La pression monte de toutes parts sur le laboratoire Servier
par Laure Bretton
PARIS (Reuters) - Rapport accablant, citation à comparaître, reproches de l'industrie pharmaceutique: le laboratoire Servier, qui fabriquait le Mediator, est cerné de toutes parts mais n'entend pas battre en retraite.
Déterminé à agir vite face à une affaire de santé publique explosive - le Mediator a été prescrit à près de cinq millions de personnes en France et a fait selon les études de 500 à 2.000 morts - le ministre de la Santé Xavier Bertrand devait consulter mardi les associations de victimes pour parler d'indemnisation.
Ces dernières tentent de parler d'une seule voix pour exiger que Servier abonde un éventuel fonds d'indemnisation et rejeter tout accord à l'amiable avec le laboratoire français, dont le médicament n'a été interdit qu'en 2009, longtemps après l'arrêt de sa commercialisation dans d'autres pays occidentaux.
"On ne peut pas négocier avec Servier, ce serait un marché de dupes", prévient le Dr Dominique-Michel Courtois, qui préside l'Association des victimes du Mediator (AVIM). De plus, "actionner la solidarité nationale, ce serait faire payer les victimes deux fois. C'est inacceptable", dit-il à Reuters.
Servier réfute toutes les accusations de l'Inspection générale des affaires sociales (Igas), qui estime qu'il a "anesthésié" les acteurs de la chaîne du médicament pendant 35 ans pour commercialiser son produit, pourtant jugé nocif et inefficace par de nombreux spécialistes.
Le Mediator était vendu comme un antidiabétique alors que c'était un puissant anorexigène appartenant à une famille de médicaments dont certains ont été interdits et qui peut provoquer des maladies cardiaques, des valvulopathies.
"Il n'y a pas eu de mensonges, de dissimulations, de tromperies, de roulage dans la farine des autorités sanitaires", a répliqué mardi Me Hervé Temime, l'avocat de Jacques Servier, président-fondateur du laboratoire.
DIABOLISATION, SELON SERVIER
Les conclusions de l'Igas et les déclarations de Xavier Bertrand, pour qui Servier porte une responsabilité "première et directe", équivalent à "une diabolisation (...) extrêmement inquiétante et hors de proportion", a ajouté l'avocat.
Jacques Servier, 88 ans, et quatre dirigeants de l'entreprise sont assignés directement devant le tribunal correctionnel de Nanterre pour "tromperie aggravée" par un patient traité au Mediator pendant dix ans qui souffre d'une maladie cardiaque grave.
Cette procédure vient s'ajouter à une enquête préliminaire de police et de gendarmerie ouverte en décembre, des procédures civiles contre Servier et deux missions parlementaires.
Mardi, la tourmente judiciaire a pris un tour industriel.
Redoutant une contagion de la suspicion - deux sondages viennent de souligner les doutes des Français à l'égard des médicaments - le syndicat patronal de l'industrie pharmaceutique, le Leem, a suggéré à Servier de quitter ses instances.
Le Leem "n'a pas les moyens d'exclure une firme" mais "il ne nous semble pas inutile que Servier renonce à un certain nombre de postes importants", explique dans Les Echos son président, Christian Lajoux.
DÉBAT SUR LES "CLASS ACTIONS"
A mesure que le scandale prenait de l'ampleur, certains ont de nouveau plaidé pour la création d'actions judiciaires de groupe en France, sur le modèle des "class actions" américaines.
Enterrées par le gouvernement français en 2008, ces actions collectives sont les seules à même de stopper le développement "mafieux" des laboratoires, de l'avis de Philippe Pignarre, auteur du "Grand secret de l'industrie pharmaceutique".
Selon le Dr Courtois, Servier a retiré le Mediator dès les premières alertes des pays qui autorisaient les procédures collectives, comme les Etats-Unis, l'Italie et l'Espagne.
L'association de défense des consommateurs UFC-Que Choisir, très en pointe dans ce combat pour des "class actions à la française", estime pourtant que l'affaire du Mediator "n'apporte pas la meilleure démonstration de leur utilité".
Ces procédures s'appliquent mieux à des cas commerciaux quand "on peut créer des catégories de consommateurs dans des situations similaires qui hésitent à aller en justice", explique à Reuters son président, Alain Bazot.
Dans le cas du Mediator, "on se trouve dans un contexte de forte individualisation des préjudices", rappelle-t-il. A ses yeux, l'indemnisation qui relève de la "responsabilité politique et morale de l'Etat" sera plus efficace.
Edité par Yves Clarisse












