"Comment être certains qu'ils ne vont pas partir?": après la libération du propriétaire du bar Jacques Moretti, la colère et l'incompréhension des familles de victimes de Crans-Montana

Le revirement du ministère public scandalise dans les rangs des parties civiles. Vendredi 23 janvier, la justice suisse a ordonné la libération de Jacques Moretti, le co-propriétaire du bar Le Constellation à Crans-Montana où s'est produit un violent incendie pendant la nuit du Nouvel An, faisant 40 morts et 116 blessés. Les proches des victimes et les avocats des parties civiles déplorent cette décision.
"Vous vous rendez compte du risque qu'on ne sache jamais pourquoi nos enfants sont morts?", s'indigne Laetitia Brodard-Sitre au micro de BFM.
Arthur, son fils de 16 ans est mort dans l'incendie. Sur notre antenne, cette mère laisse éclater sa colère. "Nous sommes consternés par cette décision (...). C'est le risque de collusion" qui inquiète les proches des victimes, affirme-t-elle.
Laetitia Brodard-Sitre pointe également "le risque de fuite" de Jacques Moretti, libéré contre une caution de 200.000 francs suisses (soit 215.000 euros). Le couple, qu'il forme avec Jessica Moretti, va "pouvoir se mettre d'accord avec d'autres personnes entre eux", redoute la mère d'Arthur. Et "comment être certains qu'ils ne vont pas partir?"
Sur ce point, le ministère public explique que le co-propriétaire de l'établissement aura "l’interdiction de quitter le territoire helvétique, l’obligation de déposer tous ses documents d’identité et de séjour auprès du ministère public, l’obligation de se présenter quotidiennement auprès d’un poste de police et l’obligation de verser des sûretés". Des mesures loin de convaincre les proches des victimes.
Surtout que le 9 janvier, les mêmes autorités avaient demandé à ce que Jacques Moretti soit placé en détention provisoire, estimant après une audition sur sa "situation personnelle" que les risques de fuite existaient.
Carla Masiello a, elle aussi, perdu son fils dans l'incendie. Sur notre antenne, elle réagit à la libération de Jacques Moretti. "C'est un scandale qu'il soit libre, il a la possibilité de produire des faux documents d'identité et de s'enfuir", s'inquiète-t-elle.
"Il y a eu une tromperie"
Selon la mère de Giovanni, "il y a eu une tromperie", l'absence de contrôle du bar avant le drame est une réelle interrogation. "Pourquoi les autres établissements étaient contrôlés et Le Constellation non ? Ils doivent répondre de cela. Ce n'est pas uniquement la faute des Moretti, mais aussi de ceux qui n'ont pas fait les contrôles", affirme-t-elle.
D'autant que Carla Masiello aura mis quatre très longs jours à obtenir des nouvelles de son fils après le drame. "Ils nous disaient d'appeler le consulat à Genève. Ils me disaient qu'il était peut-être dans un hôpital", se souvient-elle, témoignant d'une période "terrible et terrifiante". Pourtant, elle affirme que le visage de Giovanni était "parfaitement reconnaissable" et que son passeport était dans sa poche.
"J'aimerais comprendre, qu'on me donne une explication", réclame-t-elle désormais. De son côté, la justice italienne demande désormais l'exhumation du corps de Giovanni, car aucune autopsie n'a été effectuée par les autorités suisses. Pourtant, il a été rapatrié et enterré en Italie.
Les avocats de familles de victimes aussi s'indignent de cette décision de la justice helvétique. Et ils semblent redouter des pressions de la part des époux Moretti sur d'autres parties prenantes de l'enquête, notamment certains témoins.
Selon Sébastien Fanti, avocat suisse de quatre familles de victimes les propriétaires du bar bénéficient désormais "d'une latitude de défense extraordinaire et extrêmement large qui déséquilibre le procès pénal", car aucune "interdiction d'approcher les autres personnes concernées par cette affaire", n'a été prononcée.
De son côté, Paul Hanna, également avocat de familles de victimes, s'interroge après la libération de Jacques Moretti: "Peut-on légitimement penser qu’il n’existe pas de risque de collusion à ce stade de l’enquête? Peut-on sincèrement croire qu’il n’est pas nécessaire, pour que la vérité jaillisse, que les prévenus soient privés de toute forme de contact avec les témoins, notamment leurs employés, l’ancien propriétaire des lieux et le personnel communal?".
"Peut-on légitimement soutenir que les 200.000 francs suisses de caution versés par un tiers soient suffisant pour palier au risque de fuite?", poursuit Paul Hanna. Avant de conclure: "Lorsque ces risques sont aussi patents, poser ces questions revient à y répondre."
Un risque de collusion, selon l'avocat de familles de victimes
Même son de cloche du côté de Romain Jordan. "Mes clients sont inquiets pour l'enquête", déplore l'avocat de plusieurs familles de victimes. Ils craignent surtout "des manipulations de témoignages, des risques d'influences des récits à recueillir par l'autorité pénale". Sur notre antenne, il rappelle "le risque de collusion toujours présent notamment à l'égard des employés et d'anciens employés qui vont devoir être entendus."
"C'est une décision inattendue et particulièrement sidérante pour mon client et les familles de victimes", a réagi de son côté à l'AFP Me Christophe De Galembert, défenseur du père d'un enfant décédé.
Sur notre antenne, Jean-Claude Guidicelli, avocat du père de Gaëtan, blessé dans l'incendie explique quant à lui, "respecter cette décision de justice". Mais dépeint une situation "ubuesque sur les plans judiciaire et humain".
"Les preuves réunies sont accablantes, irréfragables et insupportables pour les victimes que je représente. Mais même d'un point de vue juridique, que sur le territoire national, dans des affaires de cette nature, la détention provisoire s'impose régulièrement le temps des investigations", affirme Jean-Claude Guidicelli.
Le ministre des Affaires étrangères italien s'indigne
La libération de Jacques Moretti a fait réagir aussi le gouvernement italien. Le Ministre des affaires étrangères, Antonio Tajani s'est indigné sur X. Il écrit "rester sans voix" face à l'annonce de cette libération qui, selon lui, "constitue un véritable affront aux sentiments des familles qui ont perdu leurs enfants".
De leur côté, les défenseurs du couple Moretti ont indiqué dans un bref communiqué que leurs clients prenaient "toute la mesure de la décision rendue et des obligations qu’elle impose".
Rappelant que "tout prévenu est présumé innocent" jusqu'à une éventuelle condamnation, le tribunal a souligné que le "principe cardinal en procédure pénale suisse est que le prévenu reste en liberté jusqu'à son jugement". "La détention provisoire subie jusqu'à ce jour par le prévenu n'avait pas pour but de déjà le punir", a-t-il encore expliqué.
Un début d'instruction "chaotique"
Depuis le début des investigations, les avocats dénoncent une enquête mal menée et leurs lettres de reproches pleuvent au ministère public suisse. À titre d'exemple, après la perquisition du domicile du couple de prévenus et des locaux du bar, le matériel informatique et ordinateurs avaient été saisis le 5 janvier. Mais, pour une raison que les avocats des parties civiles ne s’expliquent pas, Jacques et Jessica Moretti ont pu conserver leurs téléphones portables après cette première perquisition.
L'un des avocats s'en est inquiété dans une lettre au vitriol le 8 janvier, que BFM a pu consulter. Il parle d'un début d'instruction "chaotique" et demande notamment le "séquestre des téléphones et ordinateurs des prévenus" afin d'en extraire les données. Affirmant la probabilité "que les échanges de messages, WhatsApp ou vocaux intervenus dans les heures qui ont suivi le drame sont susceptibles d'être déterminants pour l'enquête."
Malgré la libération de Jacques, les époux Moretti, en tant que propriétaires de l'établissement, font l'objet d'une instruction pénale pour "homicide par négligence, de lésions corporelles par négligence et d'incendie par négligence". Ils ont été entendus mardi et mercredi sur les faits par la justice du canton du Valais.
De nombreuses interrogations subsistent
L'enquête devra lever le voile sur les circonstances exactes de l'incendie, le respect des normes par les propriétaires et les différentes responsabilités, alors que la commune de Crans-Montana a notamment reconnu avoir failli à effectuer des contrôles sécurité et incendie dans l'établissement depuis 2019.
Pour l'heure, "seuls les gérants sont prévenus", mais le ministère public "se réserve le droit d’étendre l’instruction à toutes les personnes dont la responsabilité pénale pourrait être engagée", a-t-il ajouté. De nombreux avocats pensent que la ville finira par être mise en cause.
L'incendie du bar Le Constellation, qui a principalement frappé des adolescents et de jeunes adultes, a été provoqué selon l'enquête par les étincelles de bougies "fontaine" qui ont enflammé une mousse insonorisante au plafond du sous-sol de l'établissement.











