Ayrault : « De la poudre aux yeux »

« De la poudre aux yeux » - -
J-J B : Est-ce que Fadela Amara doit démissionner ?
J-M A : C’est son problème maintenant. Elle a fait le choix d’entrer dans le gouvernement de Nicolas Sarkozy, elle ne doit pas être vraiment surprise. Dans la campagne présidentielle il a été question de tous ces sujets, du Ministère de l’Immigration et de l’Identité Nationale, donc d’entrée ça m’a surpris. Je la connais, c’est quelqu’un pour qui j’ai de l’estime mais je ne comprends pas ce qu’elle fait dans ce gouvernement. Le sujet c’est le test ADN profondément choquant et nous continuons la bataille pour que ce test soit supprimé de ce projet de loi. Cette bataille va continuer parce qu’elle mobilise beaucoup de gens et pas seulement la gauche mais aussi beaucoup de scientifiques. Le Comité National d’éthique s’est prononcé contre, comme les églises qui considèrent que ce n’est pas conforme à l’identité républicaine de la France.
J-J B : « C’est dégueulasse d’instrumentaliser l’immigration avec des tests ADN » dit-elle. Elle a rapidement rectifié parce que de nombreux députés UMP ont immédiatement réagi. Elle a finalement dit que la Gauche et la Droite étaient pareilles, que la Gauche n’avait jamais rien fait pour les quartiers en difficultés.
J-M A : Oui elle a réagi comme ça parce qu’il fallait qu’elle s’en sorte. Son moyen a été d’attaquer la Gauche. Mais il ne s’agit pas de faire un débat sur le mot « dégueulasse » ce serait vraiment ridicule. Surtout que si l’on fait le palmarès des mots parfois un peu limites de chacun, ce n’est pas Fadela Amara qui remporterait la palme. Le sujet de fond c’est la question du test ADN qui doit être supprimé parce qu’il est contraire à nos principes et soulève bien des interrogations y compris dans la majorité. Sur la question de dire que la Gauche n’a rien fait sur les banlieues, il est vrai que nous n’avons pas fait assez. Une vraie question serait : à quoi sert le ministère de Fadela Amara ? Celle-ci est chargée de préparée une nouvelle loi sur les banlieues mais je ne crois pas qu’on ait encore besoin d’une loi.
J-J B : Qu’allez-vous faire autour de cette loi sur l’immigration et sur le regroupement familial ?
J-M A : Nous continuons à mobiliser un mouvement d’opinion mais si la majorité UMP vote quand même cet article nous ferons un recours au Conseil Constitutionnel parce que nous pensons que nous avons des arguments à faire valoir. Ce projet de loi qui concerne le regroupement familial, soit une vingtaine de milliers de personnes et non pas des millions de personnes, on essaie de faire peur aux gens. Dans ce texte, il y a des restrictions très fortes aux couples mariés : un français marié avec une étrangère ou l’inverse, il y a des limitations au regroupement des couples. Voila un sujet sur lequel nous allons aussi faire un recours.
J-J B : Mais quand on regarde le texte actuel sur le test ADN il ne reste plus grand-chose dedans ?
J-M A : Raison de plus pour le supprimer, il n’y a pas besoin de le maintenir. Si on le maintient, ça veut dire qu’on le garde comme une sorte de drapeau. La loi doit s’appliquer à tous : si la loi c’est simplement de la communication, faire croire que l’on va résoudre les problèmes, ce n’est pas une bonne solution. J’ai été très choqué par ce qu’a dit le premier Ministre l’autre jour à savoir que c’était pour régler le problème des demandes abusives de droit d’asile. Alors que non, puisque ce test porte uniquement sur le regroupement familial. Alors que là on est en train de parler du problème général de l’immigration qui est bien un problème et qu’il faut réguler.
J-J B : Mais on attend vos propositions…
J-M A : Il y a plusieurs propositions, dont la première est de se mettre d’accord entre européens parce que pour l’instant nous n’avons pas beaucoup avancé au niveau de l’Union Européenne sur des règles communes en matière d’immigration clandestine, de régulation des flux migratoires. Il faut que la France et l’Europe se mettent d’accord pour assurer ce qu’on appelle le co-développement.
J-J B : Sauf que c’est difficile, les allemands ont besoin de main d’œuvre parce que leur taux de natalité est très faible donc ils font venir des immigrés ; nous notre taux de natalité est plus fort donc on a peut-être moins besoin d’immigration choisie.
J-M A : C’est possible qu’il y ait des besoins dans certains secteurs économiques, c’est un sujet qui est réel. Mais justement il faut qu’on ait des règles communes même s’il peut y avoir quelques différences dans l’application. L’immigration qui vient d’Afrique en particulier ne concerne pas que la France, elle concerne toute l’Europe. Voila pourquoi il faut traiter ces questions ensemble et agir ensemble, notamment vis à vis des pays d’origine. Dans ces pays il y a la misère, la guerre, et c’est pour cela qu’il faut être encore plus actif et ne pas se contenter d’un discours comme l’a fait Nicolas Sarkozy, qui d’ailleurs a laissé des traces très négatives.
J-J B : EADS maintenant. Allez-vous demandé la création d’une Commission d’enquête parlementaire ?
J-M A : Oui, nous rédigeons notre proposition de résolution car il y a urgence. Hier, j’étais à la Commission des Finances et nous avons auditionné le directeur du Trésor, le directeur de l’agence des participations de l’Etat. Mais nous n’avons pas de réponses assez précises à nos questions parce qu’il y a quand même quelque chose qui ne va pas. On ne va pas nous faire croire que l’Etat n’était pas au courant des difficultés.
J-J B : C’est ce que dit Thierry Breton, et le Président de la Caisse des Dépôts et Consignations…
J-M A : Il n’y a pas que eux qui font l’Etat ! C’est tout un ensemble. La présidence de la République, le Gouvernement, vous n’allez quand même pas imaginer que le ministère de l’Intérieur, tutelle des renseignements généraux, ne sait pas qu’il se passe un certain nombre de choses anormales en matière d’achat, de revente d’actions, qui peuvent conduire à des délits d’initié. C’est le métier du ministère de l’Intérieur, comme c’est celui de la Défense, puisque celle-ci est aussi la tutelle sur les industries.
J-J B : Et vous demandez à Nicolas Sarkozy de s’expliquer ?
J-M A : Il ne faut pas qu’il y ait d’échappatoire. Il ne suffira pas que Nicolas Sarkozy nous fasse une déclaration en disant qu’il y a un scandale. Car oui, cela en est un. Mais derrière, est-ce que l’Etat qui est à la fois actionnaire mais qui a aussi la mission de contrôler ce qui se passe en matière financière a vraiment joué son rôle ? Pour le savoir, une Commission d’enquête parlementaire est la meilleure solution et j’espère que la majorité de dira pas non. Là, on va interroger des gens sous serment, on peut enquêter sur pièce et sur place.
J-J B : La majorité pourrait s’y opposer ?J-M A : On verra, je ne sais pas. Je pose la question… Une autre question aussi : dans quelques jours aura lieu à Amsterdam, l’Assemblée Générale d’EADS. L’Etat français sera représenté. Nous avons posé une question hier à l’Assemblée Nationale à laquelle nous n’avons pas eu de réponse publique de la Ministre Mme Lagarde. A savoir : est-ce que l’Etat français représenté par des hauts fonctionnaires, a donné mandat pour renouveler le mandat d’administrateur d’Arnaud Lagardère ? N’ayant pas de réponse, nous avons reposé la question à la Commission des Finances. Les hauts fonctionnaires présents nous ont dit avoir mandat du Gouvernement de voter pour le renouvellement d’Arnaud Lagardère. Alors je me pose vraiment la question… Quand on connaît les liens entre Nicolas Sarkozy et Arnaud Lagardère qu’il qualifie de « son frère »… Je crois qu’il y a connivence. Je pense d’ailleurs que ça ne va pas s’arrêter là : il y a aussi le dossier Areva c'est-à-dire le constructeur nucléaire public français où il est question de vendre cette entreprise à M. Bouygues, et ce dernier est aussi le patron de TF1…
J-J B : On croirait entendre François Bayrou…
J-M A : S’il y a des convergences c’est très bien. Il n’y a pas que la Gauche qui peut penser ça. Je crois qu’il y a beaucoup de français qui se posent des questions et on veut la clarté. J’ai l’impression qu’il y a une sorte de nuage de fumée, on va beaucoup parler du scandale et c’en est un parce que derrière, c’est l’emploi industriel, ce sont les sites industriels, en France et en Europe. Il faut aller encore plus loin ! C'est-à-dire la politique industrielle de la France, le mécano industriel, le mécano politico médiatique… Se demander si tout ça est bien démocratique. On parle de nouveaux pouvoirs pour le Parlement, des réformes institutionnelles. Si l’on dit non à notre Commission d’enquête, ça veut dire que tout ça aussi c’est de la poudre aux yeux.
J-J B : Pourquoi ne pas interdire aux grands patrons qui ont des contrats avec l’Etat de posséder des médias ?
J-M A : Ça fait partie de nos propositions. Nous proposons qu’une loi définisse les règles. Nous avons plusieurs fois interpellé le Gouvernement sur ce point et nous ferons des propositions concrètes. L’idée c’est de dire que toute entreprise qui bénéficie de commandes publiques de l’Etat ne puisse pas être propriétaire d’un groupe de presse parce que ça devient très inquiétant. Il y a un risque pour l’indépendance du comité de rédaction. Nous avons proposé cela dans la Réforme Constitutionnelle, lorsque nous sommes allés devant la Commission Balladur avec François Hollande. Nous avons fait cette proposition.
J-J B : Parlons des stock-options. Louis Gallois, le Président d’EADS veut supprimer les stock-options dans son groupe. Je crois qu’il y a divergence au sein du Parti Socialiste, qu’en pensez-vous ?
J-M A : Il n’y a pas divergence sur la question de fond. Nous avons déjà aborder ça pendant la campagne présidentielle. Notre position c’est de dire que l’on supprime les stocks-options sauf sur les entreprises innovantes et les start-up, qui ont besoin de se développer dans les secteurs d’excellence, dans les pôles de compétitivité. Pour le reste, je trouve que ce qu’a proposé Louis Gallois c'est-à-dire pour l’écrasante majorité des entreprises, c’est une bonne mesure. On supprime les stock-options, on les remplace par des actions gratuites que l’entreprise donne. A condition que ça ne soit pas seulement aux dirigeants. Que tous les salariés puissent en bénéficier.
J-J B : Il est prévu de taxer les actions gratuites…
J-M A : C’est normal, il n’y a pas de raison, c’est un revenu. Mais je mets une condition : aucune action détenue par un dirigeant ne pourra être vendue par un dirigeant, parce qu’il y a toujours ce risque de soupçon d’être informé des évolutions de la valeur de l’action. Je pense qu’il faut moraliser tout ça. Quand Louis Gallois le propose, je lui fais confiance, parce que c’est un grand chef d’entreprise intègre, un grand industriel.
J-J B : Est-ce que vous comptez succéder à François Hollande à la tête du PS ?
J-M A : Non, je n’ai pas du tout envisagé cette hypothèse. La question du remplacement de François Hollande se pose mais je ne sais pas encore qui je vais supporter. Je pense qu’avant de poser le problème en tant que personne, voyons si au sein du parti socialiste il y a suffisamment de convergence. Je crois qu’il y en a beaucoup. Il existe une large majorité au sein du PS mais elle n’est pas encore constituée. Ce à quoi j’assiste, c’est le retour un peu en arrière. La sagesse est de ne pas reconstituer les anciens courants. Il faut chercher les convergences politiques et idéologiques et je pense que si on est capable de faire ça… Après on verra qui sera le meilleur leader.












