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Les brouteurs, séduisent leurs victimes sur les réseaux sociaux pour leur soutirer de l'argent.

Michaël Mitz - BFMTV

"Votre argent est perdu": l'impossible justice pour les victimes de brouteurs et d'arnaques aux sentiments

BFM Céline Hussonnois-Alaya , Journaliste BFMTV
BROUTEURS: ARNAQUES ET SENTIMENTS (4/4) - Dans ce dernier épisode d'une série consacrée aux arnaques aux sentiments, des victimes racontent leurs espoirs douchés de voir leur escroc poursuivi et condamné.

"Quand je me suis rendue à la gendarmerie pour déposer plainte, je pleurais, j'étais mal", se souvient pour BFMTV.com Ambre*, une chargée de recrutement de 44 ans qui a perdu 9.000 euros dans une arnaque aux sentiments. "Le gendarme m'a dit: 'votre argent, il est perdu'. J'étais encore plus mal."

L'arnaque aux sentiments est une escroquerie qui se noue en ligne après une rencontre, souvent sur les réseaux sociaux. Rapidement, l'escroc - surnommé brouteur - déclare sa flamme à sa victime, l'inonde de messages d'amour pour ensuite lui soutirer de l'argent sans jamais aucune rencontre physique.

Combien de victimes font ces escrocs? En 2024, quelque 3.413 plaintes ont été déposées pour une escroquerie aux sentiments, indique à BFMTV.com la Direction générale de la police nationale, qui remarque une légère augmentation d'une année sur l'autre.

"Le phénomène est largement sous-estimé", considère Thierry Baut, président de l'association Assistance aux victimes d'arnaqueurs sentimentaux. Il assure être contacté quotidiennement par plusieurs victimes ou proches de victimes. "Et ce n'est qu'une partie infime."

"Porter plainte, c'est dire qu'on est victime"

Car dans les faits, bien des victimes n'osent pas porter plainte, par honte ou par déni. Ce qu'explique Sandrine*, une ancienne banquière de 60 ans aujourd'hui en situation de handicap, escroquée à hauteur de 4.000 euros. Elle-même a hésité avant d'aller porter plainte. "C'est très dur de porter plainte pour ça, c'est très dur de dire à un agent de police qu'on s'est fait avoir", confie-t-elle à BFMTV.com.

"On se sent tellement coupable."

Mais le policier lui confirme qu'elle a bien été victime d'une arnaque aux sentiments. "Ça ne change rien à ce qui s'est passé mais c'était une manière de me dire que ce n'était pas moi la coupable."

Un moment important pour les victimes. "Porter plainte, c'est dire qu'on est victime", incite pour BFMTV.com l'avocate Marine de la Clergerie. "C'est déjà une forme de reconnaissance." Mais certaines victimes affirment ne pas avoir toujours reçu l'écoute et l'attention qu'elles espéraient.

"Quand j'ai porté plainte, je n'ai senti aucune compassion de la part du gendarme", poursuit Ambre qui témoigne au début de l'article. "Au contraire, c'était plutôt du dédain. J'ai senti qu'il me prenait pour la plus nulle du monde."

Certains des clients de Marine de la Clergerie se sont en effet vus refuser leur plainte. Mais elle précise qu'il est possible de déposer plainte en ligne via la plateforme Thesee qui permet aux victimes d'escroqueries sur internet de signaler l'infraction, ou bien de porter plainte directement auprès du procureur de la République en envoyant un simple courrier, comme le détaille Service public.

"Un parcours du combattant juridique"

Sandrine ne se relève pas de l'escroquerie dont elle a été victime. "J'ai encore du mal à en parler, j'y pense tous les jours. Psychologiquement, c'est ravageur." D'autant qu'elle sait qu'il y a peu de chance que justice soit rendue.

"Les victimes d'arnaques aux sentiments se trouvent face à un véritable parcours du combattant juridique", met en garde Arnaud Touati, avocat spécialiste en nouvelles technologies. Si la plainte est la première étape, les chances de voir les auteurs poursuivis sont minces.

"Souvent le parquet n'engage pas de poursuites du fait que les auteurs soient à l'étranger", reconnaît Marine de la Clergerie. Car ces escrocs opèrent en général depuis les pays d'Afrique de l'Ouest dont la Côte d'Ivoire mais aussi le Bénin, le Cameroun, le Nigéria ou le Ghana. Ce qui rend quasi impossibles les poursuites judiciaires.

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"Quand bien même les enquêteurs parviendraient à identifier un suspect, se pose alors le défi de la coopération judiciaire internationale", pointe Arnaud Touati. "Les commissions rogatoires peuvent traîner des mois, certains États ne manifestent guère d'empressement à poursuivre ces infractions. Les conventions d'extradition ne couvrent pas systématiquement ces délits, et les obstacles diplomatiques abondent."

"La plainte s'arrête à la frontière européenne", résume Thierry Baut, de l'association Assistance aux victimes d'arnaqueurs sentimentaux qui dénonce l'impunité dont bénéficient ces escrocs.

Récupérer l'argent "relève de l'exploit"

Quant au montant de l'escroquerie, les sommes peuvent aller de plusieurs milliers à plusieurs centaines de milliers d'euros. Dans le détail, quelque 3.296 plaintes ont été déposées pour un préjudice en dessous de 50.000 euros, 69 autres pour un montant entre 50.001 et 100.000 euros, 40 plaintes entre 100.001 et 200.000 euros et les 8 dernières pour une escroquerie au-delà de 200.000 euros.

Mais récupérer l'argent "relève quasi de l'exploit", regrette Arnaud Touati. "Dans l'immense majorité des cas, les victimes ne reverront jamais leurs fonds." Car le traçage bute sur les réticences des établissements bancaires internationaux.

"Les services de transfert d'argent comme Western Union ou MoneyGram, très prisés des escrocs, appliquent leurs propres règles de confidentialité. Sans compter que l'argent transite fréquemment par des plateformes de cryptomonnaies, ajoutant une couche d'opacité supplémentaire", détaille cet avocat.

Autre difficulté: l'art des escrocs à faire disparaître l'argent. "Sitôt les virements reçus, les sommes sont éclatées, transférées dans des circuits opaques, converties en liquide ou investies dans des biens insaisissables", poursuit Arnaud Touati. "Ces individus organisent méthodiquement leur insolvabilité apparente."

Dans le cas d'Ambre, les demandes d'argent se sont faites sous la forme de coupons PCS, des tickets de 20 à 250 euros achetés en bureau de tabac qui créditent des cartes de paiement. Un moyen intraçable. Mais il arrive que les auteurs de ces arnaques exigent des virements bancaires.

Un crédit de 5000 euros

Cela a été le cas pour Amanda, une aide-soignante de 43 ans. Elle aussi victime d'une arnaque aux sentiments qui lui a fait perdre ses maigres économies, son logement en location et prendre un crédit de 5.000 euros. "Le policier qui a pris ma plainte a pu retrouver la trace de mon brouteur (le surnom donné à ces auteurs d'escroqueries, NDLR) grâce au RIB qu'il m’a donné. Il est en Côte d'Ivoire."

Si elle n'a pas pu récupérer son argent, Jocelyn Ziegler, avocat spécialisé dans ce type d'arnaques, assure à BFMTV.com que c'est pourtant parfois possible.

"Les établissements bancaires ont un devoir de vigilance et d'information. C'est notamment le cas lors d'un ordre de virement inhabituel. Si la banque n'alerte pas son client, la victime est en droit de saisir l'établissement pour demander l'application de son assurance bancaire."

En cas de refus, Jocelyn Ziegler ajoute qu'il est possible de saisir le médiateur compétent et le tribunal judiciaire qui peut reconnaître un défaut de vigilance et d'information. Son cabinet est ainsi parvenu à contraindre la banque à rembourser la victime dans 20 des 136 dossiers pris en charge - dont l'un pour un préjudice de 44.000 euros.

"Mais c'est une procédure très longue et tout se joue au moment de la plainte." C'est pour cela qu'il recommande aux victimes de se faire accompagner pour le dépôt de plainte.

"Souvent les victimes s'auto-incriminent", déplore Jocelyn Ziegler. "Or, il faut mettre en avant le fait que la victime a été manipulée."

Pour Arnaud Touati, la prévention demeure "la seule arme véritablement efficace contre ce fléau". "Sensibiliser le public aux techniques de ces prédateurs, apprendre à reconnaître les signaux d'alerte, voilà ce qui peut réellement protéger de futures victimes." Une recommandation que partage Thierry Baut. "À quand un spot de prévention à la télé?"

*Le prénom a été modifié à la demande du témoin.