BFM

Non, un refroidissement de la stratosphère ne signifie pas que l'hiver sera rigoureux

BFM Par Virgilia Hess
Le tweet à l'origine le fake news qui prédit un hiver très rigoureux à cause des températures de la stratosphère

Le tweet à l'origine le fake news qui prédit un hiver très rigoureux à cause des températures de la stratosphère - BFMTV

Alors que les météorologues de Météo-France restent très prudents dans leurs prévisions saisonnières, annonçant pour les trois prochains mois une chance sur deux d'avoir des températures conformes aux normales de saison, certains "experts" sont moins précautionneux en prédisant un hiver rigoureux.

"L'hiver sera long et froid dans l'hémisphère Nord", le "vrai froid arrivera fin janvier/ début février"... Mercredi 16 novembre, le tweet d'un certain Heinrich Leopold, un "ingénieur chimiste basé à Londres" si l'on en croit sa biographie sur le réseau social, a été relayé par plusieurs comptes largement suivis, dont celui de l'animateur et vulgarisateur scientifique Mac Lesggy.

Car la démonstration d'Heinrich Leopold est largement contestable. Celui-ci affirme ainsi que "la bulle froide arctique actuelle est surchargée d’air glacé à -84°C dans le noyau (photo de gauche du 1er décembre 2022), 15 % plus froid que l’année dernière (photo de droite 10 décembre 2021). Le total intégré est 25 % plus élevé, ce qui se transformera en un méga hiver."

Sous ce premier tweet, celui-ci précise même que le "vrai froid" arrivera à la fin du mois de janvier/début du mois de février quand cette bulle froide éclatera. Pour illustrer ses propos et appuyer sa théorie, des cartes des températures de la stratosphère.

Fake news

Alors, se dirige-t-on vers un hiver particulièrement rigoureux? Rien ne permet de l'affirmer, ont réagi plusieurs spécialistes, comme Gaétan Heymes, ingénieur prévisionniste et nivologue à Météo-France, qui s'est empressé de rappeler que "les phénomènes météorologiques se produisent dans la troposphère", soit la couche de l'atmosphère qui se situe juste en-dessous de la stratosphère, "entre le sol et 10km d'altitude environ".

Une position confirmée par d'autres experts, comme Régis Crépet, météorologue pour Météo-Consult, qui pointe du doigt la "mauvaise interprétation des cartes météo" d'Heinrich Leopold.

"Il a comparé une carte avec les températures prévisionnelles de la stratosphère du 1er décembre 2022, (modèle GFS) avec celle du 5 décembre 2021, et il s'est aperçu que c'était plus froid cette année que l'année dernière là-haut! Et il en a déduit que l'hiver serait donc plus froid à cause de ça. Mais l'erreur est là: la température de la stratosphère (la couche de l'atmosphère qui s’étend environ de 10 à 50 km d’altitude) n'influence pas la température du sol mais influence les centres d'action."

Un phénomène inverse

Pire: les conséquences de ce phénomène pourraient même être diamétralement opposées à l'analyse qu'en fait l'auteur du tweet initial. Car comme l'explique Régis Crépet, l'air froid en altitude est synonyme d'une forte activité dépressionnaire, accouchant d'un temps plutôt humide et doux.

"Cela n'exclut pas des coups de froid habituels en hiver, mais ce n'est pas lié à la stratosphère", conclut le météorologue.

A l'inverse, les vagues de froid se produisent plutôt quand la stratosphère se réchauffe épisodiquement. On parle alors de réchauffement stratosphérique soudain, un phénomène qui peut faire couler de l'air froid polaire à des latitudes plus australes.

Car plus l'hiver approche, plus les quantités d’ultraviolet qui nous parviennent se réduisent à mesure que les jours raccourcissent. Les températures chutent alors au niveau des pôles et une vaste zone froide, baptisée vortex polaire, se met en place.

"Si l'on prend le cas du pôle nord, au début de l’hiver une circulation d’ouest en est très rapide se met en place autour du vortex polaire et permet de le maintenir jusqu’au printemps", explique Sébastien Léas, ingénieur-prévisionniste à Météo-France.

"Il arrive parfois au cœur de l’hiver, au moment où le vortex polaire est censé être le plus froid, que les températures de la stratosphère augmentent brusquement et gagnent 60°C en quelques jours. On passe donc par exemple de -70 à -10°C. C’est ce phénomène de réchauffement brutal, que l’on appelle donc le réchauffement stratosphérique soudain, qui a un impact sur le temps qu’il peut faire dans la troposphère car il va modifier la circulation des vents violents autour du vortex polaire", poursuit Sébastien Léas. Cette modification du sens de circulation des vents peut ainsi entraîner le décalage d'une masse d’air froid polaire à des latitudes plus sud.

Un "expert" climatosceptique

Dans son tweet, Heinrich Leopold justifie aussi les températures anormalement élevées des mois d'octobre et novembre par le fait que le "vortex polaire extrêmement fort a absorbé beaucoup d'air chaud des océans, air chaud qui a balayé les continents en voyageant vers l'Arctique. Cet air est maintenant refroidi dans la troposphère à -84°C".

Il s'agit également d'une information erronée. Les températures records que nous avons enregistrées le mois dernier étaient dû à une plume de chaleur, soit un air chaud et sec d'origine subtropicale et transporté par les vents de sud jusqu'à notre pays. Aucun lien, donc, avec l'explication avancée par Heinrich Leopold.

Ce même expert auto-proclamé a par ailleurs tenu à plusieurs reprises un discours climatosceptique sur son compte Twitter, affirmant que "le changement climatique dû à l'homme est un canular car la concentration de CO2 est bien trop faible pour avoir un impact sur le climat" ou précisant "ne pas être le seul à être sceptique quant au changement climatique à cause des activités humaines. Il suffit de lire le travail de Fred Singer et Horst Malberg", des figures bien connues pour leur déni du réchauffement climatique d'origine anthropique et autres positions à l'opposé du consensus scientifique.

Face à ce démenti unanime de la communauté d'experts en météorologie, l'animateur Mac Lesggy a depuis supprimé son partage, expliquant avoir été informé que l'analyse qu'il avait relayée "ne reposait sur rien".