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Les serveurs vont mieux, les aides-soignants plongent: pour la première fois en 5 ans, la santé mentale des travailleurs s'améliore (mais pas dans tous les secteurs)

BFM Business Marine Cardot
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Après des années de dégradation, la situation s'améliore avec 22% des travailleurs se disant en mauvaise santé mentale, contre 25% l'an dernier. Néanmoins, à ce rythme, un retour au niveau pré-Covid ne serait possible qu'en 2030. Par ailleurs, tous les salariés ne sont pas logés à la même enseigne.

C'est la première fois en cinq ans que ce chiffre s'améliore significativement. Quelque 22% des travailleurs s'estiment en mauvaise santé mentale en France, soit 6 millions de personnes, selon le baromètre du cabinet Qualisocial avec Ipsos, publié ce jeudi 15 janvier. Cette proportion atteignait 25% l'an dernier et 26% en 2024.

La situation reste néanmoins très dégradée par rapport à la période pré-Covid, où ce taux s’établissait autour de 17%, soit 4,6 millions de personnes. Si la dynamique actuelle se poursuit, un retour à ce niveau pourrait être envisagé à l’horizon 2030.

"Cette amélioration reste partielle et réversible. Nous n’avons pas encore effacé les effets de la crise, et surtout, tout le monde ne va pas mieux", explique Camy Puech, président-fondateur de Qualisocial. Le baromètre met notamment en avant "une polarisation": si globalement moins de personnes se déclarent en mauvaise santé mentale, l'état psychologique de ceux qui sont concernés s'aggrave.

Les femmes restent notamment moins nombreuses à se dire en bonne santé mentale (74% d'entre elles contre 80% chez les hommes). "C'est un écart historique lié aux conditions de vie dans lesquelles évoluent les femmes par rapport aux hommes", explique Camy Puech. On peut notamment citer les tâches domestiques, encore majoritairement assumées par les femmes, mais aussi la charge mentale et émotionnelle.

Malgré cette situation, l'écart s'est un peu réduit en 2025. Sur un an, l'amélioration est plus sensible pour les femmes que pour les hommes. 25% d'entre elles sont en mauvaise santé mentale, contre 29% en 2025. Chez les hommes, le taux recule également, passant de 21% à 19%.

Les salariés du BTP sont satisfaits, ceux du médico-social sont à bout

D'un secteur à l'autre, les niveaux et les tendances divergent. Les travailleurs qui témoignent du niveau de santé mentale le plus élevé (85%) sont les salariés du bâtiment. "Le type de travail joue beaucoup, le fait de faire partie d'un collectif qui crée quelque chose. Dans le BTP, c'est particulièrement le cas", explique Camy Puech.

"Vous arrivez, il n'y a rien, vous repartez, vous avez construit une maison. Le sentiment d'accomplissement et de satisfaction est très fort."

Les salariés du secteur des services et des banques et assurances témoignent aussi de bons niveaux de santé mentale (respectivement 80% et 81%), probablement grâce à la bonne santé économique du secteur.

À l'inverse, la situation est très inquiétante dans le médico-social, où seuls 66% des salariés s'estiment en bonne santé mentale, et dans l'enseignement (71%). "Ici, le facteur déterminant est le soutien. Lorsque votre travail est utile mais que vous ne disposez pas des moyens pour le faire correctement, c'est là que le stress apparaît. Et c'est typiquement ce qui se passe dans le médico-social: toujours plus de travail, plus de personnes à aider ou à soigner, des pathologies de plus en plus lourdes, et de moins en moins de ressources et de temps pour le faire", décrypte Camy Puech.

D'autant qu'un état psychologique dégradé n'est pas corrélé avec une moindre implication dans le travail.

"Les personnes sont épuisées mais continuent à se donner, c'est là que les risques d'épuisement et de burnout apparaissent", complète-t-il.

Différentes tendances en 2025: ça va mieux dans la restauration mais l'industrie plonge

Voilà pour les niveaux observés selon les secteurs, mais entre 2025 et 2026, tous n'ont pas évolué de la même manière. Ainsi, une forte amélioration de la santé mentale a été observée dans le secteur de la restauration (+9 points). Une tendance très fortement liée à l'évolution de la situation économique du secteur, qui remonte la pente après une mauvaise année 2024.

Pour autant, dans l'administration publique la santé mentale s'améliore également, sans que les conditions globales ne semblent avoir radicalement changé. "Plus que la situation initiale, ce sont les variations de l'environnement qui sont très prédictives d'une dégradation de la santé mentale, l'enjeu c'est l'incertitude. L'administration s'est habituée à un environnement économique dégradé", décrypte Camille Puech.

A l'inverse, le nombre de travailleurs témoignant d'une état mental dégradé a augmenté dans l'industrie, témoignant des difficultés du secteur en 2025 avec de nombreux plans sociaux et liquidations judiciaires. D'autant que l'année 2026 n'apporte pas de signaux d'espoir.

Les actions de prévention prouvent leur efficacité

Faire de la santé mentale la "Grande cause nationale" de 2025 a favorisé "la levée du tabou", estime Qualisocial. L'étude souligne que 61% des travailleurs disent avoir plus de facilité à évoquer ces sujets au travail qu'il y a quelques années.

En revanche, près d'un salarié sur deux n'a toujours aucun accès à des mesures de prévention au sein de son organisation, un manque particulièrement criant dans l'enseignement. Pourtant, le baromètre prouve leur efficacité.

Il souligne que les organisations dotées de plans de prévention des risques psychosociaux obtiennent des résultats bien meilleurs de leurs équipes, notamment en termes d'implication. Et lorsque l'entreprise met en place trois actions de prévention, la proportion de personnes se déclarant en bonne santé mentale passe à 19%, contre 10% lorsqu'aucune action n'est mise en place.

"Il y a aussi une réflexion culturelle à mener sur le management et l'organisation du travail. Les salariés ont besoin de sécurité psychique au travail. Dans le reste du monde, quand un employé ne travaille plus pendant 15 minutes, son manager s'inquiète et vient lui demander s'il a un problème, en France le manager vient lui taper sur les doigts et lui dire de se remettre à la tâche", illustre Camille Puech.

Pour autant, le travail n'est pas toujours la cause de la dégradation de la santé mentale des salariés: il arrive en 3ème position lorsqu'on les interroge derrière le contexte national et les facteurs individuels.

"L'entreprise n'est pas toujours responsable de la santé mentale dégradée des salariés, mais elle en paie les conséquences avec -45% de recommandations de l'employeur et -35% d'engagement au travail", souligne Camille Puech, qui conclut à l'urgence pour les entreprises de se saisir du sujet.

L'enquête d'Ipsos a été réalisée mi-novembre par internet, auprès de 3.000 travailleurs constituant un échantillon représentatif des salariés des secteurs privé et public, âgés de 18 ans et plus.