"On fait les poches aux Français": le ras-le-bol des patients et visiteurs contre le parking payant à l'hôpital
Le parking du CHU de Saint-Etienne, géré par le groupe privé Effia depuis septembre 2024. - JEAN-PHILIPPE KSIAZEK
Ces dernières années, Michel enchaîne les séjours et les rendez-vous au centre hospitalier de Dijon, à cause du cancer rare de la moëlle épinière qu'on lui a diagnostiqué en 2018: un granulomatose lymphamoïde, pour lequel il est aujourd'hui en rémission.
IRM, prises de sang, TEP scanners, hospitalisations longues... À chaque rendez-vous, cet homme de 60 ans n'a pas d'autre choix que de mettre la main au porte monnaie s'il veut se rendre à l'hôpital avec sa propre voiture, au lieu du véhicule sanitaire léger (VSL) mis à sa disposition dans le cadre de sa prise en charge.
"À une époque je devais aller à l'hôpital tous les jours. Quand j'étais en forme j'essayais au maximum de prendre ma voiture car c'était beaucoup plus simple: ça m'évitait d'attendre des heures, j'étais plus flexible", explique à BFMTV le sexagénaire.
Résultat, le stationnement lui coûtait alors pas moins de 6 euros par jour, soit entre 120 et 150 euros par mois.
"Vous n'avez pas le choix que de payer"
Bordeaux, Nancy, Amiens, Cambrai, Le Havre, Brest, Besançon, Marseille, Le Mans... Chaque année, la liste des hôpitaux publics qui délèguent la gestion de leur parking à des concessionnaires privés s'allonge depuis plus d'une dizaine d'années. Cela s'explique par une pression financière qui s'accroît sur les établissements de santé.
Une situation qui crispe de plus en plus les patients et visiteurs forcés de s'y garer, parfois pour de longues durées.
"On fait les poches aux Français!", lance même Alice Elvan Celik, lorsqu'on l'interroge sur le sujet. Et pour cause, cette Toulousaine de 35 ans s'est retrouvée à révoir rendre visite à sa mère, hospitalisée 10 jours à l'hôpital Rangueil de Toulouse après un arrêt cardiaque à 75 ans. Chaque jour, chacun des membres de la fratrie devait débourser pas moins de 3,5 euros pour pouvoir venir voir leur mère.
Une situation qu'elle juge "ridicule", d'autant que cet établissement hospitalier se trouve sur les hauteurs de la ville de Rangueil, et qu'il n'est pas particulièrement facile d'accès en transports en commun. "Depuis le métro, il y a beaucoup de marche pour accéder au bâtiment donc on n'a pas pas le choix que de s'y rendre en voiture et de s'y garer", explique cette conseillère France Travail.
La jeune femme se souvient avoir trouvé "assez absurde" de devoir payer le parking alors qu'elle était "dans la crainte de perdre sa mère, hospitalisée en soins intensifs. Ce n’est pas une question de quelques euros, mais ça m'a révoltée... Et le pire, c'est que vous n'avez pas le choix que de payer de toute façon".
Une question politique
En février dernier, le ministre de la Santé de l'époque, Yannick Neuder, avait promis devant l'Assemblée d'intervenir afin que les établissements de santé publique limitent ces frais. "Cela fait partie de l’accompagnement et de l’humanité que nous devons remettre dans nos politiques publiques", avait-il déclaré.
C'est la raison pour laquelle cet été, trois groupes parlementaires (La France insoumise, le Rassemblement national et le Parti socialiste) ont chacun mis sur la table une proposition de loi dans l'espoir de mettre un terme à cette situation. Le texte porté par le RN lors de sa niche parlementaire a été rejeté en séance à l'Assemblée nationale le jeudi 30 octobre. Une autre proposition de loi, défendue par LFI, est examinée ce mercredi en commission des affaires sociales, avant un examen à l'Assemblée prévu le 27 novembre.
"Aujourd'hui les trois quarts des centres de santé publics sont concernés", s'indigne auprès de BFMTV le député insoumis Raphaël Arnault - à l'origine de la proposition - qui déplore que cette situation se soit répandue de façon "si discrète" et "dans un tel silence politique" ces 10 dernières années.
"Il faut un accès libre et gratuit à l'hôpital", lance l'élu du Vaucluse, qui s'est lui-même retrouvé confronté à cette problématique en accompagnant un proche en situation de handicap d'un centre de santé à l'autre. "Du jour au lendemain on les a vu installer des barrières, si on voulait rester avec ce proche en guise de soutien il fallait payer".
"Ça nous semblait normal de rester à ses côtés"
Au mois de mars 2023, Dominique Saliou a subi la même peine à l'hôpital de la Cavale Blanche à Brest dans les derniers jours de vie de sa mère, qui a été victime d'un AVC à l'âge de 88 ans. "Elle est tombée dans un état végétatif et s'est battue pendant une semaine avant de mourir", se souvient ce fils qui est resté à son chevet pendant sept jours, en se relayant avec ses sept frères et soeurs.
"Ça nous semblait tout à fait normal de rester à ses côtés, d'avoir une approche humaine", raconte cet homme pour qui il était hors de question d'"être absent au moment où elle devait partir".
Pour autant, Dominique est tombé de haut lorsqu'il a découvert que veiller sa mère mourante avait un prix. "J'ai été choqué - c'est peut-être même un euphémisme - de devoir sortir le porte-monnaie avant même d'avoir mis un pied dans l'hôpital... Où est l'éthique? Personne n'a choisi d'être malade, et encore moins d'être mourant."
Ce Breton est tombé des nues en découvrant les tarifs pratiqués par la société qui gère le parking depuis janvier 2024. Pour un visiteur, le stationnement coûte 10,50 euros pour six heures et 23,30 euros pour une journée complète. Résultat: sur sept jours, Dominique a déboursé près d’une centaine d’euros. Et la facture s’alourdit encore lorsqu’on y ajoute le passage de ses frères et sœurs.
"Il va de soi que c'est un moindre mal dans un tel contexte mais c'est d'autant plus scandaleux de se faire de l'argent sur la misère des gens, alors qu'ils sont vulnérables et n'ont d'autre choix que de payer... C'est la double peine!", râle-t-il, dénonçant une "marchandisation de la santé".
Dominique s’interroge sur l’éthique de la privatisation de ces parkings. "L’éthique et le bon sens voudraient que la collectivité fixe des garde-fous: d’accord, investir dans des parkings a un coût, mais il faut garder un minimum de décence. Ce qui me dérange profondément, c’est qu’on ne se pose plus de questions: on tarifie, on tarifie, en oubliant le respect."











