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Trois démissions, un élu suspendu: l’équipe municipale d’Ivry-sur-Seine vacille après le témoignage d’une jeune femme, victime de viol

BFM Florent Bascoul
Hôtel de ville d'Ivry-sur-Seine le 12 juillet 2019

Hôtel de ville d'Ivry-sur-Seine le 12 juillet 2019 - RIEGER BERTRAND / HEMIS.FR / HEMIS.FR / HEMIS VIA AFP

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Une lettre ouverte pour briser sept ans de silence. Mélissandre, jeune militante communiste du Val-de-Marne a été victime de viol par un autre militant en 2016. À la suite de la condamnation de l'agresseur le 7 novembre dernier, elle dénonce le soutien apporté par quatre adjoints à cet homme avant et pendant le procès. Elle a pris le maire à témoin. Les élus ont été sanctionnés.

Place-forte du communisme à l'avant-garde des luttes sociales, Ivry-sur-Seine chancelle. Mélissandre, figure militante des jeunes communistes (JC) du Val-de-Marne jusqu'en 2018, est sortie du silence après la condamnation le 7 novembre dernier du militant qu'elle accusait de l'avoir violée, il y a bientôt dix ans.

La jeune femme participait à un camp d'été de la JC en Bretagne en 2016. Elle était alors âgée d'une petite vingtaine d'années. Son agresseur, 26 ans à l'époque, un militant chevronné, candidat sur la liste du Front de Gauche lors des élections régionales 2015 en Île-de-France était un proche de sa victime.

Le parquet avait requis onze ans de prison pour des faits de viols sur deux militantes. Il a finalement écopé d'une peine de cinq ans de prison dont trois avec sursis et deux ans aménageables. Il est donc ressorti libre de l'audience mais condamné et n'a pas fait appel de sa condamnation.

Dans une lettre ouverte adressée au maire, Philippe Bouyssou (PCF) publiée sur Instagram ce mercredi 26 novembre, la jeune femme dénonce le soutien apporté par des élus à son agresseur avant le procès et pendant l'audience, en s'exprimant devant les juges en sa faveur.

"Considérez-vous compatible avec les valeurs d'Ivry-sur-Seine que des élus se présentent ou témoignent dans un procès pour viols en soutien à celui qui est désormais reconnu coupable?", interroge-t-elle.

Jeudi dernier, le maire a convoqué une réunion avec les conseillers municipaux de la majorité. Il a permis aux élus désignés par la lettre de s'exprimer. Philippe Bouyssou a enregistré la démission de trois élus de la majorité et suspendu un quatrième. Sarah Misslin, adjointe à la prévention de la délinquance a choisi de démissionner, le premier adjoint, Romain Marchand, qui s'y refusait a été suspendu.

"Je n'ai rien à leur reprocher sur leur mandat et leur engagement en matière de lutte contre les violences sexistes et sexuelles mais je ne pouvais pas simplement m'excuser, il fallait des sanctions", explique le maire, Philippe Bouyssou, à BFMTV. Il reconnaît avoir été au courant de l'affaire mais à distance. "J'ai été informé des faits et de la procédure de très loin, je savais qu'il y avait une instruction qui traînait puis qu'un procès allait se dérouler".

Samedi dernier, le maire a aussi publié sur Instagram une réponse à la lettre de Mélissandre. "Elle constitue pour moi, comme pour beaucoup un véritable séisme en matière de prise de conscience, et entraîne une crise politique salutaire et inédite à Ivry", écrit l'édile qui présente ses excuses.

Une militante convaincue à l'ascension rapide

Mélissandre n'a pas grandi à Ivry-sur-Seine mais à Fontenay-sous-Bois, une autre commune du Val-de-Marne, dans cette banlieue rouge où le communisme municipal est encore vivace. Issue d'une classe populaire, une maman assistante maternelle et un père au chômage, la jeune femme a pu disposer d'un accès privilégié à la culture.

"Petite, j’ai bénéficié du théâtre, ce qui m’a littéralement sauvée de mes problèmes de diction. J'ai eu également du soutien scolaire gratuit parce que mes parents n’avaient pas les ressources culturelles, ni financières", confie-t-elle auprès de BFMTV. Son entrée en militance va s'effectuer à l'université à travers des lectures.

Elle adhère alors à l'Union des étudiants communistes (UEC), puis en 2014, rejoint le Mouvement des Jeunes communistes de France (MJCF). "Très vite, on m'a fait prendre des responsabilités. J'ai été propulsée trop rapidement", estime-t-elle aujourd'hui avec le recul. En 2016, la jeune femme devient coordinatrice du MJCF du Val-de-Marne.

Elle faisait alors partie d'une nouvelle génération de futurs cadres appelés à prendre des responsabilités dans des collectivités locales dirigées par le PCF ou ses alliés, à participer à des campagnes électorales. "À ce moment-là, mon monde entier, personnel, professionnel, amical tourne autour de l'organisation. J'étais associée à mon agresseur dans une relation asymétrique de pouvoir. Il était ambitieux et avait beaucoup d'appuis. C'est ce qui a compliqué ma démarche de sortir du silence".

L'agresseur apparaît aux côtés d'élus

2018 est une année déterminante pour Mélissandre. Quelques mois après la campagne #MeToo, Le Monde publie les témoignages de cinq jeunes femmes adhérentes des organisations de jeunesses du PCF victimes d'agressions sexuelles.

"J'avais été contactée à cette occasion par des journalistes avec Camille, l'autre militante victime du même agresseur, mais nous avions refusé, estimant que nous devions protéger nos vies privées", se remémore-t-elle. La jeune femme décide de porter plainte. "Je l'ai fait après un cheminement personnel. J'ai lu les articles. J'ai compris que ce que j'avais vécu n'était pas normal, que je n'étais pas seule". Son agresseur est rapidement mis en examen et la direction du Parti communiste du Val-de-Marne procède à sa suspension.

Pourtant, l'homme va continuer à apparaître à Ivry-sur-Seine aux côtés des élus communistes de la ville. Mélissandre est profondément mal à l'aise lorsqu'elle découvre des photos de son agresseur assistant à un match de handball à côté de Philippe Bouyssou, quelques mois après le dépôt de plainte.

"Je l'ai vu deux ans plus tard figurer dans les premiers rangs lors d'une soirée de lancement de la campagne des élections municipales. J'ai arrêté d'aller à la Fête d'Ivry après être tombée nez à nez sur lui", explique-t-elle.

Écœurée par l'importance encore accordée à son agresseur, elle tourne le dos à l'engagement politique.

"Je ne me sentais plus en sécurité. Des adhérents remettaient notre parole en question. Ce n'était plus possible de militer dans ces conditions".

Lorsqu'elle se décide à revenir dans l'arène, elle met rapidement un terme à l'expérience. "J'avais fait campagne pour Clémence Guettée lors d'une élection législative mais je me suis retrouvée au même endroit qu'un élu d'Ivry-sur-Seine qui soutenait mon agresseur. Je me suis terrée à nouveau".

Des adjoints qui témoignent en faveur de l'accusé

Après sept ans de procédure, le procès s'est finalement déroulé début novembre. Il a été une nouvelle épreuve pour Mélissandre qui a vu plusieurs adjoints au maire d'Ivry-sur-Seine témoigner en faveur de l'accusé.

"Ils ont montré beaucoup d'indulgence en reconnaissant tous son côté lourd et dragueur sans se rendre compte que c'étaient des signes de prédation. Encore aujourd'hui, ils sont incapables de dire que c'est un violeur sous prétexte que c'est un ami", déplore-t-elle.

La jeune femme désormais maman et professeure des écoles considère que le retentissement de sa lettre est lié à l'approche des élections municipales.

"Si on n'avait pas été à quelques mois du scrutin, je n'aurais peut-être pas réussi à arracher au maire cette réponse. Il y avait un contexte favorable à ce que ma parole soit entendue. Maintenant, j'aurais préféré ne pas attendre sept ans pour obtenir ce jugement".

Le maire nous assure de son côté que "si cela était arrivé à un autre moment qu'à quelques mois des municipales [il aurait] agi de la même façon".

L'adjointe démissionnaire regrette "une mise au pilori"

Le premier adjoint, Romain Marchand a publié un long message sur Facebook dans lequel il regrette que sa présence au procès puisse "être vue comme une prise de position publique et donc un soutien de nature politique".

"Lorsqu’en 2018, j’ai appris que l’un de mes amis était accusé de viol, j’ai été profondément ébranlé. Ebranlé parce que cela venait heurter mon engagement politique de toujours contre les violences faites aux femmes. Face à une contradiction aussi importante, je comprends que certains choisissent de rompre immédiatement tout lien. J’ai fait un choix différent, celui de maintenir un lien personnel", a-t-il écrit, avant de présenter ses excuses aux victimes.

L'adjointe à la prévention de la délinquance, Sarah Misslin est plus particulièrement ciblée dans la lettre ouverte de Mélissandre. Elle lui reproche d'avoir "expliqué qu'il y [avait] de vraies victimes et de fausses victimes". L'élue démissionnaire assure auprès de BFMTV que les propos ne sont pas fidèles à ce qu'elle a déclaré au tribunal.

Secrétaire de la section PCF d'Ivry-sur-Seine, Sarah Misslin a suspendu l'agresseur de Mélissandre, mais reconnaît qu'ils sont ont toujours conservé cette relation amicale, et qu'ils ont même entretenu une rapide relation amoureuse. "J'avais mis le maire au courant de mon intention de témoigner. Il ne pouvait de toute façon pas me l'interdire. Je tenais à donner mon point de vue sur l'accusé, sa personnalité. Il m'a apporté beaucoup de soutien lorsque j'ai moi-même été victime d'un viol. Je peux comprendre que ce soit insupportable à entendre".

Elle considère avec le recul que son organisation n'a pas réussi à construire des espaces qui permettent aux victimes de continuer leur activité militante sans rencontrer leur agresseur. L'ancienne élue regrette "une mise au pilori" après ce procès et se dit "blessée dans [sa] dignité, sa sa réputation, sa vie professionnelle".

Le maire, Philippe Bouyssou, désigné par le PCF pour porter une liste d'union de la gauche aux prochaines élections a réuni ses alliés (EELV, LFI, L'Après, NPA, Génération.s) pour une réunion. La lettre de Mélissandre ne compromet pas la candidature. "On s'est tous mis d'accord pour que, au regard de l'ébranlement provoqué, nous faisions de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles à l'égard des femmes notre priorité", assure-t-il.

Peu de témoignages d'élus pour la victime

En dépit de quelques publications et prises de position publiques, Mélissandre déplore le manque de communication des cadres de son parti.

"Ce qui est hallucinant, c'est qu'on a vécu tout ça dans le cadre d’une organisation politique, et depuis le verdict, pour ma part, je n’ai reçu aucun appel, aucun message de responsable politique du PCF", regrette Mélissandre.

Si le procès est resté assez confidentiel et que les premiers articles de presse ont été publiés après la publication de sa lettre ouverte, son avocate, Me Lorraine Questiaux, a partagé sur des boucles féministes du PCF, l'information de cette condamnation.

"J'ai reçu des messages de militants m'exprimant leur soutien mais pas de responsables".