
Olivier Laban-Mattei - AFP
"La France entière nous regarde": il y a 20 ans, la mort de Zyed et Bouna enflammait Clichy-sous-Bois et les banlieues
C'est la fin d'après-midi et il fait encore doux en ce jeudi 27 octobre 2005. Sur ce stade proche du Chêne-Pointu, un quartier aux barres délabrées de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) situé à seulement 11 kilomètres des portes de Paris mais à pas loin d'une heure et demie en RER, une dizaine d'adolescents achèvent un match de football. Il est 17 heures.
Eux, les petits, ont marqué cinq buts contre des grands. Il y a Aristide, Martin, Bruno, Yahya, Sofiane, Harouna, David, Muhittin mais aussi Zyed et Bouna, des ados entre 14 et 17 ans qui occupent leurs journées de vacances d'automne entre la Playstation du salon et ce stade à quelques minutes à pied de leur cité. Bouna, 15 ans, numéro 10 au dos, est d'ailleurs connu pour briller sur les terrains de foot.
"C'était la légende", raconte au Parisien Fariz, un ancien copain de classe. "Quand ils perdaient, les mecs (...) disaient: c'est parce que Bouna n'était pas là. C'était la star."
Mais il faut rentrer. Dans moins d'une heure, c'est l'iftar, le repas de rupture du jeûne, un moment de fête et de retrouvailles en famille en ce mois de ramadan - dans une semaine, c'est l'Aïd. Pas question d'être en retard. Ballon en main, ils prennent le chemin du retour.
Ça s'amuse, ça se charrie, ça rigole et le groupe se sépare. Les uns prennent le chemin le plus court, les autres une allée arborée et les trois derniers traînent du côté d'un terrain vague qui borde le funérarium de Livry-Gargan, une commune voisine où se trouve le terrain de foot qu'ils viennent de quitter. Un employé les remarque.
"Cours! Cours!"
Il les observe et se dit qu'il y a quelque chose de louche. On dirait qu'ils font le guet ces jeunes, qu'ils vont aller voler quelque chose, là, dans le cabanon du chantier? Il appelle la police.
Dix minutes plus tard, une première voiture de la brigade anticriminalité arrive sur place. Puis d'autres dans la foulée. Les adolescents s'enfuient, une volée de moineaux. L'un des jeunes, qui dira avoir vu derrière lui un policier en civil flash-ball à la main, lance: "Cours! Cours!" retrace Le Monde.
Pourquoi décamper? David répond d'ailleurs "on doit pas courir, on n'a rien fait". Mais personne ne l'écoute. Car dans ce quartier de Clichy-sous-Bois, courir est un réflexe, d'autant plus quand on aperçoit les forces de l'ordre. "On a l'habitude que les keufs poursuivent les jeunes pour rien du tout", explique Mamad, un jeune homme du quartier, au Mag de France 3. "On est vus comme du bétail."
"Même si on est innocents, les parents ils nous disent: 'Pourquoi ils t'ont attrapé si t'as rien fait?'" abonde pour Le Monde un ami du groupe.
En plus, personne n'a ses papiers - un contrôle de police va leur faire prendre du retard, c'est sûr. Et puis, pendant le ramadan, un passage par le poste de police, ça va pas le faire à la maison. Zyed, 17 ans, arrivé de Tunisie quatre ans plus tôt, lâche tout en courant:
"Si les 'civils' m'attrapent, mon père, il m'envoie au bled."
"Je ne donne pas cher de leur peau"
Zyed Benna déguerpit avec Muhittin Altun et Bouna Traoré. Ils traversent un petit bois et prennent la direction d'une centrale électrique. Ils ne voient pas les têtes de mort sur le mur. Ils ne font pas attention à cet avertissement "l'électricité, c'est plus fort que toi" et escaladent la clôture de 3 mètres de haut. Ils sautent, se font la courte échelle. Facile, pour Zyed. "Il grimpait au mur comme un Yamakasi", se souvient Fariz. "Et il avait une force extraordinaire dans les bras."
Il est 17h32. Un policier les voit pénétrer l'installation électrique et émet cet appel radio qui sera au cœur d'un procès des années plus tard:
"S'ils rentrent sur le site EDF, je ne donne pas cher de leur peau."
Muhittin, Zyed et Bouna, eux, se croient à l'abri et se terrent pendant plus d'une demi-heure, inconscients du risque pourtant considérable. Mais ils sont trop près, beaucoup trop près du transformateur.
À 18h12, c'est fini. Un arc électrique se forme, Zyed et Bouna sont électrocutés. Une décharge de plusieurs milliers de volts qui les projette en l'air. Muhittin, qui sera le seul rescapé, racontera avoir eu "l'impression d'être soulevé plusieurs fois du sol". Une puissance telle que l'électricité se coupe dans tout le quartier et jusqu'au commissariat de Livry-Garagan. Zyed et Bouna meurent sur le coup.

"Ils sortaient d'une partie de foot. Qu'est-ce qu'ils ont fait?" répètera le père de Zyed quand les médias l'interrogeront. "Ils ont rien fait."
Muhittin, très grièvement brûlé, les vêtements collés à la peau, parvient par miracle à s'extraire du transformateur et à donner l'alerte. Mais cela lui prendra vingt-huit minutes. "J'avais du mal à marcher, je n'arrivais pas à crier, je n'avais plus de voix", racontera-t-il des années plus tard lors du procès de deux policiers pour non-assistance à personne en danger.
Mais il n'y a plus rien à faire. La nouvelle de la mort des deux garçons se répand comme une traînée de poudre dans la cité. Il est 19 heures, de premiers heurts éclatent.
Des scènes de "guérilla urbaine"
L'atmosphère au Chêne-Pointu est explosive. Des voitures de police et des camions de pompiers sont caillassés, des abribus et des vitrines volent en éclat, la mairie, la caserne des pompiers et le commissariat sont attaqués, une école maternelle est saccagée, un camion de CRS essuie même un tir à balle réelle. Un déferlement de violences.
"Les jeunes descendaient de partout avec une colère immense ; ils gueulaient contre la police, voulaient savoir ce qui s'était passé", se souvient pour Le Monde Mohamed Mechmache, aujourd'hui président de l'association AC-Le Feu mais à l'époque éducateur de rue à Clichy-sous-Bois.
Le calme ne revient que vers 2 heures du matin. En quelques heures, 23 voitures sont brûlées. Des scènes de "guérilla urbaine", qualifie un reportage de France 3.

Le lendemain matin, les habitants découvrent l'ampleur des dégâts. Ils ne reconnaissent plus leur quartier. "On avait l'impression d'être en état de siège ", se remémore Zoulikha, une mère de famille.
"Il y avait la police et des équipes de télévision partout."
Claude Dilain, le maire PS de Clichy-sous-Bois, est conscient que la situation est grave. Il appelle "au calme, à la dignité et au respect". "Montrons à la France entière que malgré notre douleur, malgré notre colère, nous sommes dignes et respectables."
L'élu comprend rapidement que ce n'est certainement que le début. "Un drame de cette nature suscite le chagrin, la douleur mais aussi, on l'a vu cette nuit, peut susciter la colère. Je crois que la seule façon d'arrêter cette colère (...) c'est qu'une enquête la plus parfaite mais aussi la plus rapide possible nous dise exactement dans quelles circonstances ces enfants se sont électrocutés."
Un tee-shirt: "Mort pour rien"
Car deux versions s'opposent. Les jeunes affirment avoir été pourchassés par les policiers. Faux, rétorquent ces derniers. Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur du gouvernement Villepin, accuse les garçons d'une tentative de cambriolage et déclare lors d'un déplacement à Nancy: "Ces jeunes essayaient d'échapper à la police mais ils n'étaient pas à ce moment-là poursuivis physiquement par la police."
Des propos qui ne passent pas à Clichy-sous-Bois. De l'huile sur le feu. Le soir-même, les violences reprennent. Cette fois, elles s'étendent à toute la ville. "Dès la nuit tombée, des petits groupes très mobiles partaient à la confrontation avec la police", se rappelle encore Mohamed Mechmache.
Rue après rue, les incidents se propagent. Les caméras, sur place présentes en nombre, filment des scènes surréalistes: des habitants qui tentent de rentrer chez eux se retrouvent pris au milieu des affrontements et mis en joue par les policiers, des hommes âgés demandent aux policiers s'ils peuvent aller raisonner les plus jeunes, en vain. Bilan de cette deuxième nuit d'émeutes: 29 voitures brûlées, 14 personnes interpellées.

Samedi matin, ce sont les mêmes scènes de désolation à Clichy-sous-Bois. Devant la mairie, Claude Dilain, accompagné des parents de Zyed et Bouna, tente à nouveau d'appeler au calme. "Hélas, la France entière nous regarde. Nous aimerions qu'elle nous regarde quand nous démontrons à la France entière que nous savons vivre ensemble ici malgré nos origines et malgré nos différences."
Plusieurs centaines d'habitants et d'habitantes se réunissent pour une marche blanche en mémoire de Zyed et Bouna - les parents des deux garçons en tête du cortège - et déambulent entre les carcasses de voitures calcinées et 400 policiers qui quadrillent le quartier. Certains marcheurs portent ce tee-shirt: "Mort pour rien".
"On ne peut pas admettre de telles choses, c'est intolérable", s'indigne une participante de la marche auprès de France 2. "Ni les émeutes, ni la mort de deux enfants qui ont été électrocutés. C'est pas normal." "Je suis révoltée", fulmine une autre mère de famille auprès de France 3. "C'est pour ça que je suis venue."
La grenade lacrymo de la mosquée Bilal
Les jeunes continuent de mettre en cause la police. "Si les deux sont morts, c'est le destin", déclare un jeune homme lors d'une prise de parole publique. Il ajoute: "Mais le destin a été poussé par quelque chose. C'est de la faute, peut-être, de la police, on sait pas."
Comme pour faire taire la rumeur, François Molins, à l'époque procureur de la République de Bobigny, confirme lors d'une conférence de presse que les trois adolescents, qui "n'étaient pas connus défavorablement des services de police", se sont crus poursuivis "alors qu'à aucun moment ils ne l'ont été".
Mais la colère gronde toujours et la tension ne retombe pas. "Le troisième soir, on a vu de plus en plus de jeunes venus des banlieues voisines", continue Mohamed Mechmache.

Dans la soirée du dimanche 30 octobre, les émeutes vont prendre une ampleur inattendue. Car ce dimanche soir, c'est la Nuit du destin, une nuit particulière du mois du ramadan et un moment important pour les musulmans. De nombreux fidèles sont réunis dans la mosquée Bilal de Clichy-sous-Bois, une mosquée installée dans un ancien entrepôt qui, de l'extérieur, n'a rien d'un édifice religieux.
Un peu avant 22h30, des émeutes reprennent dans le quartier où se trouve la mosquée. Des pierres sont lancées sur des voitures de police, les forces de l'ordre répliquent avec des grenades lacrymogènes. L'une d'entre elles explose à 60 centimètres de l'entrée de la mosquée. Cette grenade, c'est l'étincelle de l'embrasement.
"Les hélicoptères sont arrivés"
Ibrahim, un fidèle de la mosquée, est convaincu que le lieu de culte a été ciblé par les forces de l'ordre. "Les femmes étaient coincées dans leur salle, elles n'arrivaient pas à sortir", s'affole-t-il.
"On a été gazés dans la mosquée, c'est inadmissible."
"Les gaz se sont répandus à l'intérieur", relate pour le quotidien du soir Olivier Klein, aujourd’hui maire PS de Clichy-sous-Bois mais à l'époque premier adjoint au maire. Les fidèles sont évacués dans la panique, une rumeur court - la police aurait envoyé des grenades dans la mosquée.
"La tension est montée très vite", poursuit Olivier Klein. "J'ai compris que cela n'allait plus s'arrêter." Les émeutes se propagent à la Seine-Saint-Denis. Ça brûle à Montfermeil, Bondy, Sevran, Aulnay-sous-Bois...
Dans cette commune, une famille vit dans la terreur depuis le début des violences, confie-t-elle au 20 heures de TF1. Le père craint que sa voiture ne parte en fumée. Alors il passe ses nuits à la surveiller depuis la fenêtre du salon. Mais par précaution, la famille décide d'aller dormir dans sa caravane, à quelques kilomètres de la cité.
"On va pas attendre de se faire sauter la tête ou de se faire sauter la voiture", s'alarme la mère de famille.
À Clichy-sous-Bois, c'est une ambiance de guerre civile. "Les hélicoptères sont arrivés, pleins feux sur les tours. La police faisait le tour des halls et ramassait tout le monde", détaille Mohamed Mechmache. "Leurs projecteurs fouillaient avec leur lumière dans l'intérieur des appartements. Les enfants avaient peur", se rappelle Zoulikha, la mère de famille.
Une impression de chaos, raconte également un gardien de la paix à la compagnie départementale d'intervention de Seine-Saint-Denis. "On parvenait à éparpiller les émeutiers, mais ils revenaient tout de suite à la charge. Et puis on a vu arriver les barricades, les cocktails Molotov."
"On a compris qu'ils se préparaient toute la journée, qu'ils étaient vraiment là pour en découdre."
Nicolas Sarkozy accusé d'être "ministre-pyromane"
Comment enrayer ces violences? Du côté des autorités, on est dépassés. Une cellule de crise est ouverte place Beauvau par Nicolas Sarkozy - qualifié par Arnaud Montebourg, à l'époque député socialiste de Saône-et-Loire, de "ministre-pyromane" après l'incident de la mosquée Bilal. L'expression restera. Il reçoit les élus, les associations et des éducateurs.
Nicolas Sarkozy et sa "tolérance zéro" cristallisent toutes les tensions. Le 31 octobre, les familles de Zyed et Bouna refusent de le rencontrer. Personne n'a oublié ses mots lors d'une visite mouvementée dans le quartier du Val d'argent à Argenteuil (Val-d'Oise), la veille de la mort de Zyed et Bouna. "Vous en avez assez? Vous en avez assez de cette bande de racailles? On va vous en débarrasser."
Au ministère, "Sarkozy nous demandait : 'Dites-moi ce qu'il faut faire pour arrêter ça'", se remémore Mohamed Mechmache. "On a passé deux heures à expliquer qu'il fallait que les forces de l'ordre se mettent en retrait s'il voulait que ça se calme", raconte Olivier Klein. "C'est ce qu'ils ont fait et le calme est effectivement revenu à Clichy."
"Mais le reste du département s'était embrasé."
Qui sont ces émeutiers? Roger Karoutchi, alors sénateur UMP des Hauts-de-Seine, accuse une "minorité de délinquants qui terrorise les quartiers afin de préserver leurs trafics lucratifs". Pour Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense, les coupables sont un "petit nombre de personnes (qui) vit dans l'économie souterraine, de trafic de drogue ou autre, et qui n'ont aucune envie que l'ordre, la paix et le respect de la loi soient ramenés dans les quartiers".
Ce que démentira un rapport de la Direction centrale des renseignements généraux (DCRG qu'on appelle à l'époque RG et qui a disparu en 2008) qui évoque une "forme d'insurrection non organisée avec l'émergence dans le temps et l'espace d'une révolte populaire des cités, sans leader et sans proposition de programme".
"On est mis de côté. On en a marre"
Cinq nuits après la mort de Zyed et Bouna, la tension baisse à Clichy-sous-Bois mais d'autres villes de Seine-Saint-Denis continuent de brûler. À la télévision, ce sont toujours des images de chaos. Mobilier urbain détruit, bâtiments dégradés, poubelles incendiées.
Dans la nuit du 2 au 3 novembre, les émeutes franchissent les frontières de l'Île-de-France et tournent au drame. À Besançon, plusieurs voitures sont incendiées dans un hall d'immeuble, le feu menace de se propager aux étages. Le gardien tente d'éteindre l'incendie mais il meurt asphyxié. C'est le premier mort des émeutes.
Il y en aura d'autres - un gardien de lycée à Trappes (Yvelines) intoxiqué par les fumées d'une voiture en flammes qu'il tentait d’éteindre et un retraité frappé par un émeutier alors qu'il voulait lui aussi éteindre un feu de poubelles en bas de chez lui à Épinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis). Une femme handicapée sera aussi grièvement brûlée dans l'incendie d'un bus à Sevran (Seine-Saint-Denis) allumé par des émeutiers.


Les violences sont à tous les journaux télévisés et dans toutes les bouches. On les commente, on les dénonce et on cherche des explications. Certains politiques suscitent la controverse, comme quand Nicolas Sarkozy déclare qu'il y a "plus de problèmes pour un enfant d'un immigré d'Afrique noire ou d'Afrique du Nord que pour un fils de Suédois, de Danois ou de Hongrois. Parce que la culture, parce que la polygamie, parce que les origines sociales font qu'il a plus de difficultés".
La polygamie, Gérard Larcher, ministre délégué à l'emploi, et Bernard Accoyer, président du groupe UMP à l'Assemblée nationale, l'évoquent eux aussi comme l'une des causes des violences.
Pourtant, si les habitants de ces quartiers en feu dénoncent les émeutes, ils avancent un début d'explication. "On est quand même dans un endroit où il n'y a pas de travail, pas de logement, beaucoup de problèmes sociaux", détaille une mère de famille de Clichy-sous-Bois à France 3.
"Ça fait trente ans qu'on a cette carte-là", brandit un jeune Clichois, carte d'identité française en main. "Et franchement, on est mis de côté. On en a marre. J'ai envoyé des CV des millions de fois et j'ai jamais eu de réponse."
Des discriminations que pointent également des voix à gauche. Dominique Strauss-Kahn, alors député socialiste du Val-d'Oise, mentionne "la baisse des subventions (...), le démantèlement de la prévention". Jean-Marc Ayrault, maire de Nantes et député socialiste de Loire-Atlantique, appelle à un "grand débat de fond" sur les quartiers touchés. Sur le plateau de Mots croisés sur France 2, Manuel Valls, député-maire PS d'Evry, dénonce "trente ans de ségrégation territoriale, sociale, ethnique qui ont fait un ravage majeur dans notre pays".
La DCRG écrira d'ailleurs que "les jeunes des cités étaient habités d'un fort sentiment identitaire ne reposant pas uniquement sur leur origine ethnique ou géographique, mais sur leur condition sociale d'exclus de la société française".
"C'était la guerre"
Rouen, Rennes, Lyon, Nantes, Lille, Toulouse, Strasbourg ou encore Bordeaux, c'est la contagion. Du jamais vu. Les pires émeutes urbaines depuis Mai 68. À Evreux, les sapeurs-pompiers sont appelés pour un feu de voiture, mais c'est un guet-apens. À leur arrivée, des jeunes sortent des halls d'immeuble armés de pelles, pioches, battes de baseball. L'affrontement dure une heure et demie.
"C'était la guerre", témoigne un sapeur-pompier.
Les émeutes sont désormais nationales. Et plus rien ne semble pouvoir les arrêter. Au point qu'on s'interroge sur l'opportunité d'envoyer l'armée dans les banlieues. À Grigny (Essonne), durant la onzième nuit de violences, 30 policiers sont blessés - certains visés par des cartouches de fusil de chasse. Ce sont des éclats dans le cou, la jambe, la main, près de l'œil.

La pire nuit est celle du lundi 7 au mardi 8 novembre: 1.408 voitures sont brûlées dans 395 communes. Après cette douzième nuit d'émeutes, le gouvernement décrète l'état d'urgence. En clair: c'est le couvre-feu. Vingt-cinq départements sont concernés. Une thérapie "de choc", selon le Premier ministre.
Dans la foulée, Dominique de Villepin le justifie devant l'Assemblée nationale et annonce une série de mesures pour lutter contre la discrimination, dont 20.000 contrats d'accompagnement pour l'emploi et contrats d'avenir réservés aux quartiers difficiles.
Mais les violences se poursuivent. Chaque nuit, gymnases, commerces, centres sociaux, salles des fêtes, écoles, agences ANPE (devenu France travail) sont incendiés. À Cléon, une petite ville de Normandie de moins de 5.000 habitants, un autobus est incendié - les passagers parviennent à en sortir sains et saufs. À Toulouse, une voiture calcinée atterrit dans les escaliers du métro. À Auby, commune de 7.000 âmes dans le Bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, la médiathèque est totalement détruite par un incendie.
"Un malaise profond", "une crise d'identité"
Le 14 novembre, Jacques Chirac, le chef de l'État, s'adresse aux Français pour la première fois depuis le début des émeutes. "Les événements que nous venons de vivre sont graves", annonce-t-il dès le début de son allocution. "Ils ont entraîné des drames humains et des pertes matérielles considérables."
"Ces événements témoignent d'un malaise profond" (...) "C'est une crise de sens, une crise de repères, une crise d'identité."
Les violences s'arrêteront trois jours plus tard. Au matin du 17 novembre, les 98 voitures brûlées dans la nuit seront les dernières.
Les banlieues françaises auront flambé pendant trois semaines et réduit en cendres 10.346 véhicules, détruit ou endommagé 233 bâtiments publics. Au total, 5643 personnes ont été placées en garde à vue dont 1328 écrouées, selon un décompte du Nouvel Obs.
Dix ans plus tard, deux policiers seront poursuivis pour non-assistance à personne en danger. Ils seront relaxés.











