Dîners, millions de dons et investissements réels ou de complaisance, comment les géants de la Silicon Valley sont les grands gagnants du mandat de Donald Trump, pour l’instant

L'image était historique. En janvier 2025, tous les grands patrons de la Silicon Valley étaient aux premières loges de l’investiture de Donald Trump, dans la tribune présidentielle, aux côtés des VIP. Mark Zuckerberg (Meta), Jeff Bezos (Amazon), Tim Cook (Apple), Sundar Pichai (Google) et même Shou Chew, le PDG de Tiktok étaient présents en rang d'oignons pour célébrer l'événement.
Un ralliement qui n'a rien d'étonnant. En effet, durant le mandat de Joe Biden, les démocrates ne se sont pas montrés tendres envers les géants technologiques, qu’ils ont voulu réguler, voire démanteler, en pleine guerre technologique contre la Chine.
Un an plus tard, les choses n'ont pas beaucoup changé. Les entreprises qui entretenaient pourtant des relations tendues avec Trump ne se sont jamais aussi bien entendus avec la Maison-Blanche. Dîners mondains, promesses d’investissements massifs aux États-Unis, financement d'un "ballroom" gigantesque au 1600, Pennsylvania Avenue NW, et dons politiques rythment désormais les relations entre l'administration Trump et les dirigeants de la tech. Depuis un an, tous défilent à Mar-a-Lago, la résidence de Floride de Donald Trump, pour signifier leur amitié au 47e président des États-Unis.
Une bonne entente, qui s'accompagne souvent d’allègements réglementaires, de politiques favorables et parfois de contrats publics lucratifs, selon le Financial Times.
Elon Musk, je t'aime, moi non plus
Durant la campagne, le soutien le plus ferme était venu d’Elon Musk. Le milliardaire avait personnellement investi pas moins de 250 millions de dollars pour soutenir la réélection de Donald Trump. Il avait également mis son réseau social X au service de Donald Trump et de ses idéaux. Sans surprise, le patron de Tesla et SpaceX a vu son influence exploser au début du second mandat. Le républicain lui avait même donné pour mission de mener de grandes coupes dans le budget de l'État, ce qu'il a tenté de faire avec une commission dédiée, le Doge.
Mais ce passage impopulaire au gouvernement et sa brouille estivale, tant sur le plan personnel que professionnel, avec Trump ont coûté cher à Tesla. La capitalisation boursière de l'entreprise a chuté de plusieurs milliards. Mais le divorce n’a pas duré. Elon Musk est rapidement revenu dans le giron présidentiel, multipliant les dîners à Mar-a-Lago et continuant à financer des causes républicaines.
Résultat, SpaceX a renforcé sa position de sous-traitant clé de la NASA. Son IA Grok est également utilisée par le Pentagone et plusieurs agences fédérales. Même l'action de Tesla s'est redressée. L'entreprise pourrait d'ailleurs bénéficier du nouveau cadre fédéral sur les véhicules autonomes, pensé pour lever les "obstacles réglementaires inutiles". Un contexte favorable à sa future flotte de robotaxis. Le milliardaire d'origine sud-africaine aurait ainsi accumulé quelques 234 milliards de dollars sous le nouveau mandat de Trump.
Sam Altman, le diplomate de l'IA
L'autre grand gagnant du mandat de Donald Trump, c'est Sam Altman. Pourtant, la relation avait plutôt mal commencé. En 2016, Sam Altman avait assuré que l'élection de Trump était "la pire chose qui (lui) soit arrivée de toute (sa) vie". Finalement, c'est peut-être la meilleure.
Dès les premières semaines du mandat, il s’est affiché aux côtés du président pour annoncer le projet Stargate un plan de 500 milliards de dollars destiné à construire des centres de données d’IA aux États-Unis. L'entrepreneur n'a pas hésité à mettre un million de dollars de sa poche au fonds d’investiture de Trump... tout en évitant soigneusement les prises de position politiques publiques.
Un investissement et un art de la diplomatie qui ont porté leurs fruits. La valorisation d’OpenAI a bondi jusqu’à 500 milliards de dollars, au grand dam d’Elon Musk, en conflit ouvert avec Sam Altman.
Jeff Bezos et Tim Cook, la stratégie de l’apaisement
Jeff Bezos, jadis surnommé "Jeff Bozo" (le clown) par Donald Trump, avait déclenché la colère du Washington Post, journal dont il est propriétaire, en refusant qu'il soutienne la candidate Kamala Harris. Le milliardaire a en effet changé son fusil d'épaule.
Comme ses camarades, il a versé un million de dollars au titre d'Amazon au fonds dédié à l'investiture du président. Un événement diffusé en direct sur Prime Video. Amazon s’est aussi abstenu de rejoindre les recours judiciaires contre les politiques tarifaires de Trump. L'entreprise a préféré mettre en avant les dizaines de milliards de dollars investis dans les centres de données, des investissements qui contribuent à soutenir l'économie américaine.
Quelques frictions ponctuelles viennent noircir le tableau. En avril dernier, la Maison-Blanche a accusé Amazon d'un "acte hostile et politique" à la suite des discussions internes concernant l'impact des mesures tarifaires sur les prix de certains produits. Mais rien que Jeff Bezos ne sache désamorcer. Une posture qui a permis à ses activités, y compris à Blue Origin, d’échapper largement aux attaques présidentielles. Surtout, le patron a accumulé pas moins de 15 milliards de dollars sous le mandat de Donald Trump.
Chez Apple, le début du second mandat Trump a été plus mouvementé. Le président avait menacé d'imposer "au moins 25%" de droits de douane à Apple, si l’entreprise ne fabrique pas ses iPhone aux États-Unis. De quoi faire chuter l'action du groupe.
Mais Tim Cook a su calmer le jeu. Lors d’une apparition remarquée à la Maison-Blanche, il a annoncé 100 milliards de dollars supplémentaires d’investissements aux États-Unis. Il a également offert un trophée en verre et en or aux président pour l'amadouer, ainsi que son ego. Un cadeau qui a permis à Apple de limiter l'impact financier des taxes et a même vu son action progresser d’environ 15% depuis l'investiture. Tim Cook en possède 3,3 millions.
Mark Zuckerberg, la grande réhabilitation
Le retournement d'opinion le plus remarquable reste celui de Mark Zuckerberg. Menacé de prison après le bannissement de Trump de Facebook et Instagram en 2021, le PDG de Meta a opéré un rapprochement spectaculaire. Un virage trumpien tant sur le plan personnel que professionnel. À rebours de ses discours habituels, il a plaidé pour moins de modération sur ses réseaux et davantage "d'énergie masculine" dans la société américaine.
À l’automne dernier, il était assis à la droite du président lors d’un dîner de gala. Donald Trump n'a d'ailleurs pas manqué de saluer l’engagement de Meta à investir jusqu’à 600 milliards de dollars aux États-Unis pour soutenir la course à l’IA face à la Chine.
En retour, l’administration Trump a accéléré la délivrance des permis nécessaires pour la construction des centres de données coûteux et énergivores nécessaires, si chers à la vision de "superintelligence personnelle" de Mark Zuckerberg. La Maison-Blanche s'est également fermement opposée aux lourdeurs administratives de l'UE critiquées par Meta. Résultat: près de 2 milliards de dollars de patrimoine accumulé en un an.
Situation similaire pour Sundar Pichai. Le patron de Google a lui aussi cherché à apaiser un président furieux d'avoir été banni de Youtube en 2021. Après l'attentat contre le Capitole, il accusait même le géant de la recherche de manipuler les résultats pour promouvoir des articles négatifs à son sujet.
Dons, accords financiers et autres engagements d’investissements massifs dans les centres de données ont permis à Sundar Pichai de réchauffer les relations avec le président. Pour mettre fin à l’action engagée en 2021 après la suspension de son compte, Google a par exemple versé 22 millions de dollars pour financer... la salle de bal de la Maison-Blanche. L'entreprise a également revu à la baisse ses tarifs pour les contrats gouvernementaux de cloud computing et d'IA. Le cours de l'action d'Alphabet a bondi de 66% en 2025.
Tiktok, "sauvé" par Donald Trump
Malgré les gains colossaux de tous ces milliardaires, c'est Tiktok qui en ressort le plus gagnant. Menacée d’interdiction totale aux États-Unis, si sa maison mère ne cédait pas sa plateforme à un propriétaire non chinois avant le 19 janvier 2025, la plateforme a tout simplement disparu des boutiques d'applications. Dans la foulée, le jour de son investiture, Donald Trump a signé un décret offrant un répit de 90 jours au réseau social pour trouver un acheteur. Le premier d'une longue série.
Le président américain, qui a orchestré le retour de la plateforme, est allé jusqu'à ouvrir un compte officiel de la Maison-Blanche. Rien d'étonnant puisque Tiktok lui a permis de toucher un public plus jeune et même de remporter l'élection, selon ses dires. Fin décembre, l'entreprise a finalement signé un accord avec plusieurs investisseurs américains.
Presque tout gagné
Reste à savoir jusqu’où cet équilibre (très précaire) tiendra. De son côté, le New York Times est sans appel. "Les géants de la tech ont obtenu de Donald Trump presque tout ce qu’ils voulaient", assure le média. Presque, car l'amitié de circonstances des pontes de la Silicon Valley ne leur a pas permis d'annuler la ribambelle de procès et autres enquêtes qui les visent.
Le gendarme de la concurrence et de la protection des consommateurs aux Etats-Unis, la Federal Trade Commission (FTC), a par exemple ouvert une enquête en septembre 2025 sur les dommages que pourraient causer aux enfants l’usage des robots conversationnels, comme ceux de Character AI mais aussi d'OpenAI, Meta ou Snapchat.
De son côté, Apple reste visé par une procédure antitrust lancée sous l’administration Biden. Le ministère de la Justice accuse ainsi le géant de la tech de monopole sur le marché des smartphones. Les efforts de Sundar Pichai n'ont, là encore, pas permis d'annuler les deux enquêtes pour abus de position dominante qui visent Google. Signe que le rapprochement avec Trump ne protège pas de tout.

