millions d'Américains ont vu le coût de leur assurance maladie augmenter en 2026, malgré "l'âge d'or" promis par Donald Trump lors de son investiture. Le président, qui fait reposer sa politique économique en grande partie sur les droits de douane, porte la faute, comme à son habitude, sur son prédécesseur démocrate Joe Biden et appelle à la patience. Il promet que le pays va connaître "un boom économique comme le monde n'en a jamais connu".

Une collaboratrice de Turning Point USA - l'organisation ultra-conservatrice de Charlie Kirk, assassiné le 10 septembre dernier lors d'un meeting -, Savanah Hernandez, reproche à Donald Trump "aucune mise en œuvre concrète de ses promesses", selon le Washington Post.
"Tout ce qu'on a vu, ce sont des tweets percutants, des montages vidéo soignés (...) S'il écoutait ses électeurs, ne serait-ce que par les réseaux sociaux, il verrait que le citoyen lambda a toujours du mal à faire ses courses, que la crise du logement préoccupe toujours tout le monde, que l'inflation reste un problème majeur", souligne-t-elle.
Avant d'ajouter: "quand les Américains voient des milliards de dollars partir à l'étranger, c'est vécu comme une véritable trahison alors qu'on est en difficulté chez nous".
Il a également pu être reproché à Donald Trump de s'offrir une salle de bal à 340 millions d'euros au sein de la Maison blanche ou encore de s'allier trop étroitement aux milliardaires de la tech. "Les Américains n'ont pas voté pour lui pour son programme économique mais pour le succès d'homme d'affaires qu'il incarnait. Mais dans les faits, ça ne marche pas. Il peut faire croire beaucoup de choses, mais les gens voient bien dans leur quotidien, que c'est difficile", relève le spécialiste de la rhétorique présidentielle, Jérôme Viala-Gaudefroy.
L'antisémitisme, "un cancer grandissant"
La base Maga s'est aussi fissurée autour d'un antisémitisme croissant au cours de cette première année de mandat. Une partie des partisans du mouvement ont commencé en juin à dénoncer les propos de l'influenceuse trumpiste et conspirationniste Candace Owens, accusant Israël de complot dans l'assassinat de Charlie Kirk.
Mais la brèche s'est réellement ouverte en novembre dernier quand l'ex-star de Fox News Tucker Carlson a interviewé l'influenceur suprémaciste blanc, antisémite et misogyne Nick Fuentes. Ce dernier, longtemps ostracisé par les courants républicains plus consensuels, n'hésite pas à exprimer son admiration pour Adolf Hitler qu'il qualifie de "mec très cool" ou à parler de "juiverie organisée".
Le sénateur du Texas Ted Cruz - proche de Donald Trump et défenseur de l'alliance traditionnelle avec Israël - a dénoncé un "cancer grandissant" et un "poison" que serait l'antisémitisme au sein de la droite, rapporte CNN. L'une des voix les plus suivies du mouvement Maga, Ben Shapiro, a quant à lui qualifié cette complaisante interview d'"acte d'imbécillité morale".
Le président de la Heritage foundation, le cercle de réflexion conservateur très influent à Washington et sur lequel Donald Trump s'est appuyé pour revenir au pouvoir, a quant à lui défendu le controversé Tucker Carlson. Désapprouvant ce soutien, une dizaine de hauts-reponsables ont depuis quitté le think thank.
Sur cette affaire, le vice-président J.D Vance a de son côté préféré ne pas prendre parti et reporter l'attention sur "l'ennemi" démocrate tout en appelant à ne pas se diviser. Quand Donald Trump a déclaré qu'on ne pouvait pas dire à Tucker Carlon "qui interviewer".
Interrogé il y a quelques jours dans une interview au New York Times sur la place des personnes antisémites au sein de sa coalition, le président américain a clarifié qu'ils n'y avaient pas leur place. "Je pense que nous n'avons pas besoin d'eux. Je pense que nous ne les aimons pas", a-t-il assuré soulignant qu'il ne "connaît pas" Nick Fuentes... Avec qu'il a diné en 2022 à Mar-a-Lago, en présence de Kanye West.
"Chacun essaie d'agir comme s'il était l'héritier du mouvement"
Les divisions internes ont éclaté au grand jour lors de l'événement "AmericaFest" de Turning Point USA en décembre dernier: les figures Maga les plus influentes se sont attaquées avec virulence devant une foule de partisans.
"On voit qu'il y a des figures qui sont en train d'essayer de s'opposer à Donald Trump sur des questions fondamentales. Chacun essaie d'agir comme s'il était le nouveau chef ou héritier du mouvement", remarque Jérôme Viala-Gaudefroy qui n'hésite pas à parler de "fracture" au sein des Maga.
Leur but? Convaincre les partisans qu'ils sont à la hauteur pour prendre le relais de Donald Trump à la fin de son second mandat - et normalement dernier - en 2028. Or, difficile d'imaginer à quoi pourrait ressembler le mouvement Maga en l'absence de celui qui l'a fondé. "Donald Trump n'a pas uni le mouvement Maga autour d'un projet mais autour de sa personne, donc ça pose le problème de l'héritage", note le docteur en civilisation américaine.

Pour la docteure en science politique de l'université Panthéon-Assas Célia Belin, il est encore "trop tôt" pour percevoir la fin de l'ère Trump et voir un successeur émerger. Les différentes fractures au sein des Maga ne se "retournent pas encore contre lui" car "il y a un culte de la personnalité de Donald Trump", il est "le cœur de toute cette coalition".
"Finalement, derrière toutes les critiques, il est dit que dans tous les cas ce n'est pas la faute de Trump. Certains estiment que sa politique n'a pas encore porté ses fruits ou alors qu'il est mal conseillé sur certains dossiers, mais que ce n'est pas sa faute", note la spécialiste des États-Unis, autrice Des démocrates en Amérique.
À voir si les élections de mi-mandat dans quelques mois fissureront son image en cas de débâcle dans les urnes, faute d'une mobilisation de la base Maga, déçue, et des électeurs indépendants insatisfaits de la politique économique. Quoi qu'il en soit, Donald Trump aura du mal à passer le flambeau. "Maga était mon idée", a-t-il martelé en novembre sur Fox News. "Maga n'était l'idée de personne d'autre. Je sais mieux que quiconque ce que veut Maga".











