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La course aux expulsions : une comptabilité qui nous fait honte

BFM Hervé Gattegno
Hervé Gattegno

Hervé Gattegno - -

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Le ministère de l’Intérieur a expulsé 36 822 étrangers sans papier en 2012 : un record, qui s’explique en grande partie par des reconduites massives au 1er trimestre, sous la présidence de Nicolas Sarkozy.

La publication de ce chiffre produit un effet déplaisant : le ministère le diffuse comme s’il s’agissait d’une performance. On en déduit l’efficacité comparée de la droite et de la gauche contre l’immigration clandestine – et on oublie presque que ce n’est pas un nombre de cambriolages ou d’accidents mais d’êtres humains en situation de détresse : des personnes qu’il n’est pas immoral d’expulser ; mais qui ont droit à cette dignité élémentaire de n’être pas seulement arrêtés, expulsés et comptabilisés. Ce n’est donc pas la statistique en soi qui est dérangeante mais l’inhumanité bureaucratique qu’elle exprime. Ces gens n’ont pas de titre de séjour. Pour autant, il n’y a pas de titre de gloire à les expulser.

Il n’empêche que ce nombre d’expulsions constitue bien un record. Faut-il en déduire une forme de continuité entre Manuel Valls et Claude Guéant ?

Il y a une continuité évidente – et aussi des différences. Si on considère que le gouvernement refuse les régularisations massives et fait exécuter les décisions d’expulsions prises par la justice, on peut estimer que la politique n’a pas changé. La politique des reconduites (à la frontière) a bel et bien été… reconduite. Cela dit, Manuel Valls a légèrement assoupli les critères de régularisation, qui restent donc très contraignants : 5 ans de présence pour les familles et 3 ans de scolarité pour les enfants, 8 mois de travail pour les adultes (avec bulletins de salaires !), personne ne peut dire que c’est laxiste.

Ne peut-on pas, soupçonner Manuel Valls de mettre en avant ce chiffre pour démontrer la fermeté de sa politique en matière d’immigration ?

Ce n’est pas un soupçon mais une certitude. Cela dit, il est dans son rôle et – quoi qu’on pense de cette politique – on ne peut pas reprocher à François Hollande de ne pas avoir annoncé la couleur durant sa campagne. Au PS en tout cas, il ne reste plus grand monde pour réclamer des régularisations systématiques. Il y en avait eu 131 000 en 1981, 80 000 en 1997. Donc sur ce plan-là, la doctrine de Manuel Valls est plus proche de celle de Nicolas Sarkozy que de Lionel Jospin. Elle correspond surtout au souhait d’une majorité de Français puisqu’elle ne déplait vraiment qu’à la gauche de la gauche (pour qui on en fait toujours trop contre les sans-papiers) et au FN (pour qui on n’en fait jamais assez).

Faut-il obligatoirement considérer que la crise oblige les gouvernements à réprimer plus durement l’immigration clandestine ?

C’est difficilement discutable. Pas seulement par le coût social de l’immigration (qui est difficile à établir). Mais la crise ajoute aux difficultés d’insertion, elle pèse sur la cohésion sociale. C’est ce qui rend plus nécessaire la maîtrise des flux migratoires. Ce qui est choquant, c’est de fixer des objectifs d’expulsions : on retombe dans cette logique de marchandisation des individus qui est détestable. Manuel Valls semble vouloir y renoncer : il a raison. A part cela, il faut rappeler aussi qu’il y a, chaque année, près de 30 000 régularisations (presque autant que d’expulsions) ; et 180 000 entrées légales. La vérité, c’est que la France reste un grand pays d’immigration. Peut-être que M. Valls devrait aussi rappeler ces chiffres – et les présenter comme des succès.

Ecoutez ici le Parti Pris d'Hervé Gattegno de ce mercredi 23 janvier.