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De jeunes enfants en train de jouer dans la cour de récréation d'une école de Toulouse (Photo d'illustration).

Photo par ADRIEN NOWAK / HANS LUCAS VIA AFP

"On a envie de tout casser": la rage et l'impuissance des parents d'enfants victimes de violences sexuelles dans le périscolaire

BFM Jeanne Bulant
L'encadrement périscolaire des écoles est au coeur d'une série de révélations ces dernières semaines. À Paris et dans le reste de la France, les témoignages de parents se multiplient face à des soupçons de violences sexuelles et de maltraitances visant des animateurs périscolaires. Des familles dévastées d'apprendre que leur enfant de maternelle a été victime d'abus sexuels racontent leur sentiment d'impuissance à BFMTV.

À la maison, le comportement de la petite Sofia* avait changé. Ses parents ne comprenaient pas pourquoi depuis quelques semaines, leur petite fille de 3 ans était constamment collée à eux ni pourquoi elle s'excusait désormais à tout bout de champ. Le couple ne comprend l'ampleur du problème qu'en septembre 2025, lorsqu'ils sont convoqués par l'école Bullourde dans le XIe arrondissement de Paris.

Là, Vincent* et son épouse tombent des nues: ils apprennent qu'une camarade de leur fille a confié à ses parents l'avoir vue en compagnie d'un animateur du périscolaire "le sexe à l'air". Lorsqu'ils interrogent l'enfant sur cet animateur avec lequel elle est en contact sur le temps de la cantine ou de la garderie du soir, celle-ci se met à mimer des pratiques à caractère sexuelle et elle insiste sur le fait que ça doit rester secret, en implorant de ne pas être punie.

La fillette a depuis un sommeil agité: "il y a eu un avant et un après: on voit très bien qu'elle est perturbée et nous on doit composer avec ça. Elle a besoin de beaucoup d'attention".

"On est à terre avec ma femme. Le monde nous est tombé sur la tête. Je n'ai pas pu travailler pendant une semaine après ça. Jamais on aurait pu imaginer ça, on n'est jamais préparés à ça", s'exclame ce père de famille encore abasourdi.

Des violences "systémiques" contre les enfants

Des enquêtes policières et administratives ont été ouvertes et trois animateurs ont été suspendus dans cet établissement au mois de septembre. Mais plusieurs autres faits pédocriminels ont été signalés dans les écoles parisiennes depuis le début de l'année, puisque 16 animateurs périscolaires ont été suspendus depuis janvier. La mairie de Paris, elle, indique que 88 animateurs ont été suspendus depuis 2023 dont 52 pour des faits à caractère sexuels (16 cette année).

"Les chiffres restent stables", affirmait en novembre le premier adjoint à la mairie Patrick Bloche à nos confrères de Libération.

Des propos qui ont déclenché les foudres des familles et des collectifs associatifs, qui de leur côté dénoncent un problème "systémique". Le collectif SOS périscolaire déplore le manque de professionnalisation des métiers de l'animation et l'encadrement périscolaire, ainsi que la loi du silence qui règne dans le milieu.

"Les animateurs ne bénéficient plus d'aucune formation donc ils ne sont plus valorisés. Ils peinent à recruter donc ils se retrouvent en sous-effectif. C'est là qu'intervient toute cette zone grise de violences et parfois le climat de terreur... du tirage d'oreilles aux insultes, jusqu'aux violences sexuelles".

Guillaume*, lui, a appris lors d'une réunion d'urgence à l'école en avril dernier que sa fille de 3 ans avait été victime de sévices sexuels de la part d'un animateur pendant plusieurs mois sur le temps du périscolaire, au sein de l'école Alphonse Baudin, là aussi dans le XIe arrondissement de Paris.

Au moins huit autres enfants sont concernés par ces faits survenus entre août 2024 et avril 2025, et deux animateurs ont été suspendus dans cette école. Le 25 décembre, le procès de l'animateur a été renvoyé au mois de mai, le prévenu s'étant présenté sans avocat.

"Il osent prendre les parents de haut"

La fillette d'aujourd'hui 4 ans est suivie psychologiquement car elle souffre de séquelles: si elle ne parle pas de ce qu'elle a vécu, cela l'a beaucoup perturbée dans son apprentissage de la propreté. "Elle est terrorisée à l'idée d'aller aux toilettes, pour elle c'est quelque chose de très difficile", raconte son père, révolté à la fois contre le prévenu et l'institution qui "n'a pas daigné les recevoir depuis le début de l'affaire".

Selon lui, la mairie de Paris, la direction du périscolaire mais aussi la direction de l'école ont été défaillants à tous les égards. "Ils ont failli. Leur système de recrutement, c'est une catastrophe absolue! Ils embauchent n'importe qui et ensuite ils osent prendre les parents de haut depuis le début".

"C'est inimaginable, atroce ce qu'il s'est passé: pour moi l'école c'était un lieu sanctuarisé qui protège les enfants. On était à 1000 lieues de s'imaginer ça dans une petite école de quartier du XIe arrondissement", même si cela vient mettre une explication sur des comportements de sa fille que lui et sa conjointe "avaient du mal à comprendre ou à décoder pendant longtemps".

Outre les violences à caractère sexuelles, Guillaume* a appris au cours de l'enquête que les enfants de maternelle étaient victimes de nombreuses brimades, d'humiliations, de violences physiques et de paroles dégradantes sur le temps périscolaire.

"Des phrases comme 'vous allez tous mourir si vous ne vous taisez pas', 'je vais vous ouvrir le ventre' si vous ne vous taisez pas. La punition c'était 'allez vous mettre au milieu des poubelles un quart d'heure et revenez'. Des choses complètement ahurissantes à l'école en 2025".

Le père de famille s'étonne qu'à ce stade, il n'y ait pas de remontées de parents au sujet des années précédentes, mais "la bombe à retardement est lancée". "Ça m'étonnerait beaucoup" qu'il ne se soit rien passé les années précédentes.

"Ce n'est que la partie émergée de l'iceberg"

"On a 115 témoignages partagés sur notre compte Instagram mais ce n'est que la partie émergée de l'iceberg", atteste aussi Anne, bénévole au sein du collectif SOS périscolaire, qui affirme être submergée par les signalements venus de région parisienne mais aussi du reste de la France. "Les gens ont encore très peur de prendre la parole, en particulier en province où le périscolaire dépend des mairies" et non de la CASPE, responsable du recrutement des animateurs du périscolaire à Paris.

À Bondy (Seine-Saint-Denis) par exemple, Louise* a vécu la même chose avec son fils de 3 ans en 2021-2022 lors de sa petite-section. Après des mois de crise pour ne pas aller à l'école, la mère du petit Henri* a découvert que son fils était victime d'abus sexuels de la part d'au moins un animateur du périscolaire.

"On savait qu'il y avait un problème à l'école mais on penchait plutôt pour un problème avec d'autres enfants: dans sa classe, sa maîtresse disait que tout se passait bien et à la maison aussi. Ça a duré, duré jusqu'aux vacances de Pâques" pendant lesquelles le petit garçon a été inscrit au temps périscolaire pendant deux semaines.

Le ciel leur est tombé sur la tête un week-end, lorsqu'à table le petit garçon s'est plaint, avec ses mots d'enfants, d'être victime d'attouchements et d'autres violences au niveau de ses parties intimes de la part d'un animateur du périscolaire. "J'ai réussi à rester calme mais ça a été le coup de massue", se souvient sa mère, qui n'a pas dormi de la nuit pendant des mois après ça. "Lorsque je lui ai demandé combien de fois c'était arrivé, il m'a dit '40 fois', c'est-à-dire beaucoup pour lui, et il m'a dit que ça arrivait à ses copains d'école aussi.

Lorsque je lui ai dit qu'on allait aller en parler à la police, pour la première fois il a eu l'air content. Il m'a demandé: 'après on pourra retourner au centre parce qu'il sera en prison?"

"On s'attend au retour de bâton plus tard"

Une plainte a été déposée par la famille en mai dernier. L'enfant est entendu au commissariat de Bondy puis à la Brigade des mineurs, comme certains de ses camarades de classe. Mais les agents en face de lui puis la psychologue mettent en doute son témoignage au motif qu'il fabule sur une partie de son récit. Selon la mère de famille, l'enquête n'est alors pas poursuivie.

Aucune perquisition n'est menée et le mis en cause, entendu librement à l'issue de toutes les auditions, niera tout en bloc. Au grand dam de Louise*, l'affaire est classée sans suite au mois de juillet 2025 "faute de preuves suffisamment caractérisées". L'animateur a immédiatement été suspendu et l'équipe périscolaire a été totalement renouvelée depuis.

Aujourd'hui, la seule façon que l'enquête se poursuive serait de faire à nouveau entendre leur fils d'aujourd'hui 7 ans. Mais l'enfant, qui a été changé d'école et a été suivi psychologiquement pendant une année, semble passé à autre chose et ses parents ne veulent pas le confronter à nouveau à ces souvenirs traumatisants.

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La psychologue a conseillé aux parents du petit Henri* de lui dire que son agresseur présumé était en prison: "ça a été la seule manière pour qu'il s'apaise, pour l'instant il va bien mais c'est vrai qu'on s'attend au retour de bâton plus tard, le jour où il découvrira toute la vérité".

Aujourd'hui, Louise* et son conjoint sont toujours très frustrés de l'issue de cette affaire, et ils sont particulièrement en colère que la mairie et l'école leur aient demandé de garder le silence "pour le bien de l'enquête". "On a envie de tout casser. Aucune cellule psychologique n'a été ouverte faute d'argent, et le pire c'est que plein de familles ne sont pas au courant alors qu'il s'est probablement passé des choses pour leurs enfants".

La situation est délicate pour les familles des petites victimes. "C'est dur, il faut être résilient. Aujourd'hui je me considère comme le porte-voix de ma fille, j'essaie de porter la voix des victimes, mais on a l'impression de devoir se battre contre des montagnes", témoigne Guillaume*, qui ne sait pas à qui en parler librement autour de lui. "C'est terrible, ça devient tabou. Je n'ose même pas en parler à ma famille de peur qu'ils portent un regard de pitié sur ma fille".

* Les parents d'élèves ont souhaité témoigner sous le couvert de l'anonymat.