Décret (enfin) signé, investisseurs MAGA, algorithme ... Les contours de la vente de Tiktok aux Etats-Unis se précisent

La décision était attendue depuis plusieurs jours. Elle est désormais confirmée. Après de nombreux retournements de veste, d'âpres discussions et plusieurs reports de l'échéance de l'interdiction, c'est désormais officiel: Donald Trump a signé jeudi 25 septembre un décret définissant les contours de la cession des activités américaines de Tiktok.
"J'ai déterminé que la cession proposée permettrait aux millions d'Américains qui utilisent Tiktok au quotidien de continuer à l'utiliser tout en protégeant la sécurité nationale", précise le document officiel.
En vertu d'une loi de 2024, le réseau social de vidéos courtes est menacé d'interdiction aux Etats-Unis si sa maison-mère ByteDance ne cède pas sa plateforme à un propriétaire non chinois.
Une nouvelle application à 14 milliards de dollars
Cette transaction valorise l'entreprise à 14 milliards de dollars, selon JD Vance, ancien capital-risqueur et vice-président des Etats-Unis, qui a dirigé l'équipe chargée de trouver une solution pour Tiktok. Les analystes avaient estimé que les activités américaines de la plateforme pourraient valoir entre 20 et 300 milliards de dollars, selon que l'accord inclurait, ou non, l'algorithme. Mais le dernier mot "reviendra aux investisseurs", a t-il précisé.
Selon les termes de l'accord, toutes les plateformes de ByteDance vont passer sous pavillon américain. Tiktok, donc, mais aussi sa cousine, Lemon8, ou l'application de montage CapCut. Il prévoit ainsi la création d'une nouvelle entité américaine chargée d'exploiter l'application. Des investisseurs américains devraient détenir plus de 80% des parts et les actionnaires chinois un peu moins des 20% restants.
De nouveaux investisseurs américains vont acquérir à peu près 45% de la nouvelle société. "C’est une propriété américaine, et des Américains très sophistiqués", a déclaré depuis le Bureau ovale Donald Trump lors de la signature du décret. "Ce sera entièrement géré par des Américains."
Au fil des mois, et des rebondissements, plusieurs groupes avaient manifesté leur intérêt pour Tiktok. Le géant de l’e-commerce, Amazon, a ainsi soumis une offre en avril dernier pour racheter entièrement la plateforme. Une offre qui n'avait pas été jugée crédible par la Maison Blanche. D’autres candidats, comme la start-up d’intelligence artificielle Perplexity AI, Franck McCourt, propriétaire de l’Olympique de Marseille ou encore le youtubeur MrBeast ont également été en lice pendant un temps. Mais aucun d'entre eux n'a été retenu.
"De grands patriotes américains" aux manettes
La liste officielle des investisseurs n'a pas encore été dévoilée. Selon les déclarations du président américain l'entreprise Oracle, dirigée par Larry Ellison, proche de Donald Trump, Michael Dell ou encore le magnat des médias Rupert Murdoch et son fils aîné Lachlan feront partie des investisseurs. Selon plusieurs médias, la société d'investissement Silver Lake Partners et le géant de la Silicon Valley Andreessen Horowitz feraient également partie de l'accord.
Tous des fervents soutiens de Donald Trump, donc, qualifiés de "grands patriotes américains" par le président. Pour autant, le Républicain a assuré que l'application ne serait soumise à aucune orientation partisane. "Chaque groupe, chaque philosophie, chaque politique sera traité de manière très équitable", a assuré Donald Trump, concédant toutefois que s'il avait pu, il aurait rendu le réseau social "100% MAGA" ("Make America Great Again"), référence au mouvement qu'il a créé.
Les investisseurs actuels de ByteDance conserveraient 35% de la nouvelle entité. Parmi eux, Susquehanna, le fond de Jeff Yass, un milliardaire qui avait milité auprès de Donald Trump pendant la campagne électorale pour qu'il sauve Tiktok, et General Atlantic.
Cette nouvelle société aurait également un conseil d'administration dominé par les Américains, avec un membre désigné par le gouvernement américain. "Tiktok sera majoritairement détenue par des Américains aux États-Unis. Il y aura sept membres au conseil d'administration, dont six seront Américains", a déclaré la porte-parole de la présidence Karoline Leavitt à la chaîne de télévision Fox News. De son côté, ByteDance choisira un administrateur parmi les sept membres du conseil, qui sera toutefois du comité de sécurité de la plateforme.
Si l'accord abouti, les 170 millions d'utilisateurs américainpourraient être invités à passer à une nouvelle application développée par Tiktok. Le fameux "Tiktok America" déjà évoqué par Donald Trump en janvier dernier. Selon des sources proches du dossier, elle serait en phase de test.
Quid de l'algorithme?
L'épineuse question de la propriété de l'algorithme, qui a fait le succès de la plateforme de vidéos courtes, semble également avoir été réglée. Lors des négociations, la Chine avait exprimé à mainte reprise son inquiétude quant au fait qu'une entité contrôlée par les États-Unis utilise une technologie développée en Chine, en particulier l'algorithme de recommandation.
Une loi chinoise interdit en effet l'exportation de l'algorithme propriétaire de Tiktok sans l'approbation du gouvernement. Or, la loi américaine exige que le réseau social soit dissocié de toute "relation opérationnelle" avec ByteDance, "y compris toute coopération relative à l'exploitation d'un algorithme de recommandation de contenu". Ce (léger) détail avait fait capoter plus d'une tentative d'accord.
Mais selon Wang Jingtao, directeur adjoint de la principale autorité chinoise de régulation du cyberespace, la Chine est désormais disposée à "accorder des licences pour l'utilisation de l'algorithme de Tiktok et d'autres droits de propriété intellectuelle".
La version américaine de Tiktok devrait donc utiliser une copie sous licence de l'algorithme actuel de la plateforme. "Notre objectif fondamental était de maintenir le fonctionnement de Tiktok, tout en veillant à protéger la confidentialité des données des Américains, conformément à la loi", a assuré jeudi 25 septembre le vice-président JD Vance.
Les données des utilisateurs seront inaccessibles au groupe chinois. C'est la société américaine Oracle qui sera chargée de superviser la sécurité des données des Américains et de surveiller les changements et autres mises à jour de l'algorithme.
Il faut dire que le géant informatique américain, spécialisé dans la gestion des données et les services de cloud est loin d'être étranger au dossier. Depuis 2022, l'entreprise est au coeur du Projet Texas. Elle stocke les données des utilisateurs américains sur ses serveurs américains. Elle est également chargée de garantir l'intégrité de l'algorithme. En 2020, Oracle avait été pressenti pour racheter Tiktok, déjà menacé d'interdiction par la première administration Trump.
La copie de l’algorithme va être "inspectée" et testée par Oracle. Il fera l’objet d’une "surveillance continue pour s’assurer qu’elle fonctionne normalement et n’est pas utilisée à des fins malveillantes, ou indûment influencée", selon un haut responsable.
Le silence de Pékin
Avec un risque: les internautes américains pourraient se retrouver avec une version défectueuse de Tiktok, selon Ars technica. Lors d'un point presse lundi 22 septembre, Karoline Leavitt a de son côté assuré que le changement de contrôle ne modifierait pas l'expérience. "Les utilisateurs de Tiktok aux États-Unis pourront voir les vidéos publiées par des utilisateurs d'autres pays et inversement", a-t-elle précisé.
Les Etats-Unis et Pékin n'ont jamais été aussi proches d'un accord... mais l'opération n'est toujours pas finalisée. Les autorités chinoises doivent encore le valider. Aucun représentant de ByteDance n’était présent lors de la signature, et l’entreprise n’a pas reconnu la réalisation d’une transaction. Pékin est également resté particulièrement silencieux.
De son côté, Donald Trump a assuré que son homologue Xi Jinping avait donné son feu vert lors d'un appel téléphonique, la semaine dernière.
"Nous avons parlé de TikTok et d'autres sujets, mais nous avons parlé de TikTok et il nous a donné son feu vert ", a-t-il déclaré.
JD Vance, lui, semble plus sceptique. Selon CNBC, il aurait indiqué que le gouvernement chinois avait opposé une "certaine résistance" avant la signature de l’accord.
Des honoraires pour le président
Au passage, l'administration du président devrait prélever une commission sur la vente négociée. Car Donald Trump entend bien monnayer son rôle d’intermédiaire auprès de Pékin. "Les Etats-Unis vont obtenir une commission majorée considérable - je l'appelle une commission majorée - juste pour conclure l'accord, et je ne veux pas jeter ça aux orties" a-t-il précisé.
Selon le Wall Street Journal, l’administration Trump pourrait obtenir "plusieurs milliards de dollars" d’honoraires des investisseurs américains qui prendront le contrôle de la filiale US de Tiktok, pour une transaction qui elle-même devrait se monter à plusieurs dizaines de milliards.
Les deux parties ont désormais jusqu’au 16 décembre pour finaliser un accord. Un délai qui pourrait ne pas être suffisant au vu de la complexité du dossier. La Maison Blanche a indiqué que le président pourrait prolonger le délai de 120 jours afin de finaliser la transaction. Depuis le 19 janvier, date à laquelle l'application s'est brièvement arrêtée, Donald Trump a, à quatre reprises, repoussé cette date limite. Les deux dirigeants pourraient se rencontrer, et en discuter, le mois prochain lors du sommet de l'APEC en Corée du Sud.