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Donald Trump et Vladimir Poutine ont-ils vraiment relancé la course à l'armement nucléaire?

BFM Salomé Robles
Le président des États-Unis a levé un tabou en indiquant vouloir reprendre les essais d'armes nucléaires avec pour ambition notamment de rivaliser avec la Chine et la Russie. Les principaux États dotés de l'arme nucléaire continuent de moderniser leurs arsenaux, semblant ouvrir la voie à la fin du principe de non-prolifération.

C'est une petite musique qui revient depuis le début de la guerre en Ukraine: la menace nucléaire plane-t-elle au-dessus de nos têtes? Ce jeudi 30 octobre, le président américain Donald Trump a ordonné la relance des essais nucléaires, interrompus depuis plus de trente ans.

Ce message flou a ressemblé à une déclaration de force à quelques minutes de sa rencontre très attendue avec le président chinois Xi Jinping. Elle intervient également à la suite d'une série d'annonces de Vladimir Poutine sur le développement de nouvelles armes atomiques.

Quelques jours plus tôt, le dirigeant russe s'était félicité de l'essai final réussi du missile de croisière à propulsion nucléaire Bourevestnik, d'"une portée illimitée" et capable de tenir en échec, selon lui, quasiment tous les systèmes d'interception. Il a également annoncé le test du drone sous-marin Poséidon, capable de transporter des charges nucléaires, que Vladimir Poutine qualifie d'"impossible à intercepter".

Des tests réguliers et communs

Les États-Unis n'ont pas effectué d'essais d'armes nucléaires depuis 1992. Trente-trois ans plus tard, "la question est donc de savoir est-ce que Donald Trump parle de tests de nouveaux missiles ou d'explosion nucléaire?", s'interroge le général Jérôme Pellistrandi, consultant défense pour BFMTV.

"En raison des programmes d'essais menés par d'autres pays, j'ai demandé au ministère de la Guerre de commencer à tester nos armes nucléaires sur un pied d'égalité. Ce processus commencera immédiatement", a indiqué Donald Trump sur son réseau Truth Social.

"S'ils font des essais, j'imagine qu'on doit en faire", a-t-il précisé ensuite à bord de l'avion présidentiel.

Sauf qu'officiellement, ni la Chine ni la Russe n'a procédé à un essai nucléaire depuis trois décennies. Après les déclarations de Donald Trump, Moscou a, en effet, précisé qu'il s'agissait d'essais d'armes capables de porter une ogive nucléaire, et non de bombes nucléaires elles-mêmes.

"Donc Donald Trump dit qu'il veut faire comme ses adversaires mais ses adversaires n'ont pas testé d'armes nucléaires mais seulement des vecteurs", note Étienne Marcuz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et spécialiste de la dissuasion nucléaire.

À l'inverse, les États-Unis, comme d'autres pays dotés de l'arme nucléaire comme la France, mènent régulièrement de tels essais mais ne communiquent pas nécessairement dessus. Avec ces tests, le pays s'assure de la fiabilité de son arsenal. Washington teste aussi périodiquement ses vecteurs nucléaires, tels que ses missiles balistiques intercontinentaux.

Des annonces en "trompe-l'œil"

Tout cela ne serait-il alors qu'un grand coup de comm'? Dans ses déclarations, Donald Trump a par ailleurs revendiqué la suprématie des États-Unis, qui "possèdent plus d'armes nucléaires que tout autre pays". Une affirmation démentie par l'Institut de recherche international sur la paix de Stockholm (Sipri), selon lequel la Russie dispose de 4.309 ogives nucléaires déployées ou stockées contre 3.700 pour les États-Unis et 600 pour la Chine.

Du côté des tests de la Russie justement, il s'agit également d'un effet d'annonce. Le spécialiste du nucléaire Étienne Marcuz parle même d'un "trompe-l'œil". Ces essais "restent des prouesses technologiques mais opérationnellement ne servent à rien", affirme-t-il.

Que sait-on du nouveau missile russe à propulsion nucléaire?
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Selon Vladimir Poutine, le missile Bourevestnik a volé pendant "environ 15 heures", traversant 14.000 kilomètres, soit plus que la distance qui sépare Moscou de Washington. Le système Poséidon serait lui conçu pour transporter une charge nucléaire importante et frapper des zones côtières. Pourtant, selon Étienne Marcuz, ce sont "des armes de non-emploi" car les actuels systèmes de défense états-uniens sont déjà vulnérables aux missiles balistiques russes existants.

Pour le général Jérôme Pellistrandi, "cette rhétorique nucléaire utilisée par Vladimir Poutine traduit une certaine fébrilité", notamment en raison de sa marginalisation, illustrée cette semaine par la rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping, supposé allié du Kremlin.

"À part faire du bruit avec ses essais nucléaires, il a été mis sur la touche avec cette rencontre spectaculaire", commente le spécialiste.

En outre, "la modernisation de l'arsenal nucléaire russe se passe mal", explique Étienne Marcuz, qui cite notamment le missile balistique intercontinental Sarmat qui a essuyé de nombreux échecs, "dont le dernier a même rasé le site d'essai".

"Une course à l'armement nucléaire" en Russie et en Chine

Si aucun essai d'armes nucléaires n'a donc été effectué, "on est très clairement dans une course à l'armement nucléaire" en Chine et en Russie, ce qui explique les déclarations des États-Unis, souligne Jérôme Pellistrandi. "Donald Trump voit ses deux grands adversaires présenter des nouvelles armes", abonde dans le même sens Étienne Marcuz.

C'est notamment le cas de la Chine qui, selon le Sipri, "augmente régulièrement sa force nucléaire" et pourrait atteindre "1.000 ogives d'ici sept ou huit ans". Vladimir Poutine a lui signé ce lundi une loi mettant fin à un accord de facto déjà obsolète entre la Russie et les États-Unis sur le retraitement du plutonium qui visait à empêcher les deux parties à fabriquer encore plus d’armes nucléaires.

"Les États-Unis ont peur de se retrouver face à une guerre avec une alliance Chine-Russie", affirme Étienne Marcuz, ajoutant:

"Il y a un risque de prolifération".

Ce risque est également accentué par le "Dôme d'or", le coûteux bouclier antimissile voulu par Donald Trump. "Quand un pays augmente ses défenses, ça incite les autres à augmenter leurs attaques", note Étienne Marcuz. De leur côté, les États-Unis sont dans une phase de modernisation de leur arsenal nucléaire qui prend plus de temps que prévu. "Le programme connaît un dépassement budgétaire monstrueux", selon le chercheur.

Vers de nouveaux pays dotés de l'arme nucléaire?

Cette rhétorique nucléaire a fait son retour dans la diplomatie mondiale depuis le début de l'invasion russe en Ukraine et est souvent agitée par Moscou. "L'agressivité employée par Vladimir Poutine, c'est un peu à l'égard des Américains mais surtout envers les Européens", commente Jérôme Pellistrandi.

"La dissuasion nucléaire est toujours latente car elle permet d'éviter que des conflits locaux ne débordent", ajoute Étienne Marcuz. D'autant plus que les annonces de Vladimir Poutine interviennent alors que Donald Trump a haussé le ton contre le Kremlin pour mettre fin à la guerre en Ukraine.

Alors qu'en est-il de la prolifération nucléaire mondiale, au-delà des trois géants russe, chinois et états-unien? Le Sipri estime à plus de 12.200 le nombre d'ogives détenues par les neuf pays disposant de l'arme atomique.

Parmi eux, plusieurs pays développent leurs capacités. Par exemple, l'Inde et le Pakistan ont tous deux "continué à développer de nouveaux types de vecteurs d'armes nucléaires en 2024". Le Royaume-Uni n'aurait pas augmenté son nombre d'ogives en 2024, mais, étant donné la décision prise par le pays en 2021 de relever sa limite du nombre d'ogives de 225 à 260, il est probable que ce nombre augmente à l'avenir, indique le Sipri.

En ce qui concerne la France, elle augmente ses capacités technologiques mais pas le nombre d'ogives, avec un maintien au niveau opérationnel et une modernisation des équipements. "Il faut pouvoir avoir une dissuasion qui soit crédible", explique le général Jérôme Pellistrandi.

Les spécialistes observent surtout ce qu'ils appellent un changement dans la "non-prolifération horizontale", c'est-à-dire l'augmentation potentielle du nombre des pays possédant l'arme nucléaire. En cause: la protection des États-Unis, ou "parapluie américain", qui est de moins en moins fiable. Par conséquent, "d'autres pays songent à se doter de l'arme", affirme Étienne Marcuz.

La fin de la non-prolifération?

Mais alors est-ce la fin du principe de non-prolifération nucléaire à travers le globe? Washington et Moscou restent liés par le traité de désarmement New Start, qui limite chaque partie à 1.550 ogives stratégiques offensives déployées et prévoit un mécanisme de vérifications, interrompues depuis deux ans.

Alors que le traité doit expirer en février prochain, Vladimir Poutine a proposé début octobre de le prolonger d'un an mais n'a pas mentionné une possible reprise des inspections des arsenaux.

En 2019, pendant le premier mandat de Donald Trump, les Etats-Unis s'étaient retirés d'un autre traité majeur conclu en 1987 avec la Russie, sur les armes nucléaires de portée intermédiaire.

"Les traités n'engagent que ceux qui y croient", lance ainsi Étienne Marcuz.

Les principaux États dotés de l'arme nucléaire ont continué de moderniser leurs arsenaux l'année dernière, ouvrant la voie à une nouvelle course aux armements nucléaires, a avertit le Sipri dans un rapport publié en juin. Depuis la fin de la guerre froide, les anciennes ogives ont généralement été démantelées plus rapidement que les nouvelles n'ont été déployées, ce qui a entraîné une diminution du nombre total d'ogives. Cette tendance risque de s'inverser dans les années à venir.

Interrogé sur le risque d'un dérapage, Donald Trump a lui répondu: "Je ne pense pas. Je crois que c'est assez bien verrouillé".

"Plus à perdre qu'à gagner"

Faut-il s'attendre à, cette fois, des tests de l'arme nucléaire dans les prochains mois? Lors de ses récentes annonces, la Russie est restée très prudente vis-à-vis de Washington, notifiant ses essais "pour qu'il n'y ait pas d'ambiguïté et qu'il n'y ait pas, en quelque sorte, un déclenchement d'une guerre nucléaire par erreur", explique Jérôme Pellistrandi.

"Nous espérons que le président Trump en a été informé correctement. Cela ne peut pas être considéré comme un essai nucléaire", a déclaré le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov.

Au vu des déclarations du président des États-Unis, Étienne Marcuz estime toutefois qu'"on ne peut pas exclure des tests d'armes nucléaires" puisqu'il existe toujours un site pour cela dans l'État du Nevada.

Auprès de l'AFP, Doreen Horschig, chercheuse au Centre d'études stratégiques et internationales à Washington, a estimé qu'un site d'essai pourrait être prêt en "entre six et dix mois pour un test souterrain très basique".

"Le délai est beaucoup plus long si vous voulez tester de nouvelles ogives et de nouvelles capacités", a-t-elle ajouté. Elle note toutefois que la volonté de reprendre des essais pourrait se heurter à l'opposition d'élus "des deux bords de l'échiquier politique" américain, alors que les alliés des États-Unis n'en "voient pas la nécessité".

Surtout, dans les faits, "les États-Unis n'ont pas besoin de tester des armes nucléaires", soutient Étienne Marcuz. En effet, selon lui, "cela laisserait juste la possibilité à leurs adversaires de faire la même chose". "Il y a plus à perdre qu'à gagner", conclut le spécialiste.