BFM

"Un après est possible": le message d'espoir de grands brûlés aux victimes de Crans-Montana et à leurs familles

BFM Jeanne Bulant
Laura Borg, Julie Bourges et Olivier Ferrand ont tout les trois étaient gravement brûlés lors d'accidents (de gauche à droite).

Laura Borg, Julie Bourges et Olivier Ferrand ont tout les trois étaient gravement brûlés lors d'accidents (de gauche à droite). - Instagram

Téléchargez la nouvelle app BFM
Une semaine après l'incendie qui a tué 40 personnes et blessé 116 autres la nuit du Nouvel An dans un bar en Suisse, trois grands brûlés livrent leur expérience à BFM. Douleurs physiques, accompagnement psychologique... Ils évoquent, plusieurs années après leurs accidents respectifs, le difficile parcours de reconstruction qui attend les blessés de Crans-Montana.

Julie Bourges, grande brûlée à l'âge de 16 ans, ne sait que trop bien ce que "vont devoir traverser" les 116 personnes blessées lors de l'incendie du Nouvel An à Crans-Montana (Suisse). Ce drame a réveillé "beaucoup de mauvais souvenirs" chez la jeune femme de 28 ans, qui a été gravement brûlée sur 40% du corps lorsqu'elle était adolescente, à cause d'une cigarette qui a embrasé son costume fait-maison en coton.

"C'est un combat qui va être absolu" pour la centaine de blessés. Une grande partie d'entre eux ont été brûlés sur plus de 60% du corps, tandis qu'une personne est considérée "grande brûlée" à partir de 40% d'un point de vue médical.

"Les besoins psychologiques sont immenses et le manque de repères pèse énormément" lorsqu'un tel drame survient, affirme la créatrice de contenus aux plus d'un million d'abonnés sur Instagram et marraine de l'association française Burns & Smiles, qui accompagne les victimes de brûlures, qui sont 400.000 chaque année en France.

"Le plus long commence maintenant, pour les patients comme pour leurs proches", prévient aussi Olivier Ferrand, qui a été brûlé sur 97% du corps lors d'un accident de camping survenu en 1994 lorsqu'il avait 9 ans: une lampe à gaz est malencontreusement tombée au milieu de la tente dans laquelle lui et son père se trouvaient.

Après son accident, cet homme d'aujourd'hui 40 ans est resté hospitalisé sept ans. Une prise en charge longue qui serait moindre grâce aux progrès médicaux aujourd'hui, selon lui. Il a subi une cinquantaine d'opérations dont des dizaines de greffes de peau et plusieurs amputations. S'il ne cache pas que cela représente un long parcours du combattant et beaucoup de souffrances, le quadragénaire veut aussi transmettre un message d'espoir.

"Il y a tout un apprentissage à refaire", explique-t-il, mais "après on compense on s'adapte, moi aujourd'hui dans ma vie ça ne me pose aucun souci c'est aussi pour ça qu'on essaie de redonner espoir. J'ai eu des enfants, j'ai une vie professionnelle, je suis épanoui".

"Un choc tel que le cerveau perd pied"

"Un après est possible", certifie également Laura Borg, 28 ans. Cette créatrice de contenus, qui est également pédicure-podologue de profession, a elle-aussi été gravement brûlée lors d'un accident domestique lorsqu'elle n'avait que 6 ans. Le jour de son anniversaire, un barbecue posé sur une table de camping lui est tombé dessus, la brûlant sur plus de 40% du corps.

La jeune femme se souvient avec précision du jour du drame, sans pour autant se remémorer l'intensité des souffrances physiques. "Ce n'est pas le cas de tout le monde, mais moi je m'en souviens comme si c'était hier. Ensuite on m'a plongée dans un coma artificiel trois mois pour supporter les phases aiguës car le choc est tellement important que le cerveau perd pied. Notamment les gros pansements en soins intensifs, on ne supporterait pas la douleur sinon".

Olivier Ferrand explique que pendant plusieurs mois, "une gestion de la douleur va se mettre en place avec les équipes médicales, par morphine ou autre", en parallèle avec des greffes de peau. "D'autant que si la croissance des victimes n'est pas finie, celles-ci devront avoir lieu sur la durée pour finir d'accompagner la croissance".

Difficile aussi d'oublier "le moment de flottement" qu'a vécu Laura à son réveil après trois mois de coma. "Il y a vraiment un laps de temps avant de ressentir à nouveau des émotions. Je me rappelle que tous mes proches étaient autour de moi, ils me demandaient sans arrêt si ça allait. Mais il m'a bien fallu 2-3 semaines avant de vraiment comprendre ce qui m'était arrivé et pouvoir ressentir quelque chose à l'intérieur de moi".

Les trois grands brûlés s'accordent à dire que la reconstruction ne s’arrête pas à la sortie des soins. Comme l'explique Laura pour qui "le plus dur a été de se confronter au miroir, de voir que (son) corps a totalement changé. Notre enveloppe corporelle c’est quand même notre identité, or on a l’impression de perdre ça, d'être métamorphosé".

Apprendre à s’accepter, à se regarder autrement, devient alors un travail quotidien, soulignent-ils tous les trois. "L’après-hôpital, après les pansements, après tout ça, ça reste quelque chose où le travail est nécessaire, encore", ajoute-t-elle.

Un deuil suivi d'un travail de reconstruction: "il faut laisser du temps au temps"

Olivier Ferrand souligne la particularité de cet accident, "c’est un plafond qui s’est embrasé et le feu est littéralement tombé de haut en bas sur les gens, ce qui explique que nous ayons beaucoup d’atteintes au niveau du visage". Selon lui, cela risque d'avoir des conséquences sur l’image de soi des victimes:

"Ce sont des jeunes, probablement encore en phase de construction identitaire, donc beaucoup risquent d’avoir du mal avec leur image. Il faudra vraiment travailler l’aspect psychologique, c'est une question majeure. C’est la question qui revient le plus lorsque je m’entretiens avec des jeunes brûlés en pédiatrie, notamment sur la vie sentimentale, etc."

Ce grand-brûlé, devenu patient-expert avec les années, a d'ailleurs déjà été contacté par plusieurs proches de victimes de l'incendie de Crans-Montana, désorientés et à la recherche de réponses.

"Ils me demandent: 'Qu'est-ce qu'on va devoir leur dire quand ils vont se réveiller? À quoi s'attendre? Comment on va gérer leur douleur?' Les gens ne savent pas quoi faire, quoi penser, ils sont perdus et c'est bien normal car il y a un vrai manque d'informations à ce sujet".

Il rappelle l'importance de ne pas négliger "l'aspect psycho-social" dans la suite de la prise en charge, "que ce soit pour la réintégration dans des établissements scolaires ou même dans la vie sociale" des blessés.

Le discours doit souvent être modulé, selon lui: il faut accepter qu’ils n’auront pas toutes les réponses immédiatement et qu’ils devront se fier progressivement à la parole des médecins. Les équipes soignantes, formées à ces situations, transmettent les informations au fur et à mesure. "On leur explique le deuil que les victimes vont avoir à faire. Il faut laisser le temps au temps", ajoute-t-il, soulignant la nécessité de patience et d’accompagnement dans cette période difficile.

Laura conseille aux blessés de Crans-Montana de "prendre leur temps, de ne pas se précipiter et d’essayer d’être le plus bienveillant possible avec eux-mêmes", d'autant que le parcours n’est pas facile. "Le processus de guérison est long et surtout pas linéaire, mais c’est possible. Vous n'êtes pas seuls, nous sommes plusieurs à être passés par là. Il faut croire en soi: si vous êtes encore là, c’est que la vie vous donne cette chance, et nous vous le disons: il est possible de vivre après ça".

L'importance d'être entouré et de libérer la parole

De son côté, Laura évoque aussi un cheminement d'une dizaine d'années avant d'en arriver où elle est aujourd'hui. Elle affirme être passée par une longue phase de déni avant d'accepter sa situation. "Le travail d'acceptation a été la première phase, ensuite la gratitude. Le fait de se sentir en paix avec soi-même, d'essayer d'en tirer du positif avant enfin une phase d'action et de libération de la parole", notamment grâce au lancement d'un compte à ce sujet sur les réseaux sociaux.

"Ça m'est arrivé enfant donc il y a eu tout le processus de l'adolescence au milieu", tempête-t-elle, "mais pour quelqu'un à qui ça arrive à un âge un peu plus construit, peut-être qu'il pourra faire le chemin plus rapidement".

A contrario d'autres, comme Julie Bourges, ne partagent pas ces conseils sur "le temps". "La phrase qui m'a le plus traumatisée, c'est 'laisse le temps au temps'", confie-t-elle. "Quelle que soit la chose qu'on vive, une dépression, une maladie, un accident, nous, on a juste envie de claquer des doigts et que ça aille mieux."

Dans un tel drame, elle comme Olivier Ferrand insistent beaucoup sur l'importance d'être entouré. "Je vous le dis sincèrement, j'avais l'impression d'être la seule grande brûlée de France. Mes parents ont eu cette sensation d'être seuls et de ne rien comprendre. Et moi, c'était pareil", raconte l'influenceuse, qui invite les familles à se rapprocher des structures compétentes, notamment des associations de grands brûlés telles que Flavie en Suisse ou Les Grands Brûlés de France, dans l'Hexagone.

"Le fait de nous voir, actifs sur les réseaux, est aussi important", ajoute Olivier Ferrand. "C'est aussi pour ça qu'on a choisi de s'exposer, ça montre qu'un après est possible. Rien que ça, ça suffit à redonner de l'espoir".

En tout cas, "c'est un choc énorme à ne pas sous-évaluer pour l'entourage", renchérit Olivier Ferrand. "On sous-estime beaucoup le besoin des familles or elles en ont tout autant besoin si ce n'est plus car forcément toute l'attention médicale va se porter sur le patient et souvent on a des gens qui souffrent à côté et ne sont pas trop dans la lumière", poursuit ce père de famille, aujourd'hui épanoui.

L'incendie de Crans-Montana, provoqué selon l'enquête par des bougies dites "fontaines", a fait 116 blessés, dont 83 sont toujours hospitalisés ce vendredi 9 janvier. Parmi ces blessés figurent 69 Suisses, 23 Français et 12 Italiens, dont des binationaux.