Un évangile apocryphe mentionne... "la femme de Jésus"

Détail d'un vitrail. (illustration) - RMC Découverte
Le scandale est parti d'un fragment de papyrus de 7,6 sur 3,8 centimètres. Il contient huit phrases incomplètes et 33 mots. Signe particulier, il mettrait dans la bouche de Jésus s'adressant aux apôtres deux mots que l'Eglise rejette en cette circonstance avec la plus grande violence: "ma femme". L'écrit est-il l'œuvre d'un faussaire? D'un admirateur du Da Vinci Code voulant se faire remarquer auprès de Dan Brown? Après tout, l'auteur du livre aux 86 millions d'exemplaires vendus ne formulait-il pas la même hypothèse? Celle d'un Jésus marié à Marie Madeleine. D'ailleurs, le livre va plus loin et évoque une paternité du Christ.
Karen King, éminente professeure en christianisme ancien à la Harvard Divinity School, ne va pas jusqu'à faire de Jésus un (forcément bon) père de famille. En bonne universitaire, elle s'en tient à l'observable et s'attache à percer les secrets du papyrus dont l'existence lui a été révélée par un simple email. Le fragment provient d'un collectionneur qui tient, comme dans les romans, à garder un absolu anonymat.
L'Eglise réfute avec violence l'authenticité du papyrus
Après deux ans de travail, Karen King décide, lors d'une conférence sur la langue copte dans laquelle l'évangile dit "de la femme de Jésus" est rédigé, de révéler le fruit de ses recherches. L'annonce faite devant 300 érudits à l'Université pontificale du Latran, à Rome, le 18 septembre 2012, fait l'effet d'une bombe. S'il s'avérait authentique, ce serait le premier document antique à mentionner la "femme" de Jésus.
Dix jours plus tard, le Vatican réfute avec véhémence que ce papyrus apocryphe soit authentique. L'écriture irrégulière, la grammaire peu respectée, la contradiction manifeste avec les quatre évangiles canoniques reconnus par l'Eglise suffisent à le discréditer. L'Osservatore romano, organe de presse du Saint-Siège, étrille les travaux de la chercheuse. Serait-elle crédule, voire sous une quelconque emprise? "On nous a présenté les choses comme si c'était la preuve que Dan Brown avait raison. C'est ridicule", expose Giovanni Maria Vian, rédacteur en chef du journal. Reproche est aussi fait à la chercheuse de n'avoir pas effectué tous les examens pour prouver l'authenticité du fragment.
La délivrance d'une authenticité qui ne résout pas tout
Le 2 avril 2014, le manuscrit est authentifié. La datation au carbone 14 pour le support et une spectroscopie pour l'encre permettent de dater le document entre le VIe et le IXe siècle. En fait d'antiquité, on fait certes mieux. Au moins, Karen King n'a-t-elle pas exhibé un faux.
Les chercheurs ont cependant retracé l'histoire de ce texte. Selon eux, il aurait été traduit du grec en copte par un moine copiste. Mais l'origine du message remontrait bien aux origines du christianisme, c'est-à-dire au premier siècle. Même les erreurs grammaticales mentionnées par ses détracteurs plaideraient en faveur de l'authenticité. Comment? Par leur ressemblance avec celles de l'évangile selon Thomas, découvert en 1945 par des cultivateurs du village de Nag Hammadi, en Haute-Egypte. L'évangile de la femme de Jésus qui provient de la même région aurait suivi un parcours historique comparable.
Pourquoi l'Eglise a-t-elle si violemment réagi?
Quelle conséquence aurait pour l'Eglise le fait que Jésus ait été marié? "Des pans entiers de la discipline chrétienne s'écrouleraient" présume le révérend Robin Griffith-Jones, maître du temple au Temple Church de Londres. Premier dogme ébranlé: le célibat des prêtres. Pour Odon Vallet, Docteur en science des religions: "On a souvent eu peur que la religion soit confisquée par les familles." Par-delà le symbole d'un célibat permettant de se consacrer à un bien plus haut, l'amour exclusif de Dieu, le célibat permet aussi à l'Eglise de rester propriétaire des biens qu'elle possède. Ses serviteurs sont moins tentés de vouloir en disposer pour leur propre famille, explique en substance le spécialiste.
Les deux autres grandes conséquences seraient une revalorisation du rôle de la femme au sein du christianisme et de sa hiérarchie. Surtout, troisième écueil pour l'Eglise, ce papyrus démontrerait que l'institution aurait cherché à dissimuler la possibilité même que Jésus ait été marié.
>> Si vous voulez connaître les détails de cette passionnante enquête, le documentaire L'évangile de Jésus sera diffusé le lundi 18 mars, à 20h50, sur RMC Découverte (une chaîne du groupe NextRadioTV qui édite ce site internet). Un extrait en avant-première :











