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Des élèves se recueillent devant les fleurs déposées au collège Françoise Dolto à Nogent, au lendemain du meurtre d'une surveillante, le 11 juin 2025 en Haute-Marne

FRANCOIS NASCIMBENI © 2019 AFP

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Mélanie, surveillante, poignardée devant son collège: le récit des quelques secondes qui ont fait basculer Nogent dans l’horreur

BFM Céline Hussonnois-Alaya , Journaliste BFMTV
Mélanie, assistante d'éducation, est morte ce mardi 10 mai après avoir été poignardée par un collégien, devant l'établissement où elle travaillait, à Nogent. Ses proches, élèves et toute la communauté éducative lui rendront hommage lors d'une marche blanche ce vendredi. Un moment de recueillement après ce drame, qui s'est joué en quelques secondes.

Il fait bon ce mardi 10 juin au matin. Le ciel est déjà bleu au-dessus de Nogent, petite ville de Haute-Marne d'un peu moins de 4.000 habitants située à une vingtaine de kilomètres de Chaumont, la préfecture. Un bourg de campagne où tout le monde se connaît réputé pour ses balades le long de la rivière, son dolmen classé monument historique et son savoir-faire autour de la coutellerie, la spécialité locale. La journée s'annonce ensoleillée, il est 8 heures.

Devant le collège Françoise Dolto, un établissement tranquille d'un peu plus de 300 élèves, c'est l'effervescence des débuts de semaine - la veille, c'était la Pentecôte. Une effervescence mêlée à l'ébullition des fins d'année: le brevet approche pour les élèves de 3e, mais pour les autres, le mois de juin est déjà bien entamé, bientôt l'été et les grandes vacances.

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Surveillante tuée à Nogent en Haute-Marne: l'école face au fléau des armes blanches
17:00

Ce matin, devant les grilles, on contrôle les sacs; la gendarmerie est même là. C'est la deuxième fois qu'une fouille de ce type est organisée à Françoise Dolto - ce genre d'opération n'est pas inhabituelle devant les établissements du secondaire depuis la mort, en février dernier, d'un adolescent de 17 ans lors d'une rixe dans l'Essonne et la décision du gouvernement d'organiser des contrôles de sacs aléatoires en présence des autorités. La dernière fois, à Nogent, tout s'était plutôt bien passé.

Devant la table située à côté de l'entrée, les collégiens attendent de faire contrôler leurs sacs avant d'aller en cours. Un gendarme et une assistante d'éducation sont d'ailleurs là pour répartir la file d'élèves et envoyer l'un à droite, l'autre à gauche. Il est 8h15.

Presque tous les élèves sont passés; ne restent que quelques filles, une poignée de garçons et cet adolescent à l'air tendu qui fait les cent pas juste là, un peu plus loin. "Il était tout rouge, stressé, il faisait des allers-retours", se souvient l'un de ces collégiens.

"Il la plante dans le dos, à l'épaule et à la côte"

En quelques secondes, cette matinée ordinaire qui s'annonçait pareille à toutes les autres va basculer dans l'effroi. Tout va très vite. Le même collégien raconte.

"J'attendais dans la file de gauche pour me faire fouiller et à un moment, je me retourne: je vois (le collégien qui faisait les cent pas, NDLR) qui sort un couteau. Il essaie de planter (l'assistante d'éducation, NDLR), elle fuit un peu. Mais il lui touche l'oreille gauche. Ensuite, elle se retourne, elle court vers moi." Mais l'assaillant la rattrape.

"Il la plante dans le dos, à l'épaule et à la côte."

Une scène d'horreur. L'adolescent qui faisait les cent pas devant le point de contrôle vient de poignarder à plusieurs reprises la surveillante.

Le collège Françoise-Dolto de Nogent, en Haute-Marne, le mercredi 11 juin 2025.
Le collège Françoise-Dolto de Nogent, en Haute-Marne, le mercredi 11 juin 2025. © FRANCOIS NASCIMBENI / AFP

Augustin, en 4e, a lui aussi tout vu. "J'ai vu le coup dans le dos. Et après, Mélanie est tombée sur nous. Avec mon copain on avait du sang sur les chaussures." La surveillante s'effondre. Selon ce même collégien, le porteur du couteau lui lance:

"Ah, c'est qui maintenant le plus fort?"

Les blessures de Mélanie sont graves, très graves. "Elle était assise, elle disait: 'je vais mourir', 'je vais mourir'", raconte un élève de 3e qui a lui aussi assisté à la violente scène. La jeune femme est rapidement prise en charge par les secours, mais son état est critique. En urgence absolue. En tout, Mélanie présente sept plaies, principalement sur le côté gauche.

Dans le même temps, les élèves courent se cacher, les forces de l'ordre désarment l'assaillant - l'un des gendarmes est blessé à la main - l'immobilisent et l'interpellent. Le tout n'a pris que quelques instants.

Mais que s'est-il passé durant cette poignée de secondes? Qui est cet adolescent qui vient de poignarder cette surveillante avec une telle virulence? Et pourquoi?

S'en prendre à une surveillante

Le suspect est un élève de 3e du collège. Il a 14 ans, il est inconnu des services de police et sans antécédents judiciaires. Un garçon discret, d'apparence sans histoire, plutôt intégré au sein de l'établissement - il est même ambassadeur contre le harcèlement - dit-on dans un premier temps. Il y a bien eu, en début d'année, deux exclusions temporaires, mais depuis, rien de particulier.

Un collégien "tout à fait normal", assure le maire de Nogent. Après ces deux incidents en début d'année, l'adolescent n'a plus fait parler de lui, a eu de bonnes notes et "traçait sa route pour la seconde".

Rien de "bizarre" dans le comportement du jeune homme, indique également son frère à France 2. "À part jouer à la console, regarder des vidéos, c'est tout." Lui-même connaît la surveillante que son frère a poignardée. "Je ne pense pas qu'il ait des problèmes avec elle", ajoute-t-il.

Le collège Françoise Dolto à Nogent (Haute-Marne) où une assistante d'éducation de 31 ans a été poignardée avec un couteau par un élève lors d'un contrôle des sacs le 10 juin 2025
Le collège Françoise Dolto à Nogent (Haute-Marne) où une assistante d'éducation de 31 ans a été poignardée avec un couteau par un élève lors d'un contrôle des sacs le 10 juin 2025 © Jean-Christophe Verhaegen-AFP

Le vendredi précédent, il y a toutefois bien eu un accrochage avec une surveillante du collège. Le jeune homme embrassait sa petite amie, une assistante d'éducation l'a réprimandé, une remontrance qu'il n'aurait pas supportée. Dès le lendemain, et pendant trois jours, il ressasse son projet: s'en prendre à une surveillante, n'importe laquelle.

Le mardi matin, il choisit le plus gros couteau qui se trouve chez lui: un couteau de cuisine de 34 cm avec une lame d'une longueur de 20 cm. Il voulait "faire le plus de dégâts", expliquera le procureur de la République de Chaumont lors d'une conférence de presse.

"Il y en a qui disaient qu'il était un peu fou"

De nouveaux témoignages dressent un portrait plus sombre du jeune homme. "Il y en a qui disaient qu'il était un peu fou", affirme un collégien sur TF1. "Il avait un comportement violent", raconte encore un ancien camarade du suspect.

"On m'avait dit (...) que c'était un cinglé parce qu'il avait étranglé un (élève de) sixième. (...) Il avait mis un coup de poing dans la figure à un camarade aussi."

Des violences qui ont motivé ses deux exclusions. Le jeune homme est placé en garde à vue. Il coopère, répond aux questions des enquêteurs. Pour le procureur de la République, à ce stade de la procédure, aucun signe n'évoque un possible trouble mental. Pourtant, c'est bien là toute la question et des expertises psychologiques devront être menées.

Car les premiers éléments de l'enquête laissent entrevoir un adolescent au profil inquiétant. Le procureur décrit un collégien fasciné par la violence, la mort et les personnages les plus sombres des films et séries.

En garde à vue, il reconnaît être l'auteur des coups de couteau. Mais il n'exprime aucun regrets, aucune compassion pour la victime. Un jeune homme "en perte de repères quant à la valeur de la vie humaine à laquelle il ne semble pas attacher une importance particulière", selon les mots du procureur.

"Pourquoi on lui a fait ça?"

Deux heures après son agression, la surveillante meurt de ses blessures. À Nogent, c'est le choc, la sidération. "Elle avait tout pour elle", témoigne une cousine de Mélanie. Son oncle est abasourdi. "Je n'y croyais pas et c'est quand son frère m'a appelé pour me le dire que j'ai vu que c'était elle, c'était pas possible d'en arriver là."

Devant le collège, les drapeaux sont en berne. Et les cours sont suspendus jusqu'à jeudi. Parents, élèves, proches déposent fleurs et bougies.

"C'était une très bonne surveillante", s'émeut un élève pour France 2. "Pourquoi on lui a fait ça?"
Un homme accroche des fleurs sur la clôture du collège Françoise Dolto à Nogent (Haute-Marne), le 11 juin 2025, au lendemain de l'arrestation d'un lycéen après le meurtre d'une assistante d'éducation lors d'une fouille de sac
Un homme accroche des fleurs sur la clôture du collège Françoise Dolto à Nogent (Haute-Marne), le 11 juin 2025, au lendemain de l'arrestation d'un lycéen après le meurtre d'une assistante d'éducation lors d'une fouille de sac © François Nascimbeni-AFP

Dans le village où vivait Mélanie, à quelques kilomètres de Nogent, c'est l'incompréhension. "Je suis effondrée. C'est horrible", se désespère une voisine au Parisien. "On n'arrive pas à croire que cela peut arriver dans nos régions."

Côté politiques, les qualificatifs ne manquent pas pour évoquer le drame. Emmanuel Macron dénonce "un déferlement de violences insensé". Élisabeth Borne, la ministre de l'Éducation nationale, se rend sur place et décalre: "C'est vraiment toute la communauté éducative qui est sous le choc et la nation tout entière." Et l'Assemblée nationale observe une minute de silence.

Les députés dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale à Paris observent une minute de silence à la mémoire de la surveillante décédée après avoir été poignardée par un élève à Nogent, en Haute-Marne, le 10 juin 2025
Les députés dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale à Paris observent une minute de silence à la mémoire de la surveillante décédée après avoir été poignardée par un élève à Nogent, en Haute-Marne, le 10 juin 2025 © GEOFFROY VAN DER HASSELT © 2019 AFP

Les prises de parole se succèdent. C'est l'emballement. Gabriel Attal, l'ancien Premier ministre et ministre de l'Éducation, reconnaît "une forme d'échec collectif". Laurent Nuñez, le préfet de police de Paris, appelle quant à lui à un "choc d'autorité". "Il faut restaurer l'ordre", abonde Éric Ciotti, le patron de l'UDR. Marine Le Pen, la cheffe des députés RN, déplore enfin une "banalisation de l'ultraviolence, encouragée par l'apathie des pouvoirs publics à y mettre fin".

"Elle est malhonnête et sans pudeur", répond le président de la République qui annonce vouloir "interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans" si l'Union européenne ne le fait pas.

Pour François Bayrou, le Premier ministre, la réponse serait plutôt du côté des portiques de sécurité à l'entrée des établissements scolaires - une proposition qui fait elle aussi débat. Il annonce également l'interdiction des ventes de certaines armes blanches aux mineurs.

"C'était quelqu'un de merveilleux"

Mais qui était cette surveillante qui vient de mourir sous les coups de couteaux de l'un de ses élèves? Mélanie G. venait, il y a trois jours, de fêter ses 31 ans. C'était sa première année comme assistante d'éducation après une carrière professionnelle dans la coiffure. Elle avait d'ailleurs remporté le concours général de coiffure Grand Est à la foire de Châlons en 2018. Et affichait un grand sourire, médaille au cou et coupe à la main, lors de la remise des prix.

assistante d'éducation au collège Françoise-Dolto de Nogent, âgée de 31 ans, a été touchée "par plusieurs coups de couteau"
assistante d'éducation au collège Françoise-Dolto de Nogent, âgée de 31 ans, a été touchée "par plusieurs coups de couteau" © BFMTV

Elle vivait à Sarcey -un village d'une centaine d'habitants dont elle était d'ailleurs conseillère municipale- avec son compagnon, son beau-fils de 21 ans et son petit garçon de quatre ans. C'est pour lui qu'elle avait décidé de changer de vie professionnelle, pour avoir plus de temps à lui consacrer. Un petit garçon qui ne cesse depuis mardi de demander où est sa mère.

"On va devoir expliquer à son fils qu'il ne la retrouvera jamais", se désole Pauline, une amie d'enfance de Mélanie.

Mélanie, décrite comme un "rayon de soleil", par ses proches. À l'image du déguisement qu'elle avait enfilé lors du carnaval au mois de mars: un costume de cornet de glace dans lequel elle affichait son habituel large sourire dans les couloirs du collège.

Une jeune femme "adorable et serviable" qui ambitionnait de devenir accompagnante d'élèves en situation de handicap. "Ma nièce était dynamique, d'une gentillesse incroyable", pleure son oncle. "Aider les jeunes, c'était ce qui la poussait à se lever le matin", témoigne son beau-fils.

"C'était quelqu'un de merveilleux (...) une personne radieuse, une belle-mère aimante, une mère aimante pour mon petit frère qui se retrouve sans mère. Sa seule présence suffisait à partager de la joie."

L'été dernier, Mélanie relayait ce message sur Facebook: "La vie est courte. Passe-la avec des gens qui te font rire et te font te sentir aimé."

Jeudi, les cours ont repris avec émotion au collège Françoise Dolto. "Je me sens bouleversée de ce qui s'est passé mardi", témoigne une élève. "Triste de ne plus voir ma surveillante que j'adorais." Une minute de silence a été observée à midi, comme dans tous les établissements scolaires de France à la mémoire de Mélanie. Sa famille lui rendra hommage ce vendredi lors d'une marche blanche.

L'adolescent de 14 ans a été mis en examen pour "meurtre sur une personne chargée d'une mission de service public" et placé en détention provisoire.