"Garderie améliorée": ces enseignants peu convaincus par le nouveau système de remplacement de profs

Un professeur de physique-chimie pour donner un cours de mathématiques, de l'espagnol pour des élèves germanophones, deux heures d'anglais remplacées par de la technologie pour des élèves de 6e alors que la technologie a été supprimée cette année en classe de 6e...
Voilà le type de remplacement que certaines élèves vivent depuis la rentrée de septembre 2023. Des situations "absurdes", des mots d'une professeure, rendues possibles par le pacte enseignant, un dispositif mis en place à la rentrée 2023 et qui propose des missions supplémentaires aux professeurs sur la base du volontariat.
Le but initial de ce dispositif? Favoriser et simplifier les remplacements pour les absences de courte durée, c'est-à-dire de moins de quinze jours. En clair: un professeur volontaire s'engage à assurer 18 heures de remplacement sur une année.
Un dispositif censé répondre à l'engagement d'Emmanuel Macron d'avoir un professeur devant chaque classe et de systématiser les remplacements de courte durée. L'enjeu est considérable. Chaque année, quelque 15 millions d'heures de cours sont perdues. Exemple avec la Seine-Saint-Denis: les élèves perdent l'équivalent d'une année de cours tout au long de leur scolarité, comptabilise la FCPE, première fédération de parents d'élèves. Mais dans les faits, le pacte est-il si efficace que cela?
Des cours de chinois pour des élèves qui n'étudient pas le chinois
Pour Arnaud Delpech, professeur de mathématiques et co-secrétaire du Snes-FSU du Val-de-Marne, "le pacte n'a absolument pas comblé les absences", assure-t-il à BFMTV.com
"Si je suis absent, ce ne sera pas forcément un professeur de mathématiques qui me remplacera du fait de la difficulté de faire coïncider les emplois du temps des enseignants avec ceux des élèves. Donc ce sont des heures de mathématiques perdues."
"La professeure d'histoire-géographie de ma fille de 3e, absente une demi-journée, a été remplacée par un professeur de chinois. Mais aucun élève de la classe n'étudie le chinois", confie une mère à BFMTV.com.
Anne, une professeure d'anglais de la région Paca, témoigne d'une situation similaire. Absente deux jours pour une formation, elle a été remplacée par un professeur d'italien, mais aussi un professeur de sciences de l'ingénieur ainsi qu'un professeur d'économie-droit -discipline réservée à la filière professionnelle. Or, ses élèves sont en seconde générale, font espagnol LV2 et seuls certains suivent l'option sciences de l'ingénieur.
"C'est absurde", pointe cette enseignante de la région Paca pour BFMTV.com.
"De la garderie améliorée"
Difficile de savoir précisément combien d'enseignants se sont engagés dans le pacte: le ministère ne communique pas leur nombre. Mais il indique à BFMTV.com que la proportion est d'un quart à la fin octobre (public et privé sous contrat confondus). "Les signataires sont à 45% en lycée professionnel, 37% en collège, 32% en lycée général et moins de 17 % en primaire."
Si le ministère n'a pas souhaité commenter les effets du pacte sur la cohérence des enseignements de remplacement, il se targue de taux de remplacement élevés. Dans le premier degré, quelque 77,4% des absences ont ainsi été remplacées pour l'année scolaire 2022-2023, peu importe la durée de l'absence. Dans les collèges et lycées, le ministère affiche 94,5% d'absences de longue durée -c'est-à-dire supérieures à 15 jours- remplacées. Mais ne communique pas cette donnée pour les remplacements de courte durée, soit inférieurs à 15 jours. Dans les faits, et jusqu'à la mise en place du pacte, la plupart du temps, ces enseignants n'étaient pas remplacés.
Du côté des professeurs, la promesse du pacte est loin d'être tenue. "Ce n'est pas de l'enseignement, c'est de la garderie améliorée", s'indigne pour BFMTV.com Claire-Marie Feret, professeure de lettres modernes et secrétaire académique du Snes Normandie.
"On ne peut pas présenter ça aux parents comme du remplacement."
Et quand bien même il s'agirait, dans le cas de figure précédemment évoqué, d'un autre professeur de mathématiques, difficile de prendre une classe au pied levé sans connaître les élèves, leur niveau ni la progression dans le programme. Ce que dénonce pour BFMTV.com Sophie Vénétitay, secrétaire générale et porte-parole du Snes-FSU, le premier syndicat enseignant du second degré.
"Les enseignants proposent des exercices totalement décrochés des apprentissages. D'un point de vue pédagogique, ça n'a aucun sens. Mais pour le ministère, deux heures de mathématiques remplacées par autre chose, ce sont deux heures remplacées."
Une situation qui dégraderait un peu plus l'image du métier, s'alarme Anne, l'enseignante interrogée plus haut. "Ça veut dire que nous n'avons plus de valeur puisque quelqu'un qui n'enseigne pas notre discipline peut faire cours à notre place, qu'on peut faire de l'italien au lieu de l'anglais ou des mathématiques quand on est prof de physique-chimie." Elle craint également un effet démobilisateur pour les élèves.
"Ils voient très bien qu'on fait du bouche-trou. Où est l'intérêt, pour une ou deux heures?"
"L'institution bricole"
Certains enseignants s'inquiètent également d'un usage détourné du pacte. "On demande à certains collègues qui ont signé un pacte de remplacer des absences longues", assure la professeure de lettres modernes Claire-Marie Feret.
Exemple: un professeur d'une autre discipline assure deux heures de cours en remplacement de l'enseignant absent, un autre professeur deux heures supplémentaires. "Et sur Pronote (le logiciel de gestion de vie scolaire, NDLR) l'absence de l'enseignant apparaît comme remplacée pour cette semaine-là."
Sophie Vénétitay, la représentante du Snes-FSU, déplore une forme d'hypocrisie de la part du ministère. "L'institution bricole pour dire qu'il y a bien quelqu'un devant les élèves, mais ça ne résout pas la pénurie d'enseignants."
C'est bien là le nœud du problème, estime Michaël Vidaud, principal de collège et membre de l'exécutif national du Syndicat national des personnels de direction de l'Éducation nationale (SNPDEN): les remplacements de longue durée. "C'est devenu très compliqué d'obtenir un enseignant dans le cas d'une absence de longue durée", observe-t-il pour BFMTV.com. Un phénomène qui se serait accentué ces dernières années.
"Le problème, c'est que rapidement, le nombre d'heures de cours perdues se compte en dizaines, en plusieurs dizaines."
2500 postes d'enseignants supprimés
La priorité, selon le principal de collège Michaël Vidaud: augmenter le vivier d'enseignants remplaçants, appelés officiellement "titulaires d'une zone de remplacement" (TZR), pour pallier les absences de longue durée. "Quand je fais la comptabilité des statistiques annuelles, les absences de courtes durées représentent 10% des heures de cours perdues par rapport aux absences de longue durée", ajoute ce chef d'établissement.
Selon une note de la direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance du ministère, les enseignants remplaçants représentaient en 2020 quelque 8,8% des enseignants du premier degré et 2,6% dans le second degré. Le ministère précise que pour les collèges et lycées, "ce sont près de 10.000 personnels, en équivalents temps plein, qui sont mobilisables pour assurer le remplacement des professeurs absents pour les absences supérieures à 15 jours."
Le ministère reconnaît avoir "des disciplines pour lesquelles nos viviers de professeurs titulaires ou contractuels sont tendus" mais assure que le sujet reste "un axe de travail prioritaire". Sauf que le métier n'attire plus. Pour preuve: par manque de candidats, la date limite pour s'inscrire aux concours enseignants a été repoussée. L'année dernière, quelque 4000 postes n'avaient pas été pourvus aux concours.
"Je vois bien que les services académiques sont très en tension, ils font leur maximum, je ne leur jette pas la pierre", ajoute Michaël Vidaud, du SNPDEN. "Parfois, on attend plusieurs semaines les réponses à nos demandes de recrutement. Mais peut-être qu'ils n'ont tout simplement personne à mobiliser."
"Quand on n'a pas les ressources, on ne peut pas les inventer."
Et si le secteur souffre d'une pénurie, la tendance n'est pas au recrutement. De nouvelles suppressions de postes sont ainsi attendues après la suppression de 1500 postes pour la rentrée 2023. Le projet de loi de finances 2024 prévoit en effet la suppression de 2500 postes d'enseignants; justifiée par la baisse démographique du nombre d’élèves, estimée par le ministère à 83.000 en moins. Un argument que balaie pour BFMTV.com Grégoire Ensel, le président de la FCPE.
"On dénonce les classes en sureffectif, la baisse générale du niveau, le manque de remplaçants et on va encore supprimer des postes. Où est la logique?"












