Avec "Lux", Rosalía sort un album cathédrale et radical

"Rosalía n'est-elle pas l'unique vraie popstar ?", s'interroge Jon Caranamica, journaliste du New York Times dans le Popcast. Cette observation - éminemment subjective - est formulée à raison. À l'instar d'une Madonna ou d'une Kate Bush, n'est-ce pas le propre d'une popstar de se réinventer ? Trois années durant, l'artiste catalane s'y est attelé avec acharnement, loin des tendances et des regards, dans une recherche de vérité et de spiritualité. Et la lumière fut : son quatrième album Lux est sorti ce 7 novembre 2025.
Plus Vivaldi et Verdi que Bad Bunny, avant-gardiste et résolument pop, Rosalía acte une rupture avec son précédent opus. Motomami - ode sensuelle et motorisée - mêlait reggaeton, flamenco et électro quand ce dernier, sans nier ses fondements flamenco, emprunte plutôt la voie du sacré, du classique et de l'opéra. La superstar de 33 ans, récompensée de plusieurs Grammy Awards, confie en avoir beaucoup écouté en construisant ses dix-huit titres (seuls quinze d'entre eux sont disponibles sur les plateformes).
Ainsi, l'intégralité de l'album (ou presque) a été enregistrée avec l'orchestre symphonique de Londres. La structure de Lux, pensé en quatre mouvements à la manière d'une symphonie, n'est pas anodine. Elle y explore pureté, gravité, grâce et adieux.
Rosalía y reprend ses obsessions - le sacré, l'amour, la violence - jouant avec l'imagerie catholique. Sur la pochette, elle apparaît vêtue d'un voile de religieuse, les bras enserrés dans une camisole - témoignant de sa quête de transcendance. Cet album-hybris - tentative de capter l'universel face à une époque fragmentée - est chanté en treize langues. Entre autres: l'espagnol - sa langue natale, l'anglais, le français, l'italien, l'allemand, l'arabe, l'ukrainien.
"Je pense que j'ai toujours eu ce désir : comment puis-je me rapprocher de Dieu ? Ce sentiment spirituel a toujours été là, mais je ne l'avais jamais rationalisé ou intellectualisé", explique-t-elle au New York Times.
Une tour de Babel, sans faille. Les dix-huit titres s'enchaînent et les langues s'emmêlent sans incongruité, sans sentiment factice - l'artiste s'est associée à des traducteurs dans une volonté de justesse. Berghain, premier single de l'album, dévoilé le 31 octobre dernier, en est la preuve.
Véritable passage de relais entre Björk et Rosalía, le morceau - intitulé du nom de la célèbre boîte de nuit techno berlinoise - commence par des cordes et une tirade opératique en allemand et en espagnol portée par la sublime voix de Rosalía (on entend-là les années passées au conservatoire). Björk apparaît dans un deuxième motif en anglais, telle "une voix qui fend la mer" comme la Catalane aime le répéter ("This is divine intervention"). Avant d'être coupée par Yves Tumor, artiste américain expérimental, répétant "I'll fuck you till you love me" en guise de conclusion. Le sacré mêlé au prosaïque.
Cette tension traverse tous les titres de l'album, à commencer par le premier titre Sexo, Violencias y Llenas - en français, sexe, violence et pneus - un programme terre-à-terre qui contraste avec la pureté de la composition, entonnée comme une prière. Au piano, se substituent ensuite les violons et la voix cristalline de Rosalía accompagnée d'un chœur. Cette dernière interroge : "Qui pourrait vivre entre les deux ? D'abord aimer le monde, puis aimer Dieu ?"
Le superbe Reliquia, co-construit avec Guy-Manuel de Homem-Christo, moitié des Daft Punk, porte aussi ce tiraillement. Un air classique, emporté par un outro d'électro entêtante. La chanson évoque les expériences d'une chanteuse baladée aux quatre coins du monde. Leur vanité aussi : "J'ai perdu mes mains à Jerez et mes yeux à Rome / J'ai grandi, et l'audace, je l'ai apprise là-bas, à Barcelone / J'ai perdu ma langue à Paris, mon temps à L.A / Mes talons à Milan, mon sourire au Royaume-Uni". Des expériences qui contrastent avec sa ferveur et son amour. "Mais mon cœur ne m'a jamais appartenu, je le donne toujours / Prends un morceau de moi, garde-le pour quand je ne serai plus là / Je serai ta relique."
"Mystique féminine"
Au nom de la mère, de la fille et du Saint-Esprit, cette fresque classique, imprégnée de "mystique féminine" - expression qui revient souvent dans ses propos -, est aussi un hommage aux femmes et à leurs multiples facettes. De la mère de famille aux divas, de la sainte à la pécheresse. Outre Björk, les voix féminines sont mises à l'honneur, avec la star du fado portugais Carminho, celle du flamenco Estrella Morente ou encore la chanteuse lyrique Silvia Pérez Cruz.
Radicale sans devenir absconse, Rosalía s'affranchit de la crainte de perdre son public et prouve qu'elle ne se dissout pas dans un paysage pop à la platitude confondante. Une tentative rafraîchissante dans une époque où le succès se mesure davantage aux coups de com' et aux ventes qu'à la tentative d'être soi, d'oser l'être.
Mais, est-ce encore de la pop ? "Ma sœur pense que ma musique n'est pas de la pop, mais que je suis une artiste pop. Et je ne suis pas d'accord, explique-t-elle au New York Times. Je veux croire que ma musique est, elle aussi, pop. Il doit y avoir une autre manière d'en faire. Björk l'a prouvé et Kate Bush aussi. J'ai ce besoin de me dire que mes compositions sont pop. Autrement, j'aurai un sentiment d'échec." Avec Lux, Rosalía réussit, assurément.
Lux de Rosalía, 7 novembre 2025 (Columbia Records / Sony Music).











