Beyoncé, Ringo Starr, Post Malone... Comment la country infiltre la pop

Pochette de l'album "Cowboy Carter" de Beyoncé, sorti le 29 mars 2024. - Capture d'écran Instagram - Beyoncé
Ringo Starr entre dans la danse, et cette danse se pratique en santiags: l'ancien membre des Beatles a réintégré les rayons des disquaires vendredi 10 janvier avec un nouvel album 100% country, intitulé Look Up. À 84 ans, le musicien britannique délaisse le pop-rock pour une incursion dans ce genre venu des États-Unis... ajoutant ainsi son nom à la liste toujours plus longue des artistes populaires qui s'y aventurent.
Certes, l'acolyte de Paul McCartney s'était déjà essayé à la country à ses débuts. Mais ce retour aux sources intervient précisément à une période où les banjos se font omniprésents dans le paysage pop anglophone.
L'exemple le plus emblématique reste sans doute Cowboy Carter, l'album country de Beyoncé sorti en mars 2024 - qu'elle a défendu il y a trois semaines lors d'un show-événement retransmis par Netflix. Quelques mois plus tard, c'est Post Malone qui a abandonné la pop pour un album country, F-1 Trillion, sur lequel il multiplie les collaborations avec des égéries du genre.
Le rappeur américain Shaboozey a quant à lui passé 19 semaines en tête du hit-parade américain (un record historique) l'année dernière avec A Bar Song (Tipsy), un titre résolument country. La superstar de la pop Dua Lipa a surpris le public des Country Music Awards 2024, remise de prix spécialisée, en s'emparant de la scène pour un duo avec Chris Stapleton, star du milieu. Enfin, Lana Del Rey a annoncé que son prochain album s'inscrirait lui aussi dans cette mouvance, ajoutant: "L'industrie de la musique se dirige vers la country, (et) nous aussi!".
La vague a déferlé jusque dans nos penderies: au printemps, Vogue France avait annoncé que la "tendance western" serait le "phénomène mode de l'été". En témoigne l'esthétique adoptée par Bruno Mars et Lady Gaga dans le clip de leur duo Die With a Smile, carton de la rentrée.
"Ces sonorités reviennent beaucoup, et depuis plusieurs années", confirme pour BFMTV.com Guillaume Moglia, alias Popslay, un YouTubeur spécialiste de la musique pop suivi par 137.000 abonnés.
En teintant leurs morceaux pop et rap d'arrangements country, ces artistes lui permettent de "faire le pont avec d'autres genres", poursuit-il. Opérant ainsi une "modernisation" de cette musique "associée à la ruralité". Car loin des paillettes de la pop, c'est du côté de l'Amérique profonde que la country music (littéralement, "la musique du pays") trouve sa source.
Goodbye Los Angeles, hello Nashville
La country est née d'un mariage entre "deux pôles associés", comme le résume pour BFMTV.com Arnaud Choutet, spécialiste du genre et auteur de Country & Americana - Un panorama en 100 disques essentiels, à paraître le 25 avril prochain aux éditions Le Mot et le reste.
D'un côté, la musique hillbilly (littéralement "plouc des collines") des habitants des Appalaches, une chaîne montagneuse de l'est américain. De l'autre, le western swing, aux racines voisines, associé aux cowboys et aux légendes du Far West.
"Les choses se sont structurées avec l’époque moderne et les enregistrements, dans les années 1920", indique le spécialiste.
Un siècle plus tard, c'est Nashville, dans le Tennessee, qui fait office de Mecque de la country. Et cette musique traditionnelle occupe toujours une place prépondérante aux États-Unis.
Fin 2024, elle était le troisième genre le plus populaire du pays auprès des utilisateurs de plateformes de streaming, derrière le rock et le hip-hop mais devant la pop, selon Statista. En 2023, avant même que Beyoncé ne sorte son album, la consommation de country aux États-Unis avait bondi de plus de 21% en un an, selon Billboard.
Un succès qui fait des émules
La chronologie parle d'elle-même: le soudain intérêt des artistes pop pour les mandolines et les chapeaux de cowboys s'est manifesté après une année 2023 particulièrement faste pour le genre.
Elle avait été marquée par les cartons de toute une nouvelle génération d'artistes country qui avaient monopolisé les premières places des classements outre-Atlantique: Luke Combs, Zach Bryan... mais surtout Morgan Wallen, dont le disque One Thing At a Time était resté en tête des ventes durant 19 semaines. Soit la meilleure performance musicale pour un album aux États-Unis cette année-là, tous genres confondus.
"Dans la mentalité américaine, ce sont les chiffres de vente qui définissent si un artiste est bon ou mauvais", analyse Arnaud Choutet. "Or, aujourd'hui, les parts de marché de la country sont énormes."
Les stars de la pop ont peut-être aussi été inspirées par Lil Nas X, et son carton planétaire surprise en 2019, Old Town Road. Le titre est devenu incontournable, au point de battre un record de ventes détenu par Mariah Carey depuis 25 ans.
"C'était un momentum", se souvient Guillaume Moglia. "C'était grand public, ça mariait le rap et la country. Ça a fait le pont entre les deux genres et servi d'introduction à une audience plus jeune."
"Je pense que Taylor Swift, aussi, a beaucoup aidé à populariser le genre", note par ailleurs le spécialiste. Il rappelle que la superstar de la pop, devenue milliardaire l'an passé grâce à une tournée planétaire au succès phénoménal, a fait ses débuts dans la country il y a déjà près de 20 ans.
"C'est la plus grande artiste féminine au monde, et elle a commencé dans la country", soufflait ainsi le président de Sony Nashville à Billboard il y a quelques mois. "Je pense que du côté des labels, ce paramètre n'échappe à personne."
Conservatisme et égéries blanches
Course au succès, appât du gain, opportunisme? Peut-être, mais pas seulement. Quand Beyoncé se coiffe d'un chapeau de cowboy et se hisse sur un cheval en brandissant un drapeau américain pour la pochette d'un album de country, la portée symbolique est claire. La superstar, qui revendique depuis des années ses convictions progressistes et ses racines afro-américaines, veut enfoncer les portes d'un genre associé au conservatisme et dont les égéries sont blanches.
"(Cet album) est né d'une expérience que j'ai eue il y a des années, durant laquelle je ne me suis pas sentie la bienvenue... car de toute évidence, je ne l'étais pas", avait-elle ainsi déclaré sur Instagram dans une note d'intention peu avant la sortie du disque.
Une allusion à peine voilée à sa prestation aux Country Music Awards 2016. Beyoncé y avait interprété Daddy Lessons, un titre aux influences country issu de son album Lemonade. Cette apparition avait généré un flot de critiques sur le web: comme le rapporte Forbes, certains fans de country avaient estimé injuste qu'une telle exposition soit offerte à une artiste pop, quand d'autres s'aventurant sur le terrain politique avaient reproché à Beyoncé son implication dans le mouvement Black Lives Matter. Sans parler des commentaires purement racistes.
Avec Cowboy Carter, la diva a réussi à abattre certains murs. Elle est ainsi devenue la première femme noire à prendre la tête du classement des meilleures ventes d'album country aux États-Unis. Mais d'autres lui ont résisté: à leur sortie, les deux premiers singles n'ont été diffusés que par 8 stations de radio country sur 150, indiquait Forbes. Et les Country Music Awards l'ont ostensiblement ignorée lors de leur édition 2024.
Arnaud Choutet note, par ailleurs, que Beyoncé a convoqué la joueuse de banjo afro-américaine Rhiannon Giddens sur ce disque. Un choix qui n'a rien d'anodin: cette musicienne respectée s'est illustrée avec une série documentaire sur cet instrument, central dans la musique country. Elle y mettait en lumière ses origines méconnues au sein de la diaspora africaine.
"Je crois qu’il y a une vraie revendication de valeurs dans la démarche country de Beyoncé", avance-t-il. "C'est très beau, et c'est salutaire."
Courants progressistes
À l'image de Beyoncé, les autres célébrités qui s'immiscent dans la country le font sans remiser leurs convictions progressistes. Taylor Swift, qui n'a jamais renié ses origines musicales, n'en appelle pas moins à voter démocrate à chaque échéance politique, et elle continue à multiplier les marques de soutien à la lutte pour les droits des femmes ou des membres de la communauté LGBT. Lil Nas X, ouvertement homosexuel, affole l'Amérique puritaine avec des clips dans lesquels il offre des lap-dances au diable en personne.
Ce qui rappelle que la country, souvent caricaturée, n'est pas l'apanage de l'Amérique conservatrice: "Il y a des valeurs dominantes à Nashville, un bastion qui voudrait être hégémonique, mais qui ne l'est pas", assure Arnaud Choutet. "Car il existe des courants très progressistes, et il y a des artistes qui s'expriment dans la country avec une certaine résistance, voire une colère de devoir s'assujettir à une pensée unique."
Phénomène éphémère
Pour autant, le spécialiste observe d'un œil circonspect l'avènement de la country sur la scène pop américaine. Il prédit un phénomène éphémère, et rappelle que c'est le propre de la variété d'être touche-à-tout:
"La pop utilise des artifices. On va apporter une coloration country, en se satisfaisant de quelques clichés comme le banjo, histoire de se divertir. Mais les amateurs de ces arts musicaux, eux, gardent un regard assez distant sur le phénomène."
D'autant que ce n'est pas la première fois que les scènes pop et country se croisent, comme il le souligne. Elvis Presley, Elton John ou encore Olivia Newton-John s'y sont tous essayés - cette dernière avait même fait polémique en remportant un prix aux Country Music Awards 1974, acteurs du milieu et fans voyant déjà d'un mauvais œil le courant d'air pop qui soufflait sur leur musique.
"Il y a une vague aujourd'hui, c'est vrai. Mais il y en a toujours eues."
Peut-être les signes d'essoufflement se font-ils déjà sentir. Ed Sheeran, qui déclarait l'an passé qu'il "adorerait se convertir à la country", a finalement annoncé fin décembre que son prochain album marquerait "un retour à une pop assumée". Lana Del Rey, qui promettait en janvier dernier un album country, se montrait déjà moins affirmative en août dans les colonnes de Vogue:
"Je ne pense pas que ce sera très différent (de mes précédents albums)", y déclarait-elle. "Ce sera peut-être des paroles plus légères, et plus portées vers des productions country, americana ou southern gothic - mais encore une fois, c'est déjà le cas de beaucoup de mes chansons." Déjà la fin du rodéo pour la country?











