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Adèle Haenel, l'actrice militante qui a ouvert la voie au #MeToo français

BFM S.H. avec AFP
Adèle Haenel au tribunal de Paris, le 3 février 2025 après la condamnation du réalisateur Christophe Ruggia à cinq ans de prison, dont deux avec sursis, pour agression sexuelle sur l'actrice lorsqu'elle était mineure.

Adèle Haenel au tribunal de Paris, le 3 février 2025 après la condamnation du réalisateur Christophe Ruggia à cinq ans de prison, dont deux avec sursis, pour agression sexuelle sur l'actrice lorsqu'elle était mineure. - Photo par HENRIQUE CAMPOS / Hans Lucas / Hans Lucas

La comédienne et militante de 36 ans s'apprête à retrouver le banc des parties civiles dix mois après la condamnation en première instance du réalisateur Christophe Ruggia.

Il y a six ans, Adèle Haenel fissurait l'omerta dans le cinéma français, ouvrant la voie au mouvement #MeToo en accusant publiquement d'agressions sexuelles le réalisateur Christophe Ruggia, rejugé vendredi.

La comédienne et militante de 36 ans s'apprête à retrouver le banc des parties civiles dix mois après la condamnation en première instance de Christophe Ruggia, un moment "extrêmement important" qu'elle avait accueilli avec soulagement.

Lors du premier procès, qui avait conclu à une forme d'"emprise" du réalisateur sur l'adolescente qu'elle était, elle avait péniblement contenu sa rage. Avant d'exploser face à lui: "Mais ferme ta gueule!"

"Qui était là autour de cet enfant pour lui dire: 'Ce n'est pas de ta faute. C'est de la manipulation. C'est de la violence' ?", avait-elle interrogé à la barre.

Depuis bientôt six ans, l'actrice se tient éloignée du monde du cinéma. "Tant que vous produisez ces images sexistes, racistes, validistes, et tant que vous reposez sur un système de création des images qui repose sur l'exploitation et la violence, c'est sûr que je ne vais pas participer", confiait-elle en octobre à l'AFP.

"Intégrité"

Née d'une mère enseignante et d'un père traducteur autrichien, elle grandit à Montreuil, en banlieue parisienne. Passionnée de théâtre, elle est repérée lors d'un casting passé par hasard pour "Les Diables", de Christophe Ruggia, alors qu'elle a 11 ans.

Adèle Haenel accuse Ruggia d'agressions sexuelles pendant et après le tournage du film en 2001, entre ses 12 et ses 14 ans. Mais pendant plusieurs années, comme de nombreuses victimes, elle se tait.

Six ans après, elle revient sur le grand écran, dirigée par une réalisatrice féministe, Céline Sciamma, dans "Naissance des pieuvres".

Elle enchaîne les rôles au caractère affirmé, comme celui d'une militante d'Act Up dans "120 battements par minute" (2017) de Robin Campillo. Thomas Cailley, qui la dirige en jeune rebelle qui se prépare à l'apocalypse dans "Les Combattants" (2014), loue "une énergie, une présence, bref, un charisme".

Le rôle lui vaut son deuxième César, après celui obtenu en 2014 dans un second rôle pour "Suzanne" de Katell Quillévéré. A cette occasion, elle fait son coming out en remerciant sa compagne d'alors, Céline Sciamma.

Cette même Sciamma lui offre son rôle le plus marquant, aux yeux des cinéphiles, dans "Portrait de la jeune fille en feu" (2019). Une histoire d'amour entre deux femmes au XVIIIe siècle, devenue une oeuvre féministe de référence pour sa façon de filmer le désir, débarrassé du "regard masculin".

Quelques semaines après sa sortie, l'actrice dénonce sur Mediapart les agissements de Christophe Ruggia et reçoit de nombreux soutiens, dont ceux de Marion Cotillard et Julie Gayet.

"Je crois que j'ai fait quelque chose de bien pour le monde et pour mon intégrité", dit-elle alors, et "peu importe si cela nuit à ma carrière".

"Guerrière"

Cette carrière bascule quelques mois plus tard, lors de la cérémonie des César 2020. Nommée dans la catégorie meilleure actrice pour "Portrait", Adèle Haenel s'indigne de voir sélectionné, dans de nombreuses catégories, le film "J'accuse" de Roman Polanski, accusé de viols et d'agressions sexuelles par plusieurs femmes.

"Distinguer Polanski, c'est cracher au visage de toutes les victimes", prévient Adèle Haenel avant une cérémonie sous haute tension. Le 29 février 2020, le cinéaste, absent, est récompensé. L'actrice quitte la salle et lance un "Vive la pédophilie !", amer et ironique.

Elle devient un symbole. L'autrice Virginie Despentes salue le lendemain "la guerrière", celle grâce à laquelle les femmes osent dire: "on se lève et on se casse !"

La comédienne, elle, se tourne vers le théâtre aux côtés de Gisèle Vienne, metteuse en scène contemporaine. Et puise "de la force" en lisant, sur scène, la féministe Monique Wittig, qui prônait la remise en cause de l'hétérosexualité comme modèle de société.

Elle continue en parallèle la lutte, à la gauche de la gauche, contre les violences sexuelles, le racisme et le capitalisme. En septembre, elle se joint à la flottille internationale pour briser le blocus à Gaza: "Je ne pouvais plus rester silencieuse".