"La soumission chimique, c'est une confiance trahie": deux ans après avoir été droguée à son insu, la députée Sandrine Josso poursuit son combat

Lorsqu'elle nous reçoit dans son bureau parisien, Sandrine Josso nous précise d'emblée qu'elle a un train à ne surtout pas manquer. La députée de Loire-Atlantique doit se rendre à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) pour un colloque sur la soumission chimique. Un fléau contre lequel elle lutte depuis maintenant deux ans.
En novembre 2023, la députée de Loire-Atlantique a déposé plainte contre le sénateur Joël Guerriau qu'elle accuse de l'avoir droguée à des fins sexuelles lors d'une soirée. Mis en examen, Joël Guerriau, qui a annoncé dans une lettre qu'il démissionnerait de son poste, doit être jugé les 26 et 27 janvier prochains devant le tribunal correctionnel de Paris.
Prise en charge des victimes de soumission chimique, procès à venir, mission gouvernementale… Deux ans, jour pour jour, après les faits, BFMTV s'entretient avec celle qui se présente comme une "députée activiste d'une cause".
Le 27 novembre prochain aura lieu une audience préparatoire en vue du procès de Joël Guerriau. Dans quel état d'esprit êtes-vous?
"Je suis comme un sportif qui se prépare pour une compétition. J'ai toujours avec moi le dossier du procès, et je communique régulièrement avec mon avocat pour qu'on fasse un point. Je souhaite faire en sorte que ce procès soit pédagogique. C'est ça qui m'anime, que l'on explique bien ce qu'est la soumission chimique, ce qu'elle induit.
Ces actes-là sont prémédités. Le sénateur a prémédité (son geste, NDLR) notamment en faisant des recherches sur son téléphone et son ordinateur: "drogue", "viol", "effet du lendemain". Tout ça, ça a été retrouvé.
C'est très important pour le public de comprendre l'impact de ces préméditations, par rapport à ce qui se passe dans la tête d'une victime. Le psychotrauma, c'est aussi de savoir que quelqu'un qui faisait partie de votre sphère privée a prémédité son acte. Ça, c'est quand même très traumatisant. Moi, c'était un ami de 10 ans."
Revenons sur cette soirée du 14 novembre 2023. C'était il y a deux ans.
"Le mardi 14 novembre 2023, j'étais à l'Assemblée nationale. J'avais connaissance d'une soirée pour fêter la réélection d'un sénateur de mon département, que je connaissais depuis dix ans. J'y suis allée tout simplement en visite de courtoisie.
Je suis arrivée pour voir un ami, et je suis sortie parce que j'ai découvert un agresseur. J'ai réussi quelque part à puiser toutes les dernières forces qui étaient en moi pour m'échapper, mais c'était vraiment in extremis.
Quand je suis sortie, quand j'ai pu m'échapper, j'ai eu la chance de pouvoir aller me confier à un collègue. Il connaissait déjà les modes opératoires des prédateurs en soumission chimique et il m'a tout de suite dit: 'Il faut qu’on te fasse faire des prélèvements de sang et d'urine'.
J'étais en plein malaise parce que c'était la première fois que je prenais de la drogue, de la MDMA qu'on a dissimulée dans ce verre de champagne lors de cette soirée, que j'ai bue à mon insu.
Ça a induit chez moi des signes cliniques graves. C'est pour ça que mes collègues députés ont appelé le SAMU quand je suis revenue à l'Assemblée nationale."
Quand vous êtes-vous dit que quelque chose n'allait pas?
"C'était très clair. J'ai commencé à boire cette coupe de champagne et j'ai ressenti au bout d'une dizaine de minutes des symptômes, des nausées, des palpitations cardiaques intenses. Je sentais ma tête tourner, je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. Ça me donnait l'impression que j'avais pris une dose très importante d'alcool. C'est pour ça que parfois on peut confondre soumission chimique et alcool.
J'étais vraiment en détresse intérieure et en même temps j'avais un sentiment de honte. Je me disais 'mon corps me lâche, qu'est-ce qu'il se passe', je ne comprenais pas. Je voyais le sénateur me regarder de la tête aux pieds, je trouvais ça vraiment très bizarre. Il avait des propos qui me posaient question.
À un moment donné, il a voulu reprendre mon verre et est parti avec. J'ai vu qu'il tenait dans sa main un sachet. J'ai compris que j'étais déjà droguée et qu'il y avait un lien entre le sachet et le verre.
J'étais prise de panique, mais j'ai quand même réussi à me lever, à prendre mon manteau, à m'échapper de cet appartement. Il m'a poursuivie et j'ai réussi à rentrer dans un taxi.
J'ai eu peur de me faire violer. J'avais aussi la peur d'avoir un arrêt cardiaque parce que je ne comprenais pas comment c'était possible que mon coeur s'emballe comme ça. Oui, j'ai eu peur de mourir, à ce moment-là."
Joël Guerriau était un ami. Quel sentiment ça vous inspire?
"Ça ajoute de l'horreur dans l'horreur. La soumission chimique, c'est vraiment une confiance trahie. Ça peut être un ami, un parent, un beau-parent. C'est quelqu'un qui est vraiment dans notre sphère.
Il faut surtout s'enlever de la tête cette idée qu'il faudrait être plus prudent avec son verre. Ça, ce n'est pas une bonne perception de la soumission chimique. C'est surtout une confiance trahie par quelqu'un qui a un mode opératoire et qui le perfectionne au fur et à mesure du temps.
Les auteurs de soumission chimique sont des prédateurs en série. Il faut bien comprendre ça. Quelqu'un qui a ce mode opératoire, l'améliore, le personnalise, l'adapte par rapport à la proie qu'il a en ligne de mire."
Les différents agents et médecins qui vous ont pris en charge avaient-ils connaissance de ce phénomène?
"J'ai eu la chance d'avoir des professionnels de santé qui connaissaient bien la toxicologie à l'hôpital, et donc ce fléau de la soumission chimique. Mais c'est une chance, parce qu'en France il y a des inégalités territoriales. Il y a plein de services d'urgences qui ne connaissent pas la soumission chimique et qui n'ont pas les bons réflexes.
Au commissariat, j'ai eu la chance d'être avec deux brigadières qui m'ont posé des questions. Elles connaissaient les modes opératoires des prédateurs en soumission chimique. Elles ont été en capacité de bien m'écouter, je me suis sentie suffisamment à l'aise et dans les bonnes conditions pour déposer plainte.
Malheureusement, beaucoup de victimes m'ont dit qu'elles n'ont pas eu cette chance. Aujourd'hui, mon combat est vraiment pour toutes ces victimes de soumission chimique suspectées ou avérées. Il faut vraiment qu'elles aient un parcours comme le mien, c'est-à-dire qu'on les croit dès le départ."
Peut-on dire que votre combat contre la soumission chimique a débuté le soir des faits?
"Oui, parce que j'étais déjà en train de questionner les professionnels de santé. Je leur demandais: 'Combien de personnes comme moi voyez-vous?'. Ils me disaient: 'Mais madame, c'est plusieurs par jour, qu'on a des personnes comme vous'.
Et là, je me suis dit qu'il fallait continuer à creuser parce qu'il y avait un sujet. Il y a vraiment un fléau de santé publique.
Pendant ma convalescence, j'ai commencé à travailler avec mon équipe. J'ai regardé l'écosystème déjà en place sur ce sujet de la soumission chimique, et j'ai remarqué qu'il y avait la Société Française de Toxicologie et d'autres professionnels.
J'ai pris contact avec ces personnes qui m'ont informée. J'ai aussi eu un contact avec l'association 'M'endors Pas', créée par la fille de Gisèle Pelicot, Caroline Darian. Elle m'a aussi expliqué qu'elle travaillait justement sur le sujet de la soumission chimique, mais dans la sphère privée."
Dans la procédure judiciaire, vous avez été confrontée par deux fois à Joël Guerriau.
"La première confrontation a lieu pendant sa garde à vue. Vous êtes à peine remise de tous les effets de la drogue, du choc et de la déflagration de ce qui s'est passé dans votre vie, que vous avez, en face de vous, l'auteur.
On se trouvait dans une pièce qui devait faire cinq mètres carrés, avec mon avocate à ma droite, lui, son avocat et une greffière qui nous posait les questions et qui notait les réponses.
Je n'avais pas dormi depuis 48 heures, j'étais dans une situation de détresse psychologique et physique énorme… Autant vous dire que c'est une épreuve hyper douloureuse. C'est insupportable de vivre tout ça.
La deuxième confrontation a eu lieu après sa mise en examen. Voir son visage, le sentir à proximité, c'est d'une violence inouïe. On revit encore un traumatisme dans le traumatisme qu'on est déjà en train d'essayer de réparer.
Ce n'est pas le parcours qu'il faut pour les victimes. Il faut vraiment qu'on modifie aussi ça dans nos modes d'accompagnement des victimes de violence et de soumission chimique."
Joël Guerriau nie, il explique qu'il s'est trompé de verre. Qu'est-ce que cela vous inspire?
"Ça me rappelle toutes les histoires de victimes de soumission chimique avec qui j'ai dialogué depuis deux ans, et qui ont eu affaire à ces mêmes comportements.
C'est-à-dire que ce sont des prédateurs menteurs qui utilisent les arguments de 'je me suis trompée', 'la victime n'est pas une victime', 'elle ment', 'jamais j'aurais fait ça, c'est un quiproquo, un malentendu'. En fait, c'est tout l'arsenal du prédateur-menteur."
Comment résumer les deux années qui se sont écoulées depuis le début de votre combat contre la soumission chimique, dans un contexte politique marqué par de nombreux remaniements?
"Il a fallu de la ténacité, de la détermination et une santé mentale d'acier pour continuer dans cette ambiance d'hostilité politique jamais vue.
Enfin, au mois de mai 2025, j'ai pu présenter les conclusions de ma mission gouvernementale avec 50 recommandations. J'ai pu ensuite, lors du projet de loi de financement de la Sécurité sociale, reprendre ces recommandations, les traduire dans des amendements et les faire voter à l'unanimité.
On va aussi avoir une grande campagne de sensibilisation au premier trimestre 2026, c'est une belle réussite. On va notamment déployer dans quatre régions de France, la possibilité pour les victimes d'aller se faire prélever du sang, de l'urine et des cheveux pour les faire analyser sans qu'elles aient besoin de porter plainte. C'est quand même très encourageant.
Je ne m'arrêterai pas là. Malheureusement, sur la prise en compte de ce fléau, si on compare aux autres pays, la France est très en retard. Il faut vraiment redonner la dignité à toutes les victimes qui ont vécu de la soumission chimique. Mais aussi donner, aux professionnels qui les accompagnent, les moyens nécessaires pour faire leur travail correctement."
Qu'est-ce que vous diriez aux victimes de soumission chimique et qui n'osent peut-être pas parler ou porter plainte?
"Je leur dis que je les crois. Elles ont tout mon respect, qu'elles veuillent porter plainte ou pas. Cette démarche est un parcours du combattant, et je respecte les victimes qui, pour plein de raisons, ne souhaitent pas le faire."
Votre parcours de reconstruction est-il toujours en cours? Comment est-ce qu'on vit ça deux ans après?
"Franchement, je ne savais pas que ça allait durer aussi longtemps. Je pensais que ma réparation allait se faire en quelques semaines. Mais deux ans après, je suis suivie par un psy et je prépare le procès avec lui.
Je vais beaucoup mieux parce que je suis bien accompagnée et que je l'ai été dès le départ.
Quand j'ai décidé de parler, quelque part, je me suis exposée. J'ai été confrontée à des personnes parfois agressives parce que j'ai dénoncé un prédateur. Le patriarcat est là chez certaines femmes et certains hommes. Je m'efforce par toutes mes actions de contribuer au 'dé-patriarcat'. C'est vraiment nécessaire."
Le procès doit se tenir en janvier prochain. Est-ce aussi pour vous l'occasion encore une fois de faire passer un message?
"Le procès, je le fais pour toutes celles qui n'ont pas pu avoir cette réparation devant un tribunal. Je pense que c'est important. Je ne le fais pas pour moi personnellement. Je le fais pour les autres, c'est une cause qui m'anime, qui me dépasse en fait.
Je le fais aussi pour les victimes qui sont dans l'ombre, qui souffrent dans le silence parfois depuis plusieurs dizaines d'années."













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