"On est au bout": un médecin urgentiste raconte son quotidien

Un véhicule du Samu (photo d'illustration) - Loïc Venance - AFP
Jean-Marc Agostinucci travaille au Samu 93 depuis une trentaine d'années. Mais, pour lui, la situation actuelle est inédite. En ce moment, ce médecin urgentiste enchaîne les gardes de vingt-quatre heures, "parfois trente-six, on reste pour donner un coup de main" face à l'afflux de malades du covid-19, témoigne-t-il pour BFMTV.com. Mais ce qui change par rapport aux situations d'urgence qu'il côtoie au quotidien, c'est l'ampleur des cas.
"On déborde d'appels, le téléphone n'arrête pas de sonner. Par comparaison, lors du pic de la dernière grippe, c'était 3000 par jour. Là, avec le coronavirus, c'est 7000 à 8000 appels quotidiens. On essaie de faire du mieux que l'on peut pour soigner le plus de patients possible dans les meilleures conditions."
"Des fautes seront commises"
Mais ce n'est pas toujours facile. "On est au bout de tout: le matériel, la fatigue des soignant. La pression est permanente. Des fautes seront commises, c'est inévitable", regrette Jean-Marc Agostinucci, 57 ans. Il pointe notamment la pénurie de tenues de protection, "on arrive à la limite des stocks".
"Il ne reste plus que des blouses en taille M. Pour un homme qui fait 1m90 ou qui pèse 90 kg comme moi, c'est juste, ça tire de partout. On réutilise trois, quatre fois les lunettes de protection qui sont en principe à usage unique: on les décontamine et on s'en sert jusqu'à ce que le plastique ne tienne plus. On est moins protégé et on fait des fautes d'aseptie" (c'est-à-dire les méthodes qui visent à combattre les infections, NDLR).
Le risque: contaminer un malade qui ne serait pas atteint du coronavirus. "C'est une angoisse de tous les moments. On craint aussi tous de rapporter la maladie à la maison", s'inquiète ce médecin.
"On n'en voit pas la fin"
En plus du manque de tenues et de respirateurs, Jean-Marc Agostinucci assure que les hôpitaux risquent d'être à court de curare, un médicament utilisé pour relâcher les muscles respiratoires lorsque le patient, placé en coma artificiel, est intubé.
"On n'en a quasiment plus. Les hôpitaux ont repris une ancienne formule, plus compliquée d'usage, plus lourde et qui nécessite plus de surveillance. On revient quinze, vingt ans en arrière."
Le manque de matériel de protection n'est pas sans conséquence sur les méthodes d'intervention. Au lieu de trois soignants - une équipe du Smur se compose d'un ambulancier, d'un infirmier et d'un médecin - il ne sont que deux à monter dans le camion auprès du malade. "On s'adapte au terrain." Ce que sait faire ce médecin spécialiste de la médecine de catastrophe. Mais cette situation inédite n'a rien à voir avec les crises qu'il a dû gérer par le passé. "Là, on est face à quelque chose dont on ne voit pas la fin. Ça épuise."
"Il a l'âge de mon fils"
Si le nombre d'appels aurait atteint "un plateau", Jean-Marc Agostinucci assure que les patients qui contactent le Samu se trouvent désormais dans un état beaucoup plus grave et que nombre d'appels débouchent sur une hospitalisation.
Ce médecin reste marqué par une récente intervention: un jeune homme de 26 ans, sans antécédent médical, qui venait de faire un malaise en se rendant sur son lieu de travail. "On l'a transféré dans un état très limite." Une semaine après son entrée en réanimation, son état était toujours très instable. "Les nouvelles sont loin d'être réjouissantes, je crains qu'il ne s'en sorte pas. Il a l'âge de mon fils. C'est dur."
"On voit des sujets jeunes qu'on ne voyait pas avant, poursuit Jean-Marc Agostinucci. Ce jeune homme fait partie de tous ces jeunes qui pensaient qu'ils ne risquaient rien et qui n'ont pas respecté scrupuleusement le confinement. En même temps, en Seine-Saint-Denis, je la vois tous les jours la misère du confinement en banlieue."
"Je me demande de quoi sera fait demain"
Ce médecin urgentiste évoque également le cas d'un homme de 70 ans, gros fumeur et diabétique, qu'il est allé chercher avec une équipe du Smur à son domicile: un trois pièces de 50m2 que se partagent sept occupants. "Il y a des personnes âgées, de jeunes gens et des enfants, comment voulez-vous ne pas se contaminer les uns les autres dans un espace si réduit?"
Pour ce septuagénaire, faute de lit disponible en réanimation, il a passé plusieurs heures aux urgences en attendant qu'une place se libère. "On en arrive à se faire concurrence entre Samu. Dès qu'on voit qu'une place se libère, on saute tous dessus."
Jean-Marc Agostinucci se dit touché par les gestes de soutien aux personnels soignants - des applaudissements aux livraisons de repas - mais il appelle avant tout à rester chez soi.
"Après une nuit de garde, quand je vois les gens agglutinés devant un supermarché, je me demande pourquoi j'ai bossé la veille et de quoi sera fait demain."












