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"On fait en sorte que ce soit le moins anxiogène possible": comment l'exercice attentat-intrusion s'est imposé dans les écoles

BFM Céline Hussonnois-Alaya , Journaliste BFMTV
Des collégiens se rendent en classe au lendemain de la rentrée dans le collège Léonard de Vinci de Tournefeuille (Haute-Garonne), le 2 septembre 2025

Des collégiens se rendent en classe au lendemain de la rentrée dans le collège Léonard de Vinci de Tournefeuille (Haute-Garonne), le 2 septembre 2025 - Adrien Nowak /Hans Lucas/AFP

Depuis neuf ans, les écoles, collèges et lycées doivent réaliser un exercice attentat-intrusion par an. Un exercice pas toujours anodin pour les élèves et parfois réalisé dans des conditions qui questionnent.

Septembre 2017, jour de pré-rentrée scolaire. Des policiers cagoulés font irruption dans un collège de l'Eure. Certains lancent des pétards, d'autres poursuivent des professeurs. Un exercice de simulation d'attentat-intrusion qui tourne au fiasco, des enseignants se cachent, d'autres fondent en larmes. Trop réel, l'exercice pousse des riverains à appeler la police, croyant à un attentat.

Rebelotte, il y a deux ans, dans un lycée privé du Mans cette fois. Un membre du personnel cagoulé surgit, talkie walkie en main, et menace de tuer le directeur. "Il y a eu des malaises, des cris, tout le monde a essayé de se cacher, il y en a même qui ont commencé à escalader les murs du lycée, la panique était vraiment totale", s'émeuvent des élèves auprès de France bleu ici Maine.

Cet exercice, souvent réalisé avec moins de remue-ménage, s'est imposé dans les établissements scolaires après les attentats de janvier et novembre 2015 à Paris ainsi que ceux du 14 juillet 2016 à Nice. Les risques liés aux attentats et intrusions ont ainsi été ajoutés au plan particulier de mise en sûreté (PPMS), dispositif de sécurité qui existe depuis 2002 dans les établissements scolaires français.

"Est-ce bien la peine de créer un tel stress pour les élèves et le personnel?" s'interroge pour BFMTV Philippe Ratinet, enseignant titulaire remplaçant dans l'Ain et président du Syndicat national des écoles (SNE).

"Quand on fait un exercice incendie, on n'a pas besoin d'allumer un brasier dans un bâtiment pour faire plus réaliste."

"Ça fait quelque chose"

"La première fois, il y avait quelque chose d'impressionnant de s'entraîner à ce type de situation", se souvient Florence Comte, directrice d'une école élémentaire dans le Var et secrétaire du Syndicat des directeurs et directrices d'école (S2DÉ). Mais depuis, "l'exercice est entré dans les mœurs", analyse pour BFMTV Romain Bertrand, principal dans l'Yonne et membre de l'exécutif national du Snpden-Unsa, le syndicat des personnels de direction.

D'autant plus pour cette génération d'élèves qui a grandi, voire débuté sa scolarité avec ces exercices. Car pour ceux qui viennent d'entrer en seconde, ils les pratiquent depuis leur entrée au CP. Et pour les élèves de 5e, ils les connaissent depuis leur première année de maternelle.

"Ils ont grandi avec l'idée que l'école pouvait être menacée", pointe pour BFMTV Sophie Vénétitay, professeure de sciences économiques et sociales dans l'Essonne et secrétaire générale du Snes-FSU, le premier syndicat du secondaire.

Dans son lycée, un membre de la direction vient tambouriner à certaines portes pour vérifier qu'elles sont bien fermées et que personne ne traîne dans les couloirs. "Ça fait toujours quelque chose", observe Sophie Vénétitay.

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L'année dernière, dans le collège de Romain Bertrand, un des membres des services départementaux de l'Éducation nationale devait jouer l'intrus, équipé d'un tee-shirt rouge portant l'inscription "je suis une menace", pénétrer l'enceinte du collège et déambuler.

"C'est un AED (assistant d'éducation, NDLR) qui l'a vu le premier et qui a donné l'alerte (le boîtier de l'alarme se trouve à la vie scolaire, NDLR). Je ne voulais pas que ce soit la direction qui le fasse. L'objectif, c'est que ça devienne un réflexe et de créer une culture du risque."

"On fait en sorte que ce soit le moins anxiogène possible"

Pour les enfants de maternelle, un jeu est souvent prétexté. Comme dans cette école maternelle des Hauts-de-Seine où les enfants ont pour consigne de se cacher dans les locaux afin de faire une farce à l'agent d'accueil qui les croit disparus. "Quand ils sont un peu plus grands, on leur explique qu'on s'entraîne à se cacher et à faire le moins de bruit possible si jamais un méchant entrait dans l'école", poursuit Florence Comte, du S2DÉ. "On fait en sorte que ce soit le moins anxiogène possible."

"Il faut, petit à petit, leur faire comprendre le principe du risque."

Mais même dans le second degré, cet exercice n'est pas toujours vécu de manière anodine. L'année dernière, c'est notamment à la porte de la classe de seconde de Sophie Vénétitay que le membre de la direction est venu tambouriner. Porte qu'elle avait, comme le prévoit le PPMS, fermée à clé et devant laquelle se trouvait une table renversée afin d'obturer la partie vitrée de la porte. "Même si on sait que c'est un exercice, ça fait quand même bizarre."

Lors de cet exercice, cette enseignante et porte-parole du Snes-FSU était cachée par son bureau, tout en restant face aux élèves. C'est alors que l'un d'eux, pourtant prévenu qu'il s'agissait d'un exercice, lui lance: "vous êtes bien cachée, madame?"

Sophie Vénétitay le sait, cet exercice impressionne toujours les élèves. "Les portes, les fenêtres et les rideaux sont fermés, les lumières sont éteintes. Les élèves doivent se cacher et rester silencieux. Il y en a qui ricane, oui, mais on sait que c'est aussi pour masquer leur peur ou leur gêne (...) Tous les ans, on a des crises d'angoisse."

Problèmes de porte, verrou, grillage

Depuis neuf ans, soit l'année scolaire 2016-2017, un exercice de sécurité pour les risques d'attentat-intrusion doit donc en principe être réalisé chaque année dans tous les établissements scolaires de France, des écoles maternelles au lycée. Pourtant, "certaines écoles ne le font pas", assure à BFMTV Christophe Gruson, professeur des écoles et secrétaire national du Syndicat national des lycées, collèges, écoles et du supérieur (Snalc) chargé du premier degré.

"Jamais fait de PPMS (plan particulier de mise en sûreté, NDLR) intrusion dans l'école", témoigne un membre du Snalc dans une enquête publiée en avril dernier sur la sécurité des écoles.

S'il faut reconnaître que de nombreux établissements y sont rompus, pour d'autres, l'exercice se déroule dans des conditions qui interrogent. Les exigences sont "incohérentes", dénonce encore Christophe Gruson. Car selon lui, cet exercice s'inscrit dans un contexte plus large de manquements majeurs concernant la sécurité des écoles.

Porte des sanitaires ou du local communal qui restent ouvertes sur l'extérieur de l'école, verrou accessible aux adultes depuis l'extérieur de l'établissement... Le bâti scolaire ne garantirait pas, selon lui, la sécurité des écoles pourtant au cœur de cet exercice.

"Dans mon école, par exemple, les portes ne se verrouillent que de l'extérieur", abonde la directrice d'école Florence Comte. "Pour beaucoup d'écoles, le grillage de clôture est très bas, c'est relativement facile pour un adulte de passer par dessus."

Un "amateurisme" en matière de sécurité?

Dans l'enquête du Snalc, plus de la moitié des personnes sondées estiment que leur école n'est en effet pas équipée d'une clôture sécurisante. Et plus de quatre sondés sur dix indiquent que les travaux de sécurité demandés ne sont pas réalisés par les municipalités, en charge du fonctionnement et de l'équipement des écoles primaires.

Pour certaines, il faut des années avant que la demande ne soit satisfaite, précise encore l'enquête du Snalc. "Dans ma commune, la clôture ne ressemble plus à rien, et il y a même des trous dans lesquels passent les élèves, la chose est signalée depuis trois ans maintenant", témoigne un membre du syndicat.

D'autres font état de l'absence de porte à leur classe ou encore d'une porte qui se ferme automatiquement dès qu'elle se claque. "Cela fait quatre fois que je dois utiliser ma carte bleue pour faire sortir mes élèves de la classe (...) cela peut me prendre trois à quatre minutes. Si un jour un incident se déclare, je crains de ne pas pouvoir évacuer."

"Ça montre bien l'amateurisme en matière de sécurité des écoles", regrette Christophe Gruson.

Corne de brume et sifflet

Il n'en reste pas moins que cet exercice est jugé par le ministère "primordial pour l'apprentissage par les élèves et personnels des conduites à tenir". Il doit par ailleurs être signalé de manière différente, ajoute le ministère. L'alarme visuelle et/ou sonore doit ainsi être distincte de l'alarme incendie.

Selon les établissements, le déclenchement de cette alarme peut se faire depuis le bureau de la direction, par un boîtier placé à la vie scolaire ou dans chaque classe, ou encore via une balise portable (à placer dans la poche ou porter autour du cou). "Mais dans certaines écoles, c'est une corne de brume", pointe la directrice d'école Florence Comte. "Tout dépend du budget et de l'équipement fourni par la municipalité."

"Parfois, c'est un simple sifflet", déplore Christophe Gruson, du Snalc. Quand ce n'est pas plus simplement à la voix. "Evidemment, selon la configuration des locaux, on peut tout à fait ne pas l'entendre." Le Snalc évoque ainsi "un dispositif de mise en alerte absolument inadapté, relevant parfois du Moyen Âge quand il n'est pas inexistant".

Selon l'enquête du Snalc, une personne interrogée sur dix indique être dans l'incapacité matérielle de donner l'alerte en raison de la configuration du bâti et/ou de l'absence d'équipement prévu à cet effet. "En réalité, la seule alerte, ce serait le premier coup de feu."