Le "couplet des enfants", ce grand inconnu de "La Marseillaise"

Supporters français devant le match France-Australie à la Coupe du monde - FRANCOIS GUILLOT / AFP
Quelques instants avant que le coup d'envoi du match de Coupe du monde opposant la France au Pérou soit donné ce jeudi après-midi en Russie, le stade d'Ekaterinbourg retentira des premières mesures de La Marseillaise.
L'histoire de ce qui est peut-être l'hymne national le plus célèbre au monde est fameuse. Composée en avril 1792 par Claude-Joseph Rouget de Lisle, capitaine du génie en garnison à Strasbourg, à la demande du maire de la ville, pour l'armée du Rhin s'apprêtant à faire face aux Prussiens puis aux Autrichiens, la marche militaire prend tellement bien que quelques semaines plus tard elle est reprise en chœur par les volontaires marseillais remontant le pays vers Paris puis le front.
L'interprétation en est, à l'évidence, si mémorable que les méridionaux laissent immédiatement leur nom au chant. Par décret, le 26 messidor de l'An III (soit le 14 juillet 1795 dans le calendrier révolutionnaire), les députés de la Convention en font officiellement le "chant national" du pays. Le statut d'hymne de La Marseillaise est ensuite confirmé sous la IIIe République en 1879, puis par l'article 2 de la constitution de la Ve République.
Mystérieux vers
Mais la longue partition de La Marseillaise demeure largement méconnue. Les choristes, les stades et les foules n'entonnent que le premier couplet et refrain d'un texte qui a beaucoup varié et compté jusqu'à quinze strophes. Et la loi en a gravé sept d'entre elles dans le marbre des institutions.
Les six premiers couplets, assortis du refrain, sont de la main de Rouget de Lisle, ce qui n'est pas le cas pour le septième. Cette mystérieuse série de huit vers distincts a une origine bien mystérieuse et semble concerner un public plus jeune, c'est pourquoi elle a été surnommée le "couplet des enfants". Le voici:
"Nous entrerons dans la carrière,
Quand nos aînés n'y seront plus ;
Nous y trouverons leur poussière
Et la trace de leurs vertus. (Bis)
Bien moins jaloux de leur survivre
Que de partager leur cercueil
Nous aurons le sublime orgueil
De les venger ou de les suivre."
Dans l'analyse du morceau de bravoure révolutionnaire qu'il avait livré au Monde en 2014, le sociologue Edgar Morin avait ainsi commenté ces quelques lignes: "Le 7e couplet introduit les générations futures dans la continuité républicaine et tyrannicide".
Le flair de l'abbé Pessonneaux
Mais lorsqu'il s'agit de savoir d'où sortent ces ultimes octosyllabes, les connaissances se font plus incertaines et même le sommet de l'Etat paraît à la peine. Sur la page du site de l'Elysée consacrée à La Marseillaise, on lit seulement que le couplet a été écrit en 1792 par un "auteur (qui) reste à ce jour inconnu". Le site de l'Assemblée nationale se mouille davantage: "On retiendra l'ajout d'un septième couplet dit couplet des Enfants, attribué à Louis Dubois ou à l'abbé Pessonneaux".
Louis Dubois, ou Du Bois, était un fonctionnaire lié à Claude-Joseph Rouge de Lisle, et a revendiqué la paternité du couplet. Cependant, c'est le second, Antoine Pessonneaux, qui tient la corde selon plusieurs historiens, comme le relève cet article de L'Essor qui a retracé le parcours du personnage. Né à Lyon en janvier 1761, Antoine Pessonneaux devient prêtre en 1785. Peu après, il passe professeur dans un collège de Vienne puis, sous la Révolution, occupe la chaire de rhétorique de la même ville. Le tourbillon de 1792 et les airs triomphants des volontaires le trouvent dans cet état. Pour participer au mouvement, il rédige alors ce septième couplet.
Bien lui en prend car c'est sa composition, et le succès de celle-ci, qui décident bientôt de sa survie. Ces rimes dédiées à la jeunesse convainquent le tribunal révolutionnaire, devant lequel il a été déféré pendant la Terreur, de l'acquitter.
Un "couplet des enfants" chanté par Gainsbourg
S'il a sauvé la mise à son auteur, le "couplet des enfants" n'est jamais vraiment sorti de l'obscurité depuis. Cependant, il s'est frayé un chemin jusqu'aux oreilles du grand public il y a presque 40 ans. En effet, grand amoureux de La Marseillaise, dont il achètera un manuscrit en 1981 pour 135.000 francs, Serge Gainsbourg enregistre sa polémique mouture reggae de La Marseillaise en 1979. Les derniers mots qu'il jette, désinvolte, sur la bande sont les suivants: "Nous entrerons dans la carrière / Quand nos aînés n'y seront plus / Nous y trouverons leur poussière / Et la trace de leurs vertus".












