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"Impacter": un verbe d'influence qui envahit la langue française

BFM Robin Verner
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SEMANTICS DE LANGAGE - Tics verbaux, éléments de langage inconscients, ou simples modes, la langue est très perméable à l'air du temps. Tel mot surgi de nulle part s'impose brusquement partout. Chaque semaine, BFMTV.com décortique l'une de ces curiosités. Ce samedi, nous nous intéressons à un verbe désormais incontournable: "impacter".

L'économie, une marque de bière au nom malheureux par les temps qui courent, et jusqu'aux événements sportifs, le coronavirus semble tout "impacter". Ou, pour mieux dire, l'épidémie semble affecter de larges pans de la vie sociale au moment où elle infecte les populations. Car, alors que l'heure est au rappel des consignes d'hygiène pour se prémunir de la maladie, toutes les bouches et toutes les plumes se servent d'un mot impropre: "impacter".

Embouteillage 

Entré dans le Petit Robert en 1992 selon Le Figaro, depuis intégré au Larousse, qui a la pudeur de souligner cependant son caractère familier, le verbe est devenu ces dernières années un incontournable de nos conversations et des productions médiatiques. En effet, avant même de se mêler étroitement à notre contexte prophylactique actuel, "impacter" a été mis à toutes les sauces. Ainsi, les influenceurs "impactent" apparemment tout aussi bien que le dérèglement climatique mais peut-être pas autant que le prix d'une machine à laver le budget d'un ménage. 

Difficile de s'y retrouver. Lâché dans toutes les directions, "impacter" perd son sens au point de ressembler parfois à un carrefour embouteillé et ouvert aux carambolages. Jean Pruvost, lexicologue, auteur entre autres des Secrets des mots, et qui publie dans le courant de ce mois de mars L'histoire de la langue française, un vrai roman, déplore auprès de BFMTV.com: "Le vrai synonyme d''impacter' la plupart du temps pourrait être 'toucher', ou 'affecter', 'influencer'. Mais on prend des mots anglais qui ont un sens très large tandis qu'on a des mots français plus nuancés, plus précis, qu'on peut encore affiner avec des adverbes". 

Une longue dérive 

En soi, l'emprunt d'un mot à une langue étrangère n'a rien de problématique. Arthur Rimbaud a versifié un "wasserfall" et Marcel Proust a rempli ses personnages d'anglicismes, sans qu'on puisse franchement accuser l'un ou l'autre d'avoir assassiné la langue française. Jean Pruvost pointe avant tout un glissement: "C'est un mot qui au départ est un anglicisme ayant son sens propre et dont le sens est en train de changer". 

Pour comprendre cette dérive, il faut remonter le lit de la rivière. "'Impact' vient du latin pangere et il a même une racine plus ancienne, renvoyant à l'indo-européen: pak. C'est l'idée de fixer, d'enfoncer quelque chose. Avec le préfixe "im", le mot signifie l'action de frapper contre quelque chose, ou de jeter contre. Et ça désigne vraiment la collision, le heurt". 

Si le mot latin transite ensuite sous le mur d'Hadrien devenant de fait un anglicisme pour les exports ultérieurs, il débarque tôt en France. "Il est attesté dès 1824, avec le sens de 'point d'impact'. Depuis 1905, on atteste d'un sens qui désigne une action brutale", détaille Jean Pruvost. L'Académie française, qui refuse toujours son imprimatur à un "impacter" prétendant se substituer à "influencer", "affecter", ou encore "concerner", valide d'ailleurs cette acception: "Le substantif Impact, désignant le choc d’un projectile contre un corps, ou la trace, le trou qu’il laisse, ne peut s’employer figurément que pour évoquer un effet d’une grande violence. On ne saurait en faire un simple équivalent de 'conséquence', 'résultat' ou 'influence'. C’est à tort qu’on a, en s’inspirant de l’anglais, créé la forme verbale Impacter pour dire 'avoir des conséquences, des effets, de l’influence sur quelque chose'".

Effacement et impact de balle 

C'est dans la seconde moitié du XXe siècle que la trajectoire, initialement cousue de fil blanc, rate son point de croix. "Dès les années 1960, il y a un remplacement autour d'une exagération de sens", observe notre lexicologue. Celui-ci identifie l'origine de la sortie de route: "En anglais, le verbe a commencé à prendre le sens médical de solidariser deux os entre eux, d'y fixer une prothèse." Le côté brutal de la chirurgie allié à cette réutilisation pour le moins imagée a ensuite permis une fuite en avant sémantique. 

Mais même dénaturé, le mot reste longtemps confidentiel. "Attester est une chose, la grande fréquence en est une autre. Je pense que ça fait une quinzaine d'années qu'on 'impacte' toutes les cinq minutes", affirme l'auteur des Secrets des mots. 

"Impacter" n'est pas seulement un terme défiguré aux airs de gimmick. Il est un membre éminent d'une petite caste de mots qui font oublier en peu de temps le vocabulaire dont on usait avant qu'ils n'occupent toute la place. "Hélas, les mots comme 'impacter' apparaissent comme des mots génériques. Il y a un effet effaçant, comme 'chien' nous fait oublier les différents types de chiens", explique le spécialiste. Le succès foudroyant et ubiquitaire d'"impacter" peut laisser craindre sa victoire définitive. "Confusément, les gens savent que le sens du mot est hypertrophié. 'Impacter' n'a pas fait oublier l'impact d'une balle", objecte Jean Pruvost, plus optimiste, qui achève: "Tant que ce n'est pas oublié, on garde en tête qu'il s'agit d'une exagération et d'un appauvrissement de la langue".