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Entre intimidation et censure, comment Donald Trump tente de façonner Hollywood à son image

BFM Sophie Hienard
Depuis le début de son second mandat, le président américain multiplie les pressions sur l'industrie cinématographique. Une politique d'intimidation des studios qui a des conséquences concrètes sur la production et la création.

Janvier 2025. Quelques jours avant de reprendre ses quartiers à la Maison-Blanche, Donald Trump lance le premier acte de son second mandat. "J'ai l'honneur d'annoncer que Jon Voight, Mel Gibson et Sylvester Stallone seront des ambassadeurs particuliers dans cet endroit majeur, mais très agité, qu'est Hollywood, en Californie", écrit-il sur Truth Social. Leur mission : redresser l'industrie américaine, mise à mal par la concurrence internationale.

"Ces trois personnes très talentueuses seront mes yeux et mes oreilles, et je ferai ce qu’elles me suggéreront. Ce sera à nouveau l’âge d’or de Hollywood !", a-t-il alors écrit sur Truth Social.

La tâche est ambitieuse... et vague. Personne ne sait vraiment pourquoi ils ont été nommés. Pas même les principaux intéressés. L'idée de placer des vétérans - pour ne pas dire des seniors - du cinéma américain, éloignés des récents succès cinématographiques, peut sembler saugrenue. Jusqu'ici, leur devoir est d'ailleurs resté lettre morte.

Si cette annonce étonne, les trois noms, eux, ne sont pas une surprise au regard des goûts de Donald Trump. Le Président a souvent cité, parmi les films qui font référence, Autant en emporte le vent, Citizen Kane ou encore Le Bon, la Brute et le Truand, montrant une appétence pour le cinéma des années 1940-1960 plus que pour la période contemporaine.

"C'est une posture plus qu'une politique culturelle structurée. Mais, ce choix demeure néanmoins un affichage idéologique. Ce sont des figures masculines, blanches et septuagénaires qui représentent un cinéma d'action patriotique", relève Nashidil Rouiaï, docteure en géographie, spécialisée dans l'impact du cinéma et des représentations cinématographiques sur l'influence politique et culturelle des nations.

Sylvester Stallone et Donald Trump, le 14 novembre 2024
Sylvester Stallone et Donald Trump, le 14 novembre 2024 © JOE RAEDLE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

En d'autres termes, Donald Trump met en place une "contre-révolution culturelle", avec "une vision nostalgique de l'Amérique, virile et triomphante, mais peu diverse - loin de ce que Hollywood a pu représenter ces dernières décennies."

Le plus interventionniste

Qu'un président américain puisse façonner Hollywood n'a rien d'inédit. Les liens entre la Maison-Blanche et le cinéma ont toujours été très importants, en particulier sur la question des représentations, comme l'explique le politologue Jean-Michel Valantin dans Hollywood, le Pentagone et Washington. Le "cinéma de sécurité nationale" à la Top Gun sert déjà la géopolitique américaine en valorisant la puissance militaire et le rôle des États-Unis dans les conflits extérieurs.

Mais la relation entre l'actuel occupant de la Maison-Blanche et le 7e Art est encore d'une autre nature. "Jamais un président n'a été aussi présent et interventionniste dans ce désir de propagande", explique Romuald Sciora, chercheur associé à l'Institut français de relations internationales et stratégiques (IRIS). Cette ambition est d'autant plus ancrée dans son second mandat.

"En janvier 2025, Donald Trump a été élu avec l'aide de l'extrême droite américaine - qui a, elle, pour la première fois de son histoire, accédé au pouvoir avec lui. Toutes les personnes qui gravitent autour de lui ont plusieurs objectifs pour l'international et pour le national avec la mise en place un régime semi-autoritaire et la lutte contre ce qu'ils appellent le 'wokisme' à l'échelle du pays".

L'un des principaux axes de cette contre-révolution culturelle a été la mise à bas de toutes les politiques d'inclusivité, relatives aux minorités et aux personnes en situation de handicap - aussi bien dans les effectifs des entreprises que dans les représentations. C'est le cheval de bataille de la Federal Communications Commission (FCC), présidée depuis 2024 par Brendan Carr, un proche de Trump. L'organe de régulation des télécommunications a ouvert ces derniers mois plusieurs enquêtes sur les politiques de diversité menées par des studios, sous prétexte d'examiner des pratiques internes de recrutement et de gouvernance.

L'étoile à l'effigie de Donald Trump sur Hollywood Boulevard.
L'étoile à l'effigie de Donald Trump sur Hollywood Boulevard. © Robyn Beck - AFP

"L'idée n'était pas explicitement de juger les contenus audiovisuels - ce qui aurait été inconstitutionnel - mais, de fait, la FCC a mis un coup d'arrêt aux industries audiovisuelles qui continuaient à promouvoir ces politiques de diversité, en brandissant comme élément de pression, le versement ou non des aides fédérales", explique Nashidil Rouiaï.

Tous les moyens sont bons pour parvenir à ses fins, y compris impliquer le Pentagone. Ainsi, certaines pressions matérielles peuvent contraindre directement les conditions de tournage, comme des autorisations logistiques, la mise à disposition ou non de ressources militaires.

Cette politique d'intimidation parvient, à bien des égards, à faire plier les studios. L'un des exemples les plus flagrants a été le rétropédalage de Disney pour sa série animée Gagné ou Perdu. Alors que le premier jet du script prévoyait un personnage transgenre, la version finale voit apparaître une "jeune fille cisgenre et hétérosexuelle". En outre, le dessin animé introduit aussi un personnage chrétien pratiquant - la première fois en près de 20 ans. Signe, s'il en fallait, de la très grande influence exercée par le président américain.

Une scène de la série "Gagné ou perdu"
Une scène de la série "Gagné ou perdu" © Disney

Cette tendance s'accompagne aussi d'une polarisation idéologique des récits à l'image des clivages politiques qui divisent le pays. Dans les cas les plus extrêmes, cette fragmentation se manifeste par certaines structures comme Angel Studio ou Pinnacle Peak Pictures qui portent des productions conservatrices, voire religieuses et nationalistes. Si certaines sorties - comme la série de films God's Not Dead sur la discrimination subie par les évangélistes - rencontrent un certain succès, ces structures restent néanmoins mineures.

La guerre Paramount / Netflix

La bataille de Trump se joue par ailleurs dans les fusions-acquisitions des grands studios, dont la finalisation est soumise à l'aval des autorités publiques. La guerre amorcée entre Paramount et Netflix pour le rachat de Warner Bros. en est un exemple saillant.

D'un côté, la Paramount est aux mains, depuis l'été 2025, de David Ellison, fils de Larry Ellison, le fondateur d'Oracle, un proche de la galaxie Trump. Ce dernier souhaite prendre le contrôle du studio endetté et en particulier des chaînes de télévision du groupe dont la convoitée CNN. De l'autre, Netflix s'intéresse davantage au catalogue de Warner Bros pour enrichir sa plateforme, délaissant la partie médias.

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Si le contexte boursier paraît peu favorable à la Paramount (valorisée à 15 milliards de dollars contre 410 milliards de dollars pour Netflix), le rachat de la Warner Bros. est loin d'être finalisé. Car au-delà des enjeux financiers, subsistent aussi des enjeux idéologiques.

"De grands studios comme la Paramount font face à une repolitisation stratégique vers le 'Hollywood de Trump', analyse la chercheuse Nashidil Rouiaï. Un Hollywood plus blanc, franchement nationaliste, moins progressiste, et qui se positionne un peu comme l'anti-Netflix."

Prudence ou soumission?

Face à cette complaisance de certains studios envers le pouvoir politique, les acteurs sont-ils muselés ? Dernièrement, les Golden Globes ont laissé une image d'une industrie policée et feutrée, en tout cas prudente. Aucun discours anti-Trump n'est venu troubler la soirée. La maîtresse de cérémonie Nikki Glaser a d'ailleurs révélé avoir supprimé des blagues anti-Trump de son discours parce qu'elles ne "correspondaient pas au ton de l'événement".

La résistance s'est jouée ailleurs. Certains acteurs avaient épinglé à leur tenue de soirée un badge "Be good" ou "ICE Out" pour dénoncer les violences commises par la police fédérale de l'immigration américaine (ICE), ses expulsions massives et brutales, et la mort de Renée Nicole Good, mère de famille de 37 ans abattue dans sa voiture par un agent de cette section.

Les rares prises de parole ont eu lieu en marge de l'événement, et non lors de sa retransmission, en particulier celle de Mark Ruffalo. L'acteur de 58 ans a critiqué la politique anti-immigration de Donald Trump, qualifié de "pire être humain" et de "fou".

Pour autant, faut-il voir une soumission pure et simple de l'industrie du cinéma? "Plus qu'une transformation radicale des discours, il existe une certaine prudence", répond Nashidil Rouiaï. Du côté des studios, Hollywood demeure une industrie, dont le but est de "vendre des films, et il y a une partie importante du public qui est friande de ces productions". Certains studios, frileux, préfèrent aussi décaler leurs productions pour les sortir après le mandat du président républicain.

L'actrice américaine Jane Fonda, le 29 septembre 2025 à Paris, au défilé L'Oréal "Liberté, Egalité, Sororité"
L'actrice américaine Jane Fonda, le 29 septembre 2025 à Paris, au défilé L'Oréal "Liberté, Egalité, Sororité" © JULIEN DE ROSA / AFP

Du côté des acteurs, les rares oppositions frontales au président américain émanent de l'ancienne génération - entre autres, Meryl Streep, Susan Sarandon, Robert De Niro ou encore Jane Fonda. Cette dernière a relancé, en octobre dernier, un mouvement de protestation pour la liberté d'expression qui datait de la Guerre froide pendant l'ère McCarthy.

Seules quelques rares jeunes personnalités comme Bella Ramsay ou Ariana Grande affichent leurs divergences politiques - les autres se taisent par crainte, plus que par idéologie. "La censure et l'autocensure sont croissantes, certains studios peuvent boycotter des figures progressistes, avec un discours politisé voire militant, admet Nashidil Rouiaï. Le risque de backlash, en particulier dans la jeune garde, est extrêmement important."

Une indépendance, malgré tout

Il convient cependant de nuancer cette mise au pas. Si l'État contribue à structurer les conditions dans lesquelles Hollywood évolue, son contrôle ne peut être total. La première industrie cinématographique mondiale étant privée, elle reste indépendante.

Ainsi, la résistance à cette contre-révolution culturelle peut encore se jouer dans les salles obscures. Une bataille après l'autre de Paul Thomas Anderson, racontant la traque d’anciens révolutionnaires d’extrême gauche par un suprémaciste blanc, a une lecture éminemment politique. De nombreuses scènes rappellent en effet les persécutions menées par ICE et la politique anti-immigration lancée par Donald Trump. Le film, qui a connu un triomphe critique et populaire, est l'un des grands favoris aux Oscar et a déjà remporté quatre Golden Globes.

Peut-être assistons-nous à un changement de paradigme ? "Le cinéma américain continue à forger les imaginaires, mais il existe désormais une dichotomie inédite, note Nashidil Rouiaï. Auparavant, les films portaient le discours du gouvernement et renforçaient son autorité. Aujourd'hui, ils ne le servent plus et peuvent même le présenter à son désavantage. L'industrie hollywoodienne pourrait désormais jouer un vrai rôle de contre-pouvoir."