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"Les détenus ont un temps d'avance": comment des objets interdits arrivent dans les cellules des prisons françaises

BFM Sylvain Allemand et Charlotte Lesage
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D'importantes fouilles de cellules ont eu lieu, ce jeudi 4 décembre, dans toutes les prisons du pays. L'objectif: vider les geôles des téléphones portables ou autres objets illégaux venus de l’extérieur qui inondent les maisons d’arrêt. Dans leurs cellules, les détenus redoublent d’ingéniosité pour se procurer certains objets.

Une vaste opération de fouille des cellules, ordonnée par le ministre de la Justice Gérald Darmanin, s’est déroulée ce jeudi 4 décembre dans plusieurs prisons du pays. Dans les 26 premières maisons d’arrêt concernées par cette opération, 400 téléphones, 600 objets interdits et plusieurs kilos de drogues ont été retrouvés dans les cellules.

"C’est un coup d’épée dans l’eau. Vu toutes les portes d’entrée qu’ont ces objets dans les établissements qui ont été fouillés, ils seront de retour dans les cellules dans quelques jours", cingle auprès de BFMTV Flavie Rault, secrétaire générale du syndicat national des directeurs pénitentiaires et ancienne directrice de la prison de la Santé.

Depuis plusieurs années, les détenus redoublent d’ingéniosité pour faire entrer des objets illégaux dans leurs cellules. Des méthodes de plus en plus élaborées qui s’ajoutent au manque de moyens humains et technologiques de certains établissements.

"Ils ont seulement 15 minutes pour faire sortir 50 prisonniers"

L’une des méthodes les plus anciennes pour faire rentrer des objets illégaux dans une prison est de les faire passer par le parloir, l’espace spécialement aménagé dans les établissements pénitentiaires, permettant aux détenus de recevoir des visites de leurs proches.

Avant 2009, n’importe quel détenu était fouillé automatiquement à la fin de son parloir. Après des signalements négatifs de la Cour européenne des droits de l’homme sur cette pratique, les agents pénitentiaires pratiquent désormais uniquement des fouilles ciblées.

En France, la législation prévoit trois créneaux hebdomadaires de parloir pour un prévenu et un pour un condamné. "Vous devez garantir l’accès au parloir à l’ensemble des détenus, sinon, en une semaine, vous avez une émeute", indique l’ancienne directrice de la Santé.

Dans cette prison parisienne qui possède 50 parloirs, les agents doivent donc évacuer 50 détenus "parfois pas coopératifs" en 15 minutes pour pouvoir tenir le planning des parloirs.

"C’est très très compliqué de bien fouiller autant de personnes en si peu de temps. On a une carence d’effectif qui s’ajoute à la surpopulation carcérale", décrit Flavie Rault.

Si la fouille des prisonniers après le parloir est compliquée, celle des visiteurs l’est tout autant. "À la Santé, le détenu peut recevoir 4 personnes en même temps. Donc cela fait potentiellement 200 personnes à faire entrer et sortir en 15 minutes pour les agents", souligne la syndicaliste.

Afin d’empêcher les visiteurs de pénétrer dans la prison avec des objets interdits, Gérald Darmanin avait annoncé la mise en place prochaine de six portiques à ondes millimétriques (POM) à l’entrée des établissements.

"Si on suit l’exemple de la Santé, ça veut dire que vous allez passer 200 personnes en un quart d’heure par ce dispositif?", s’interroge ironiquement Flavie Rault.

"Il faut aussi dire que d’un point de vue technologique, ces systèmes-là ne permettent pas de détecter quelque chose qui serait à l’intérieur du corps", ajoute-t-elle.

La difficile lutte contre les drones

Depuis les années 2020, les administrations pénitentiaires remarquent un développement important de l’utilisation des drones pour faire des livraisons extrêmement précises, parfois directement dans les cellules. "Le droniste sait où il va, il peut piloter assez finement sa livraison", assure Flavie Rault. Sur 186 prisons en France, 58 sont équipées de dispositifs anti-drones, soit environ un tiers seulement.

Pour les maisons d’arrêt équipées, les dispositifs de lutte anti-drone ont une efficacité relative pour des raisons notamment technologiques. "Les fréquences qui sont ciblées par ces dispositifs sont très rapidement contournées", relate la secrétaire générale du syndicat national des directeurs pénitentiaires.

"On n’arrive pas à suivre d’un point de vue technologique. On a toujours un train de retard en réalité et les détenus ont un temps d'avance", ajoute-t-elle avec regret.

Dernier exemple en date, ce mardi 2 décembre, avec l'interpellation de deux hommes et une femme, soupçonnés d'être impliqués dans de très nombreuses livraisons illicites d'objets par drone à des détenus, a indiqué le procureur de la République de Nantes dans un communiqué de presse. Il s'agit d'un homme, Célestin H., 27 ans, télépilote de drones et principal suspect. Ainsi que de sa mère, Isabelle C., 54 ans et du chauffeur, Lassana K., 24 ans.,

"Le télépilote était ainsi missionné pour acheminer des téléphones, des produits stupéfiants, voire des armes, au profit de détenus incarcérés dans l’établissement. De jour, les colis étaient largués par drone au-dessus de la promenade et récupérés directement par les détenus, tandis que, de nuit, les livraisons d’objets, dans des chaussettes, étaient réalisées directement aux fenêtres des cellules", a rapporté le procureur de Nantes, Antoine Leroy, joint par BFMTV.

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Les personnes interpellées proposaient leurs services sur un compte Snapchat aux détenus de différents centres de détention dans le Calvados, en Charente-Maritime, en Loire-Atlantique, dans la Sarthe, en Seine-et-Marne et dans la Vienne. Ils ont été présentés à la justice ce vendredi 5 décembre en comparution immédiate devant le tribunal correctionnel de Nantes.

En janvier dernier, trois frères et membres d'un réseau de livraison par drone de produits interdits dans plusieurs prisons de l'ouest avaient été condamnés à des peines allant de six mois à deux ans de prison ferme pour des faits similaires, relate France 3 Pays de la Loire.

Dans cette affaire surnommée "Air colis", les trois hommes utilisaient eux-aussi l'application SnapChat pour prendre les commandes. Les paiements se faisaient via des tickets PCS, rendant les transactions sécurisées et intraçables, rapportent nos confrères. Les livraisons étaient effectuées par drone aux fenêtres directes des cellules.

La délicate question de la corruption

Même s’il n’y a pas encore de chiffres officiels sur ce phénomène, la corruption de certains agents par des détenus, notamment issue du narcotrafic, est bien réelle. Dans l’actualité, plusieurs agents ont été arrêtés pour avoir introduit des téléphones ou des stupéfiants dans la prison.

"C’est quelque chose qui tend à être de plus en plus important et de plus en plus problématique parce que ça peut viser notamment un certain nombre de détenus avec une dangerosité très élevée. Notamment avec les narcotrafiquants qui ont quand même des ressources assez considérables pour corrompre des gens de la fonction publique, tout corps confondu d’ailleurs", concède Flavie Rault.

Une corruption qui peut se diviser en deux catégories. La première concerne des agents qui touchent une somme importante d’argent contre l’introduction d’objets interdits pour un détenu. Dans le deuxième cas, il s’agit de détenus qui menacent la famille d’un agent qui est donc contraint de coopérer avec lui.

"Il y a quand même une prise de conscience très nette de la nécessité de travailler sur ces questions, mais encore assez peu d’outils et assez peu d’objectivation", conclut la secrétaire générale du syndicat national des directeurs pénitentiaires et ancienne directrice de la prison de la Santé.