L'intelligence artificielle peut-elle vraiment aider à gérer les flux migratoires?

"On a des débats quotidiens sur l’immigration dans notre pays (…), utilisons l’intelligence artificielle!". Lors d‘un échange avec des entrepreneurs au salon VivaTech à Paris, Emmanuel Macron a suggéré mercredi l'utilisation de l'intelligence artificielle dans le domaine de l’immigration, comme le propose également un projet de régulation adopté par le Parlement européen.
"On a beaucoup de gens qui arrivent, on a des règles qui sont anciennes et on les traite comme au début du 20e siècle. Utilisons l'intelligence artificielle et les technologies pour traiter beaucoup plus vite les données! Il y aura beaucoup moins de fraudes, on embauchera beaucoup moins de gens et on ira beaucoup plus vite", a déclaré le chef de l'Etat, qui a également annoncé 500 millions d'euros d'investissement pour le secteur.
Améliorer l'intégration des réfugiés
Mais l’intelligence artificielle peut-elle vraiment aider à mieux gérer les flux migratoires? Sans aucun doute, selon Claire Poirson, avocate et fondatrice du cabinet Firsh: "La machine apprend, on lui donne des règles, on la paramètre. (…) Ces calculs permettent aux machines d’effectuer les mêmes tâches que les humains, plus rapidement".
L'avocate rappelle à ce titre que l'IA est déjà utilisée ou testée au Canada, aux Etats-Unis ou encore en Suisse pour améliorer l'intégration des réfugiés: "Cela permet d'accueillir le réfugié dans une structure qui peut le recevoir dès son arrivée sur le territoire en fonction d'un certain nombre de données collectées: hébergement, possibilité d'accueil, travail...".
Un dispositif qui pourrait être très utile en France: "Typiquement, pour l'administration qui gère les titres de séjour et l'accueil des étrangers et qui est en manque de moyens humains évidents, ce serait primordial!", ajoute Claire Poirson. Quant à l'utilisation de l'intelligence artificielle pour lutter contre les fraudes en matière d'immigration, l'avocate se montre là encore favorable: "L'intelligence artificielle peut vérifier si l'un des titres d'identité a été falsifié. Elle peut analyser des photos et a été entraînée à détecter des imperfections que l'œil humain ne voit pas".
Gare aux dérives
Si elle peut se révéler utile pour faciliter certaines tâches, l'intelligence artificielle soulève aussi de nombreuses questions. Dans certains pays, des initiatives utilisant l'IA pour gérer les flux migratoires sont remises en cause, comme l'explique Tania Racho, docteure en droit européen et membre de l'association Désinfox-Migrations: "C'est le cas d'une intelligence artificielle utilisée en Allemagne vis-à-vis des demandeurs d'asile, pour vérifier leur origine. Il est possible d'analyser leur accent à l'aide d'une machine qui va poser des questions et dire, par exemple, 'Cette personne est à 30% syrienne, et à 70% d'une autre origine'. Cet outil est contesté parce qu'il y a beaucoup de marge d'erreur et cela pose de vraies difficultés éthiques".
Car il ne faut pas sous-estimer le risque de dysfonctionnement d'une machine qui manquerait de données et serait mal développée. Ce qui pourrait créer de graves atteintes aux libertés ou encore des discriminations. Pour illustrer ce risque, Claire Poirson évoque un cas de sexisme généré par une intelligence artificielle dans un tout autre registre, celui du recrutement:
"Lorsque Amazon a voulu lancer un outil IA de recrutement, il s'est avéré discriminatoire. L'outil écartait les CV de femmes. Il y avait un biais cognitif dans le développement de l'IA qui avait été entraîné exclusivement sur des CV masculins (...). C'est pour ces raisons que l'IA doit être entraînée avec des personnes de différentes origines, fonctions ou expertises."
Tania Racho appelle aussi à rester extrêmement vigilant sur les biais de l'intelligence artificielle et ce, même dans le domaine de l'immigration: "La plupart des IA sont pensées à la fois pour lutter contre la criminalité et pour lutter contre la migration irrégulière (...). Or, on ne peut pas demander à une intelligence artificielle de se comporter de la même façon si elle cherche des criminels ou de potentiels exilés. Il faut différencier ces populations et aujourd'hui, ce n'est pas le cas et c'est dangereux".
Une réglementation nécessaire
Conscients des risques que l'intelligence artificielle fait peser, les Européens bâtissent actuellement une réglementation afin d'encadrer son utilisation. Certains projets qui avaient été envisagés puis développés vont finalement être retoqués. C'est le cas d'un détecteur de mensonges qui a été testé dans certains aéroports européens:
"Il aurait été utilisé par le biais d'une webcam qui posait des questions et qui pouvait détecter 38 mouvements du visage afin de déterminer si une personne mentait", détaille Tania Racho. Or, dans sa proposition, le Parlement européen a réclamé d'interdire les systèmes automatiques de reconnaissance faciale dans les lieux publics. De fait ce genre de technologie "interroge beaucoup sur la fiabilité quand on pense que d'une culture à l'autre, la manière dont on s'exprime n'est pas là même, et la façon de mentir non plus", souligne Tania Racho.
Pour éviter les dérives, la réglementation est donc primordiale. "L'IA soulève de nombreuses questions - sur le plan social, éthique et économique. (...) Il s'agit d'agir vite et de prendre ses responsabilités", a récemment déclaré le commissaire européen Thierry Breton. Le règlement européen ne devrait toutefois pas entrer en vigueur avant 2026.